
par Ricardo Martins
Le discours de Marco Rubio à Athènes a présenté la domination mondiale américaine comme la noble défense de la civilisation occidentale, mais derrière le décor historique se cache un ordre politique plus brutal : restaurer la suprématie occidentale et aligner l'Europe sur Washington.
Marco Rubio a choisi son cadre avec soin. Debout à Athènes, l'Acropole et le Parthénon en toile de fond, le secrétaire d'État américain a prononcé un discours conçu pour ressembler à un appel historique au salut de la civilisation occidentale. La Grèce antique fournissait la grandeur, le christianisme la justification morale, et la promesse d'un déclin occidental créait l'urgence.
Mais une fois le décor théâtral ôté, le message devient d'une crudité saisissante. Rubio a affirmé que l'Occident devait maintenir sa place "à la tête du monde" et a célébré la "recherche sans complexe de la puissance nationale" sous Donald Trump. Il ne s'agissait pas tant d'une réflexion philosophique sur la civilisation, l'histoire ou les valeurs partagées, que d'un plaidoyer politique pour restaurer la domination occidentale sous direction américaine.
L'ironie, c'est que Rubio semble croire qu'en habillant une ambition impériale du langage de la civilisation, il la rend intellectuellement raffinée. Il n'en est rien. Son discours ranime une vieille stratégie géopolitique : présenter les intérêts de la puissance dominante comme ceux de l'ensemble de la civilisation, et assimiler toute résistance à une menace contre sa culture, ses valeurs et sa survie même.
L'idée d'un Occident uni par une mission historique ininterrompue n'est pas une vérité éternelle, mais une construction politique ayant servi des intérêts variables selon les époques
La question n'est pas de savoir si les sociétés occidentales possèdent des traditions intellectuelles, scientifiques et culturelles majeures. Bien sûr que si. La vraie question est de comprendre pourquoi ces acquis devraient conférer à Washington un droit éternel de diriger le monde - et pourquoi les autres sociétés devraient accepter d'être reléguées à l'arrière-plan.
L'ambition impériale au cœur du discours civilisationnel
L'intervention de Rubio s'inscrit dans une tradition familière de pensée géopolitique, celle du Choc des civilisations de Samuel Huntington, même si ce dernier faisait preuve d'une sophistication académique dont Rubio est dépourvu. Après la Guerre froide, Huntington affirmait que les identités culturelles et civilisationnelles deviendraient les principales sources de conflit international. L'administration Trump ressuscite ce schéma, présentant la chrétienté occidentale comme un bloc politique menacé par la Chine, la Russie et le monde musulman.
Pourtant, le langage de Rubio dévoile le véritable objectif : il avertit que l'Occident risque de perdre sa position de leader mondial et appelle à un renouveau de la puissance nationale. La crainte n'est pas que les traditions occidentales disparaissent, mais que les gouvernements occidentaux, et surtout les États-Unis, perdent leur capacité à orienter les grands choix internationaux.
Il y a une grande différence entre défendre un héritage culturel et défendre une suprématie géopolitique. Le premier est un objectif légitime pour toute société. Le second est une revendication de pouvoir que d'autres pays ont parfaitement le droit de contester.
L'ascension économique et technologique de la Chine, la résistance de la Russie aux pressions stratégiques occidentales, et les ambitions croissantes de pays comme l'Inde, le Pakistan, la Türkiye, le Brésil ou l'Indonésie reflètent un monde où la puissance est moins exclusive qu'auparavant. Ces évolutions ne constituent pas en soi une attaque contre la civilisation occidentale, mais remettent en cause l'idée que Washington et ses alliés doivent rester les architectes principaux de l'ordre mondial.
La rhétorique civilisationnelle de Rubio transforme ce défi en lutte existentielle, invoquant le christianisme pour justifier la prétendue supériorité morale de l'Occident. La compétition économique, les querelles autour des ressources, l'accès aux marchés et la rivalité technologique deviennent secondaires face à un affrontement entre civilisations fondamentalement différentes. Un tel cadrage est politiquement commode : il fait passer tout compromis pour de la faiblesse, et toute compétition stratégique pour une croisade morale.
La sophistication affichée n'est, en réalité, qu'un théâtre. En dessous, une proposition brutale : l'Occident doit dominer parce qu'il est occidental et chrétien.
La Grèce antique n'était pas chrétienne
Les fondements historiques de l'argument de Rubio sont tout aussi problématiques. À Athènes, il a fait remonter la chrétienté européenne à la Grèce antique, présentant la philosophie, la science et la religion grecques comme les bases d'une civilisation chrétienne.
Mais la Grèce antique était polythéiste, non chrétienne. Ses traditions intellectuelles se sont développées bien avant l'émergence du christianisme. La philosophie grecque influencera la théologie chrétienne par l'intermédiaire de la tradition musulmane, mais une influence intellectuelle n'est pas une identité civilisationnelle. Assimiler ces périodes distinctes à une tradition chrétienne occidentale revient à remplacer l'histoire par le mythe.
