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Comprendre Carl Schmitt, c'est ne jamais avoir besoin de publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression

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Chad Crowley

Source:  chadcrowley.substack.com

C'est une caractéristique curieuse et révélatrice de la dissidence contemporaine que certaines de ses expressions de révolte les plus impuissantes se donnent désormais en spectacle dans une imitation hypertrophiée, et souvent caricaturale, du vocabulaire du pouvoir.

Derrière des écrans anonymes et sous des pseudonymes jetables, des légions d'internautes anonymes proclament leur défi au régime en des termes toujours plus explicites et combatifs, comme si la seule violence des mots pouvait faire surgir la révolution. Ils parlent comme s'ils avaient exhumé quelque vérité sinistre et interdite: que l'on ne peut se débarrasser du système par les urnes, que la politique conventionnelle n'offre aucune délivrance. Et ils proclament cette découverte avec le zèle des nouveaux convertis, prenant la prise de conscience pour un état de préparation, et une compréhension élémentaire pour une stratégie.

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Il ne s'agit pas de condamner l'anonymat en lui-même, qui demeure un refuge nécessaire et souvent prudent à une époque de surveillance et de criminalisation des opinions. Il s'agit plutôt de critiquer un personnage désormais familier: celui qui utilise l'anonymat non comme un bouclier au service d'une stratégie, mais comme un permis de se montrer stupide.

Ce comportement a reçu le nom bien trouvé de fedposting (1): un terme qui désigne, en raccourci, des appels inconsidérés à la violence, drapés de bravade et indifférents aux conséquences. Que ces déclarations procèdent d'un zèle malavisé ou d'un sabotage délibéré, leur effet est le même. Elles ne défient pas le régime; elles le servent. Elles ne sont pas des étincelles de résistance, mais des invitations à la répression, offrant à l'ennemi précisément la justification qu'il recherche.

Pour comprendre pourquoi ce comportement n'est pas seulement inconsidéré, mais aussi philosophiquement confus et, en définitive, contre-productif, il faut partir d'une compréhension juste de la politique. À cette fin, il n'est pas de guide plus clair que Carl Schmitt.

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Schmitt, sans doute le penseur politique le plus incisif du siècle dernier, ne définissait pas la politique par le droit, l'économie ou l'idéologie. Il définissait le politique par son caractère existentiel: la distinction entre l'ami et l'ennemi. Cette distinction n'est ni métaphorique ni rhétorique; elle n'est pas d'ordre moral et ne se réduit ni au désaccord ni à l'opinion. Elle marque la frontière ultime entre des groupes dont le conflit peut devenir mortel. Elle définit la sphère de l'identité collective dans laquelle les questions d'appartenance, de loyauté et de survie se tranchent de manière définitive.

Dans cette perspective, la politique n'est pas l'évitement de la violence, mais sa possibilité structurée. Elle se fonde sur la capacité organisée de recourir à la force — sur la disposition toujours présente à tuer ou à être tué pour défendre un peuple, un ordre ou un mode de vie. L'ordre politique ne repose pas sur la procédure, mais sur la capacité de décider, de commander et de contraindre.

Ainsi, parler politiquement, c'est reconnaître que sous la surface du droit et le vernis de la civilité se trouve une vérité plus primordiale: la politique est affaire de pouvoir, et le pouvoir repose sur la capacité de recourir à la violence. Le droit ne se maintient pas par le seul consentement, mais par la capacité d'agir contre ceux qui le défient. Invoquer la souveraineté, les frontières ou l'appartenance, c'est soulever, explicitement ou non, la question de la force. Cette idée, centrale dans la théorie de Schmitt, n'est pas une célébration de la violence, mais une exigence de sérieux: reconnaître que la vie politique entraîne des conséquences dont on ne peut faire abstraction ni différer la prise en compte.

Or c'est précisément ce sérieux qui fait défaut à ceux qui se livrent au fedposting. Leur langage reproduit le vocabulaire du pouvoir, mais sans autorité, sans discipline et sans capacité de commandement. Ils saisissent, si grossièrement que ce soit, que la politique implique la force et que le conflit est inéluctable. Mais au lieu d'intérioriser cette vérité et d'agir avec discernement, ils la répètent compulsivement, comme si la répétition pouvait tenir lieu de résolution. En cela, ils ressemblent à une figure familière de la philosophie politique classique: Thrasymaque, l'impétueux sophiste de La République de Platon.

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Thrasymaque déclare, dans une formule célèbre, que la justice n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort. Les gouvernants, affirme-t-il, élaborent les lois pour servir leurs propres intérêts, et la société appelle cela justice lorsque les gouvernés se soumettent. Pour lui, il n'existe ni ordre moral supérieur ni critère immuable du juste: seulement la volonté changeante de ceux qui dominent. La force ne se contente pas de soutenir la justice; elle la définit.

