
par Jules Kaizen
Le 17 octobre, le New York Times révèle l'élément central du plan américain pour l'Ukraine : l'Europe devrait reprendre l'achat de gaz russe. Le journal qualifie la proposition de nature à bouleverser des années de politique énergétique américaine. Depuis un siècle, Washington combattait cette jonction germano-russe, et cette semaine il propose de la rétablir contre une part.
1. Ce qu'un analyste décrivait
Février 2015, Chicago. George Friedman, fondateur de la société privée de renseignement Stratfor, parle devant le Chicago Council on Global Affairs. La conférence s'intitule "Europe : destinée au conflit ?". Le Council en a publié un compte rendu, il n'existe pas de transcription officielle.
Il faut dire ce que c'est : une analyse d'analyste, pas une décision d'État. Et Friedman refuse lui-même la posture du conseil. "Ce n'est pas pour cela que je m'intéresse à la politique. Ce que j'essaie de comprendre, c'est ce qui va arriver".
"L'intérêt primordial des États-Unis, pour lequel on s'est battu pendant un siècle, la première guerre, la deuxième, la guerre froide, a été la relation entre l'Allemagne et la Russie. Parce qu'unies, elles sont la seule force qui pourrait nous menacer. Et pour faire en sorte que cela n'arrive pas".
Puis la formulation exacte de cette crainte. "Pour les États-Unis, la peur primordiale, c'est le capital et la technologie allemands, les ressources naturelles et la main-d'œuvre russes. La seule combinaison qui, pendant des siècles, a terrifié les États-Unis".
Sur l'Europe, il est plus brutal encore.
"Nous n'avons plus de relation avec l'Europe. Nous avons une relation avec la Roumanie. Nous avons une relation avec la France. Il n'y a pas d'Europe avec qui avoir une relation".
Et il y a, dans ce discours, un aveu de méthode qui vaut mieux que le reste. Friedman recommande la politique de Reagan envers l'Iran et l'Irak. "Il a financé les deux camps pour qu'ils se battent entre eux et pas contre nous. C'était cynique, ce n'était certainement pas moral, et ça a marché".
Un analyste privé qui recommande n'est pas un État qui décide. Onze ans plus tard, la politique qu'il décrivait a changé de forme.
2. Ce que la doctrine écrit
Le chapitre Europe du recueil Solutions de la Heritage Foundation, mis à jour en mai 2026, est un document institutionnel, publié et signé. Il demande de développer "des relations bilatérales solides avec les pays européens individuellement, au lieu de soutenir l'Union européenne par réflexe".
Et il donne sa définition de l'Union. C'est "une organisation supranationale et non démocratique qui porte atteinte à la souveraineté nationale de ses membres". Elle "gaspille l'argent des contribuables, fausse les politiques migratoires européennes et défend un agenda énergétique et social de gauche radicale".
Le texte ajoute deux prescriptions. Renforcer "les réseaux transatlantiques de politiciens conservateurs, de décideurs politiques et de dirigeants de think tanks". Et refuser l'intégration européenne de la défense, parce que "l'autonomie stratégique européenne en matière de défense est une chimère pilotée depuis Bruxelles".
Ce document ne prescrit aucune déstabilisation. Il prescrit une désagrégation. Ce n'est pas la même chose, et c'est plus efficace.
Il contient aussi un passage que le plan d'octobre vient contredire, et personne ne l'a relevé. Sur l'énergie, le même chapitre est explicite. La guerre en Ukraine "souligne la nécessité pour l'Europe de s'éloigner de sa dépendance à la Russie". Et les exportations américaines de gaz naturel liquéfié "sont une composante importante de la sécurité énergétique européenne future". Les États-Unis doivent donc accroître leur production et leur capacité d'exportation.
Fini le gaz russe, place au GNL américain. Cinq mois plus tard, le plan dit l'inverse de la doctrine.
Reste la phrase la plus citée, et il faut l'accompagner de son garde-fou. En 2018, Ted Bromund, chercheur à Heritage, s'exprimait devant la Helsinki Commission. "Il est temps de reconnaître que l'UE est un ennemi ouvert et déclaré du rôle que les États-Unis ont assumé en Europe après 1945".
Le document porte une mention, en page 1. "Rien de ce qui est écrit ici ne doit être interprété comme reflétant nécessairement les vues de The Heritage Foundation". Citer l'un sans l'autre serait malhonnête, et un contradicteur s'en chargerait.
3. Ce que Washington propose
Le New York Times du 17 octobre. "L'Europe, selon la proposition américaine, devrait reprendre l'achat de davantage de gaz russe, un mouvement qui serait un avantage économique pour Moscou". Et qui lui "donnerait une influence renouvelée dans la région".
Le journal ajoute une seconde phrase, plus précise. "Pour aider à convaincre la Russie de mettre fin à la guerre, les Américains ont soutenu que l'Ukraine devrait envisager de redémarrer les gazoducs qui transportaient autrefois le gaz russe vers l'Europe".
Les émissaires sont Jared Kushner et Steve Witkoff. Ils ont porté l'idée devant les responsables ukrainiens et européens, y compris Zelensky à Kiev le mois dernier. Quelques jours après ses entretiens à Moscou, Kushner disait à Kiev avoir plaidé pour des "accords de prospérité". Et les officiels européens présents ont réagi négativement.
Le raisonnement de l'administration est assumé. Les revenus qui iraient à l'Ukraine, et ce que le NYT appelle "le désir inévitable d'énergie moins chère des électeurs européens".