Le traitement de la science par Rubio révèle une autre contradiction. Il célèbre les apports de Galilée, Copernic ou Newton comme autant de fleurons de l'héritage occidental, tout en présentant le christianisme comme source centrale du progrès scientifique. Or, Galilée fut jugé par l'Inquisition et contraint d'abjurer l'héliocentrisme en 1633. L'histoire des sciences compte d'immenses contributions de penseurs religieux, mais aussi des conflits entre la recherche et l'autorité religieuse. Un récit historique sérieux doit tenir compte des deux.
La civilisation n'a ni commencé ni fini en Occident
À l'époque de Galilée (1564-1642), l'effervescence intellectuelle et scientifique se poursuivait dans le monde musulman, la Chine préservait un système administratif hautement développé, et l'Empire moghol, sur le sous-continent indien, avait mis en place des structures raffinées de gouvernance impériale. Les traditions intellectuelles de l'Inde remontent bien plus loin encore : l'Arthashastra de Kautilya, traité influent sur l'art de gouverner, la diplomatie, l'économie et l'organisation du pouvoir, s'inscrit dans une longue tradition de pensée politique qui a prospéré en Inde bien avant la naissance de Galilée.
De l'autre côté de l'Atlantique, l'Empire aztèque avait bâti un État puissant centré sur Tenochtitlan (l'actuelle Mexico City), une grande cité dotée de vastes marchés, d'un gouvernement structuré et d'infrastructures impressionnantes. Lorsqu'Hernán Cortés débarque en 1519, il ne met pas le pied sur un continent dépourvu de civilisation - contrairement à ce qu'affirme Rubio ; il entre dans un monde où des sociétés établies, des institutions politiques et des réalisations culturelles existaient déjà. La conquête espagnole, menée par la guerre, des alliances avec les peuples autochtones et le siège de Tenochtitlan en 1521, a abouti à l'instauration d'un système colonial ; il ne s'agissait pas d'apporter la civilisation à un monde prétendument barbare.
Il ne s'agit pas pour autant d'idéaliser ces sociétés ni d'ignorer les conflits, les inégalités ou les conquêtes qui les traversaient. Mais il est essentiel de s'opposer à la vision historique selon laquelle l'expansion européenne serait, de fait, synonyme de diffusion de la civilisation, tout en minimisant ou en occultant les accomplissements des autres sociétés. Lorsque Rubio évoque, à Athènes, Cortés comme porteur de civilisation, une question s'impose : de quelle civilisation parle-t-on, et à quel prix pour qui ?
Les omissions dépassent l'Europe. Durant l'âge d'or islamique, des savants arabophones ont préservé, traduit et enrichi les œuvres de la Grèce antique. La tradition intellectuelle musulmane a contribué aux mathématiques, à l'astronomie, à la médecine et à la philosophie. L'histoire du développement intellectuel européen est incompréhensible sans ces échanges que Rubio, devant le Parthénon, voulait masquer.
Rien de tout cela ne minimise les réalisations de la Grèce antique, des penseurs chrétiens ou de la science européenne. Mais cela rejette l'idée infantile qu'une civilisation aurait seule généré les acquis intellectuels de toute l'humanité.
Le récit de Rubio a besoin d'une filiation sans faille d'Athènes à l'Europe chrétienne puis à l'Amérique moderne, car cette lignée confère à Washington un prestigieux pedigree historique. Mais les civilisations ne sont pas des certificats d'hérédité qui accordent un droit permanent au leadership mondial. Elles se forgent par l'échange, le conflit, l'emprunt et la réinvention. Quiconque prend l'histoire au sérieux devrait le savoir.
Des héros pour nous, des barbares pour eux
La contradiction la plus flagrante du discours de Rubio tient à son double standard sur la conquête.
Il a loué les ambitions impériales d'Alexandre le Grand et glorifié l'expansion européenne à travers des figures comme Christophe Colomb ou Hernán Cortés. La colonisation de l'Amérique devient sous sa plume une expression d'exploration, d'ambition et d'expansion de la civilisation occidentale. Les terres conquises par les Européens sont décrites comme des "espaces ouverts et sauvages" à transformer.
Qu'est-il advenu des peuples qui y vivaient déjà ? Leurs sociétés, institutions, savoirs et cultures disparaissent de ce récit héroïque, tout comme la violence, la dépossession, les massacres et la destruction qui ont accompagné la conquête. L'expérience historique des peuples autochtones devient un détail gênant dans l'histoire de la grandeur occidentale.
