
Par Larry C. Johnson, le 19 octobre 2026
L'Arabie saoudite est en quête d'alliés contre Ansar Allah, et n'a jusqu'à présent obtenu que des déclarations de soutien. L'Égypte s'est affirmée prête à soutenir le Royaume, mais sa déclaration n'implique aucun engagement militaire. Le Pakistan et la Turquie se sont engagés à fournir des troupes dans le cadre de l'Accord de défense conjoint de La Mecque signé en août, mais les deux gouvernements affirment que leurs armées joueront "un rôle de soutien plutôt que de combat actif" contre les Houthis. Voilà des décennies qu'on nous sert ce genre d'engagements des coalitions. Le Caire n'a pas oublié sa guerre au Yémen dans les années 1960. Islamabad doit se soucier de sa propre frontière avec l'Afghanistan et d'une Inde agitée. Aucun des deux ne va déployer ses soldats dans les montagnes de Saada. Riyad devra donc mener ce combat quasiment seul.
C'est important, car Ansar Allah a démontré qu'il peut atteindre le cœur économique du Royaume. Ces deux dernières semaines, les Houthis ont frappé les installations d'Aramco près de Riyad, l'usine gazière de Shedgum dans le corridor de Ghawar, ainsi que le site pétrolier de Tanajib sur la côte du Golfe. Ils ont aussi frappé un bâtiment administratif au siège d'Aramco à Dhahran, le centre névralgique historique de l'entreprise. À présent, ils viseraient Yanbu.
Riyad reste discret sur l'étendue des dégâts, et le directeur général d'Aramco insiste sur l'intégrité du système de la société, affirmant qu'il pourra être remis à pleine capacité (12 millions de barils par jour) en quelques jours. Je n'y crois pas. Karl Miller, qui se trouve sur le terrain dans la région, m'indique que les Saoudiens ont subi des dégâts considéables. Cela correspond à ce que nous pouvons observer de l'extérieur : une coalition qui ne cesse d'annoncer des interceptions tandis que les incendies continuent de faire rage sur les sites pris pour cibles. Réparer les trains de traitement du gaz, les unités de stabilisation et les composants des raffineries ne se fait pas en quelques jours. Après l'attaque d'Abqaiq-Khurais en 2019, la production saoudienne a chuté de 5,7 millions de barils par jour, et il a fallu environ deux mois pour se remettre d'une seule attaque contre un site non défendu. Cette fois-ci, les attaques sont soutenues et répétées, et les équipes de réparation travaillent sous le feu ennemi.
Yanbu est la cible cruciale. La marine iranienne ayant déclaré le détroit d'Ormuz fermé à l'exception des navires qu'elle autorise, le terminal saoudien de Yanbu sur la mer Rouge, alimenté par l'oléoduc Est-Ouest, constitue l'unique voie d'accès du royaume aux marchés mondiaux. Les flux transitant par Ormuz sont tombés à 11,62 millions de barils par jour au 13 octobre, contre un niveau de référence de 17,15 millions. Cette voie de contournement est déjà gravement endommagée. L'oléoduc Est-Ouest est conçu pour transporter jusqu'à 7 millions de barils par jour à travers la péninsule, propulsés par 11 stations de pompage. Selon mes sources dans la région, quatre de ces 11 stations ont été gravement endommagées et ne fonctionnent plus. Cet incident n'est pas sorti de nulle part. En septembre, une attaque a endommagé les installations de pompage et a considérablement perturbé le fonctionnement de l'oléoduc. Des responsables régionaux ont déclaré à Associated Press que les réparations prendraient entre trois et cinq semaines. Aramco a remis le pipeline en service, mais celui-ci a de nouveau été touché.
Un pipeline privé de plus d'un tiers de ses stations de pompage ne peut en aucun cas acheminer un volume proche de sa capacité théorique, quelle que soit la quantité de pétrole brut en attente dans la province de l'Est.
Parallèlement, Ansar Allah s'est emparé des îles Hanish (Grande et Petite) et de Perim, situées dans le détroit de Bab al-Mandab, se déployant ainsi directement sur la route maritime que doivent emprunter les pétroliers quittant Yanbu. La production perturbée, un oléoduc paralysé et une mer Rouge sous contrôle font perdre au monde trois fois plus de barils saoudiens : certains ne peuvent être produits, d'autres ne peuvent atteindre la côte, et ceux qui y parviennent ne peuvent être expédiés en toute sécurité.