La Maison Blanche a répondu par un communiqué. La guerre "fait monter les prix de l'énergie partout en Europe et crée des difficultés économiques considérables en Russie comme en Ukraine". Et : "Notre objectif n'est pas simplement de faire cesser les combats, mais de créer les conditions d'une paix durable, d'une reprise économique et d'une plus grande stabilité dans toute la région".
Jusque-là, c'est un plan diplomatique. La part américaine est ailleurs.
Le 8 octobre, Reuters l'établit sur cinq sources. Des responsables russes et américains, dont Kushner et Kirill Dmitriev, ont discuté de faire entrer un investisseur américain dans les gazoducs Nord Stream. Un responsable de la Maison Blanche pose la condition. Tout accord "devra être négocié par la Russie avec la DFC et le Trésor, et doit bénéficier aux contribuables et aux entreprises américaines".
Le même responsable assure qu'il n'y a pas eu de "discussions sur Nord Stream récemment". Les deux phrases coexistent dans la même dépêche.
Le prélèvement est plus explicite encore sur un autre dossier, le rachat des actifs de Lukoil. Le consortium associe la DFC, le Qatar et les Émirats. Un responsable de la Maison Blanche déclare : "Steve et Jared ont travaillé avec la DFC pour négocier un paiement initial substantiel et une participation aux profits pour les États-Unis".
L'obstacle est juridique. Les deux gazoducs sont sous sanctions américaines et européennes, "ce qui rend tout redémarrage illégal", écrit Reuters. Trump peut lever les sanctions américaines. Ce sera plus difficile si les démocrates prennent le Congrès en novembre.
Nord Stream n'est pas un tuyau anonyme. La société qui contrôle les gazoducs est détenue à 51% par Gazprom, et à 31% par deux entités allemandes. Le reste appartient à une société française et à une néerlandaise. Les deux actionnaires allemands veulent conserver leurs parts pour garder leur influence si Gazprom vend les siennes.
Le New York Times ajoute un détail. Les discussions ont aussi porté sur le redémarrage des segments intacts de Nord Stream 2 après un accord de paix. Une source décrit cette option comme "l'étape la plus simple". La Maison Blanche a formellement démenti que le projet balte ait été discuté récemment.
4. Ceux qui refusent
Berlin est le refus le plus net, et il est argumenté.
Günter Sautter, conseiller diplomatique et de sécurité du chancelier Friedrich Merz, a bataillé contre l'idée lors de consultations en Floride. Selon le Kyiv Post, les responsables allemands ont avancé un argument simple. Le gaz russe reste russe, qu'il passe par des traders intermédiaires ou des courtiers tiers.
La porte-parole du ministère de l'Économie ajoute la condition juridique. Toute réouverture exige l'accord du gouvernement allemand. Et selon elle, aucune des parties ne le recherche.
Le ministère rappelle aussi l'état des lieux, et c'est ce qui rend le refus crédible. Avant février 2022, l'Allemagne achetait plus de la moitié de son gaz à la Russie, par les deux gazoducs Nord Stream. Ils ont été mis au ralenti, puis détruits par des explosions sous-marines en septembre 2022. Revenir en arrière n'est donc pas une décision technique.
Une nuance politique compte. L'AfD, que Reuters présente comme le parti le plus populaire du pays, atteint 30% chez l'institut Insa début octobre, son meilleur score national. Elle fait campagne sur le retour au gaz russe bon marché. Et Dmitriev doit rencontrer sa direction au début de l'année prochaine pour en parler.
La Pologne et les États baltes refusent aussi, et Reuters note qu'ils sont les plus exposés à la Russie. Cinq patrons d'agences de renseignement européennes l'ont dit à Reuters cette année. Selon eux, Moscou ne cherche pas à finir la guerre vite. Il utilise les négociations pour obtenir des accords commerciaux.
Un élu allemand donne à la thèse sa formule la plus courte. Michael Kellner, chargé de la politique énergétique après l'invasion : "Cela menace d'être un sale marché qui coûtera cher à l'Europe. Les Américains et les Russes se partageront les profits".
Kiev refuse aussi, et le refus précède le plan. Le 8 octobre, avant que celui-ci ne soit connu, Zelensky posait déjà une limite. On ne peut pas négocier avec les Russes sur "des projets économiques pour l'avenir".
5. La séquence, et ce qu'elle dit
Pendant un siècle, Washington a empêché le lien germano-russe. Cette semaine, il propose de le rétablir, à condition d'en prélever sa part.

La licence du 9 octobre porte sur un produit raffiné, le gazole. Le plan du 17 porte sur la molécule elle-même, et sur les tuyaux qui la transportent d'un bout à l'autre du continent. Ce n'est pas la même échelle, et ce n'est pas le même prix.
Le mouvement est là. En 2015, un analyste américain décrivait ce que son pays empêchait depuis un siècle. En 2026, la même puissance propose de le faire, à condition d'en prendre une part. Le but n'a pas changé : que l'Europe paie quelqu'un d'autre pour son énergie.
Ce qui a changé, c'est le mécanisme. On ne ferme plus le robinet. On le rouvre, on installe un compteur, et on facture le passage.
Ce n'est pas la Russie qui bloque, ni même Washington. Ce sont Berlin et Kiev, et pour des raisons opposées. L'un ne veut plus dépendre de Moscou. L'autre refuse de financer l'agresseur. Les deux refusent la même chose : une paix dont l'Europe serait le client.
source : Georisk Watch