Regardons maintenant le récit de Rubio sur l'invasion perse de la Grèce : les campagnes de Xerxès sont présentées comme une agression contre les fondements de l'Occident pour justifier la guerre actuelle israélo-américaine contre l'Iran. L'expansion impériale perse est condamnée, tandis que celle d'Alexandre, des conquistadors européens et de leurs successeurs est élevée en idéal historique.
Pourquoi la conquête aurait-elle une signification morale différente selon qui la mène ?
La même question s'applique à la géopolitique contemporaine. Rubio présente l'Iran comme une menace civilisationnelle, tandis que la puissance occidentale se drape dans un récit de défense historique. Mais aucun gouvernement n'acquiert d'immunité morale en invoquant le christianisme, la démocratie ou une civilisation prétendument supérieure. La légitimité de l'action militaire doit être jugée selon ses circonstances, sa conduite et ses conséquences - non selon l'identité du pouvoir qui l'exerce.
Il ne s'agit pas de dire que tous les empires ou conflits historiques se valent, mais que les critères d'évaluation ne doivent pas varier au gré des intérêts géopolitiques.
C'est précisément là que le récit civilisationnel devient propagande. La conquête occidentale se transforme en exploit historique ; la résistance non occidentale est redéfinie comme barbarie. Le résultat n'est pas une vision sérieuse de l'histoire, mais une hiérarchie de légitimité morale conçue pour absoudre les puissants.
L'Europe face à un choix : honnêteté intellectuelle ou vassalisation ?
Le message de Rubio ne vise pas seulement les rivaux de l'Amérique, mais d'abord l'Europe. Washington attend des gouvernements européens qu'ils renouvellent leur engagement envers le bloc occidental, augmentent leurs budgets militaires et adoptent une posture plus belliqueuse sur la scène internationale. Les pays européens sont sans cesse mis en garde (par Rubio, J.D. Vance ou Donald Trump) contre le péril migratoire, en particulier musulman, qui menacerait leur identité civilisationnelle.
L'implication est claire : l'Europe doit défendre une vision étroite de la civilisation occidentale tout en se conformant aux priorités stratégiques américaines.
C'est là que le récit devient particulièrement contradictoire. L'Amérique latine appartient géographiquement à l'Occident, le christianisme y est profondément enraciné, mais les sociétés latino-américaines n'occupent pas la même place incontestée dans la conception politique de l'Occident. Leur exclusion révèle les limites de l'idée que l'Occident serait simplement une communauté culturelle ou religieuse. En pratique, il s'agit surtout d'une catégorie politique, façonnée par la puissance et l'alignement stratégique.
L'insistance de Rubio sur son ascendance européenne, plutôt que sur la complexité de ses origines cubano-latino-américaines, renforce l'appel symbolique à une identité transatlantique. Mais l'ascendance ne règle pas la question de l'appartenance à une civilisation. Les gouvernements européens ne devraient pas non plus accepter une définition de leur identité où la loyauté envers Washington devient la condition d'appartenance.
L'Europe doit aussi mesurer les conséquences de ce scénario politique. Si la défense de la civilisation se confond avec la confrontation permanente, l'augmentation indéfinie des dépenses militaires et l'hostilité envers des populations entières, cela risque de conduire à plus d'insécurité, non à plus de force. Une Europe qui se contente de répéter la rhétorique de Washington risque de perdre toute capacité de jugement stratégique indépendant.
L'ironie, c'est que l'histoire européenne devrait justement rendre méfiant envers les grands récits qui sacralisent le pouvoir. Les empires européens ont justifié leurs conquêtes au nom de la religion, du progrès ou de la civilisation. Le XXe siècle a vu les puissances européennes se déchirer dans deux guerres mondiales. L'idée d'un Occident uni par une mission historique ininterrompue n'est pas une vérité éternelle, mais une construction politique ayant servi des intérêts variables selon les époques.
Rubio tente aujourd'hui de mobiliser cette construction pour une nouvelle ère de rivalité stratégique. Le langage a changé, mais la hiérarchie demeure : Washington mène, l'Europe suit, et le reste du monde doit se soumettre à l'arrangement.
La réponse n'est pas de remplacer le chauvinisme occidental par une célébration tout aussi simpliste d'autres civilisations. Il faut plutôt rejeter l'idée même que l'ordre international doive s'organiser autour de la supériorité d'une civilisation.
Le monde n'a pas besoin d'une nouvelle croisade déguisée en philosophie. Il a besoin de relations internationales fondées sur la souveraineté, la rigueur historique, le respect mutuel et la reconnaissance qu'aucun pays ne détient un droit permanent à la suprématie.
En somme, le discours de Rubio à Athènes se voulait une défense de la civilisation occidentale. Mais son trait le plus révélateur reste son insistance à vouloir maintenir l'Occident "à la tête du monde". Ce n'est pas une défense de la civilisation. C'est une défense de la hiérarchie - et aucun décor historique, si majestueux soit-il, ne pourra faire disparaître la différence.
source : New Eastern Outlook