Platon, par la voix de Socrate, finit par réfuter cette position, non sans lui reconnaître une part de vérité. Thrasymaque oblige à se confronter à une réalité politique brutale: aucun ordre ne peut exister sans les moyens de s'imposer. Il demeure pourtant une figure inachevée. Il saisit le pouvoir, mais non sa sublimation en une forme. La même limite affecte celui qui, aujourd'hui, publie ces appels à la violence. Il reconnaît que la politique repose sur la force, mais confond le volume de la voix avec l'autorité, et la rage avec l'exercice du pouvoir. Il énonce un fragment de vérité, mais, en l'exprimant sans discipline, il en défigure le sens.

Cela reflète une immaturité plus profonde au sein d'une grande partie de la dissidence contemporaine. L'adepte du fedposting voit que le régime se maintient par la coercition et que le langage de la justice ne sert qu'à voiler la domination. Il comprend qu'une véritable transformation exige un conflit. Pourtant, sa compréhension demeure rudimentaire. Il reconnaît la réalité du pouvoir, mais ne possède pas l'architecture intérieure nécessaire pour lui donner forme. Ses gestes relèvent de la mise en scène, non de la préparation. Son défi est bruyant, mais dépourvu de sérieux. Sa rébellion se dissout dans le théâtre.

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Publier de tels appels à la violence n'est pas un acte de réalisme. C'est une parodie de réalisme, un spectacle qui prend les griefs pour une stratégie. Cela fait directement le jeu du régime, qui se saisit de ces manifestations pour justifier la surveillance et la répression. Dans bien des cas, il ne s'agit pas seulement d'un symptôme d'immaturité, mais du produit d'une manipulation délibérée: un outil employé par les informateurs et les agents provocateurs pour piéger les naïfs et discréditer, par association, toute dissidence.

Mais l'erreur la plus profonde est philosophique. Ceux qui publient ces appels ne comprennent pas que, si le pouvoir est essentiel à la politique, il doit être façonné par une forme. La force seule ne peut rien construire; elle doit être disciplinée, préparée et dirigée.

Schmitt comprenait que l'action politique exige davantage que de l'indignation. Elle demande la capacité de décider — d'imposer un ordre lorsque l'unité d'un peuple est menacée. Pourtant, la décision n'existe pas dans le vide. Elle présuppose une structure, le choix du moment et un état de préparation. La force a sa place, mais cette place est déterminée par les conditions. Agir avant que ces conditions soient réunies n'est pas du courage; c'est agir en vain. Sans institutions, sans cadres et sans vision directrice, la volonté de résistance devient non seulement inefficace, mais véritablement dangereuse.

Ce qui est nécessaire aujourd'hui, ce n'est pas la démonstration, mais la formation. Ceux qui souhaitent voir émerger un ordre différent doivent construire les conditions dans lesquelles la souveraineté pourra renaître: familles, communautés, traditions, fidélités, institutions. L'heure est métapolitique, non parce que la politique serait sans importance, mais parce que l'action politique est impossible sans fondations. La discipline précède l'exercice du pouvoir. L'autorité doit être cultivée bien avant de pouvoir être exercée.

Thrasymaque n'avait pas entièrement tort; il manquait simplement de formation. Il avait saisi que la justice repose sur la force, mais ne possédait pas le développement intérieur nécessaire pour élever cette force au rang d'ordre. Sa vérité était brute et dépourvue de direction. Il en va de même de l'adepte du fedposting. Sa colère peut être justifiée, mais, sans structure ni finalité supérieure, elle devient un handicap. Il s'imagine révolutionnaire, mais devient en réalité une caricature — quelqu'un qui discrédite la cause par sa seule présence. La passion sans forme n'est que mise en scène. Et la mise en scène, dans le domaine politique, sert le régime, non la révolte.

Comprendre Schmitt, c'est comprendre que la politique n'est pas le domaine de l'impulsion ou de l'ostentation. Elle est celui de la souveraineté et du sacrifice, des engagements irrévocables et des décisions définitives. Elle appartient non à ceux qui parlent le plus fort, mais à ceux qui façonnent les conditions dans lesquelles la parole prend un sens. La politique exige non l'immédiateté, mais l'endurance; non le ressentiment, mais la capacité de commander.

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Écrivant au XIXe siècle, Søren Kierkegaard avertissait que l'époque moderne serait marquée par une agitation qui prend le mouvement pour une finalité et l'expression pour la substance. Dans une telle époque, l'impulsion d'agir devient une forme de paralysie, tandis que la rébellion est réduite au spectacle et que la mise en scène remplace la discipline. Tout le monde parle, mais peu construisent. L'action doit revenir, mais elle doit être disciplinée, ancrée dans la préparation, guidée par une forme et engagée au moment précisément choisi.

Ceux qui construisent le comprennent. Et ceux qui comprennent n'ont pas besoin de publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression.

Note:

(1) Note de traduction: "To fedpost" est un terme d'argot d'Internet qui désigne ici le fait de publier des appels à la violence ou des propos susceptibles d'être incriminants, propres à attirer l'attention des services de sécurité ou à leur fournir un prétexte pour intervenir. Le terme évoque les "feds", les agents fédéraux américains, sans impliquer nécessairement que l'auteur de ces publications soit lui-même un agent. Il est rendu ci-dessous par "publier des appels à la violence faisant le jeu de la répression", ou par des formulations équivalentes selon le contexte.

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