C'est le diesel le plus durement touché. Le diesel fait rouler les camions, les tracteurs, les trains et les navires qui transportent tout le reste, et l'Europe est l'un des principaux importateurs mondiaux de diesel. Le rapport d'octobre de l'Agence internationale de l'énergie est sans appel. Les exportations de carburants du Moyen-Orient sont inférieures à la moitié de leurs niveaux d'avant-guerre, et les marchés du diesel "resteront restreints jusqu'en 2027". L'AIE ne s'attend pas à ce que les stocks de diesel perdus soient reconstitués avant le second semestre 2027. Les cours de référence du diesel ont dépassé les 200 dollars le baril en septembre et sont aujourd'hui près du double du prix du brut, qui s'établit lui-même à environ 108 dollars pour le Brent, soit une hausse de plus de 75 % par rapport à l'année dernière. Les drones ukrainiens continuent de frapper les raffineries et les terminaux d'exportation russes, entravant ainsi l'autre source traditionnelle de distillats moyens de l'Europe.
Ainsi, quand on me demande quand l'approvisionnement en diesel reviendra à la normale, ma réponse est : pas de sitôt. Le calendrier de l'AIE, qui ne tient pas compte des dégradations durables subies par les installations saoudiennes, table sur le second semestre 2027 au plus tôt. Une véritable reprise n'est pas prévue avant au moins un an, et probablement plus.
Ne vous attendez pas à ce que l'accord sur le diesel conclu entre Trump et Poutine change la donne. Comme je l'ai déjà souligné, les barils russes ne représentent qu'une fraction négligeable. Moscou a autorisé l'exportation de 500 000 tonnes, soit environ 3,7 millions de barils, sans préciser le calendrier d'expédition. Même si toutes les tranches annoncées par Trump sont livrées, soit environ 4,8 millions de tonnes au total, cela représente à peu près 36 millions de barils répartis sur plusieurs mois. Les 300 000 premières tonnes correspondent à moins d'une journée de demande américaine en diesel de transport, et l'ensemble du programme à moins de quatre jours. Comparé à la perte des exportations mondiales de distillats du Moyen-Orient, ce volume est insignifiant. Il dépend en outre des raffineries russes que les drones ukrainiens continuent de frapper, ainsi que des pétroliers soumis à des sanctions pour assurer le transport. Cet accord fait peut-être les gros titres, mais il ne modifiera pas la courbe de l'offre et ne fera donc pas baisser le prix du diesel.
L'Europe en paie déjà le prix politique. Samedi, la France a connu ses pires émeutes depuis des années. La CGT a estimé à plus de 500 000 le nombre de personnes descendues dans la rue pour protester contre le coût du carburant, de l'énergie et des denrées alimentaires, et plus de 270 personnes ont été arrêtées. À Milan, une manifestation contre les guerres et la hausse du coût de la vie s'est soldée par des barricades en feu et des magasins saccagés. Les manifestations contre le coût de la vie se sont étendues à la Belgique et au Portugal. L'Albanie a connu cinq jours consécutifs d'affrontements violents à Tirana. Le déclencheur immédiat y est la colère contre le Premier ministre Edi Rama, mais cette colère s'inscrit dans le même climat général qui règne sur le continent, où les citoyens ont le sentiment que leurs gouvernements ont cessé de les écouter.
C'est dans ce contexte que Washington envisage de nouvelles frappes contre l'Iran. Le cessez-le-feu s'est effondré en juillet et n'a pas été rétabli. Depuis, chaque nouvelle escalade a fait grimper le prix du pétrole, et chacune a donné à Téhéran une raison de resserrer son emprise sur le détroit d'Ormuz, ainsi qu'à ses alliés au Yémen une raison d'élargir leur liste de cibles. Une nouvelle campagne américaine ne rouvrira pas le détroit. Elle ne fera que le fermer davantage. Elle propulsera les prix du gazole vers leurs records de septembre, alors que l'Europe entre dans l'hiver, période où la demande de fioul de chauffage atteint son pic.
Les décideurs politiques américains ont l'air de croire que les coûts de cette guerre peuvent être exportés. C'est faux. Les économies européennes étaient déjà fragiles avant la guerre. Les usines dont la logistique repose sur le diesel, les agriculteurs qui en ont besoin pour les récoltes et les ménages qui se chauffent au fioul ne peuvent plus supporter de nouvelle flambée des prix. Les émeutes à Paris et à Milan sont un avertissement quant aux conséquences d'une pénurie prolongée de diesel sur une société. Si Washington étend cette guerre, il choisit de prolonger et d'aggraver la pénurie, et l'Europe en paiera le prix dans ses rues.
Traduit par Spirit of Free Speech
Nima et moi avons abordé le durcissement de la position de l'Iran vis-à-vis de Trump :
Mario et moi échangeons sur la catastrophe qui se déroule actuellement en Arabie saoudite :
Sulaiman et moi avons une divergence d'opinion sur le réapprovisionnement du Hamas en armes et en vivres :


