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Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre

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Lorenzo Carrasco

Source: https://newsnet.fr/329169

L'Europe théâtralise la guerre avec la Russie tandis que son ordre libéral s'effondre: un rituel de peur sans promesse de rédemption, sur la voie de l'autodestruction.

MSIa Informa, 29 septembre 2026. — Dans un élan de mise en scène, les dirigeants européens se sont affichés en tenue militaire lors du Sommet européen de l'Arctique, organisé à Rovaniemi, en Finlande, afin de faire clairement comprendre qu'ils seraient prêts à affronter la Russie. Pendant ce temps, la machine politique et médiatique des principales capitales européennes répète, presque à l'unisson, ses mises en garde contre la prétendue "menace russe" incarnée par Vladimir Poutine.

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La déclaration officielle du Sommet de Rovaniemi, tenu les 13 et 14 septembre 2026, a elle-même établi que la sécurité devait être au cœur des discussions et insisté sur la nécessité de renforcer la présence et les capacités européennes dans l'Arctique, région considérée comme stratégique pour la sécurité de l'ensemble du continent.

Mais cette mise en scène recèle quelque chose de bien plus profondément inquiétant. Ces dirigeants se déguisent en porte-parole de sociétés mobilisées pour la guerre, alors qu'ils gouvernent des pays profondément divisés et font face à une érosion croissante de la confiance politique. Le décalage entre la rhétorique des dirigeants et les dispositions réelles des sociétés qu'ils prétendent représenter devrait, à lui seul, inciter à la prudence. Au lieu de cela, nous assistons à la construction d'un climat psychologique de confrontation. Et c'est précisément là que le danger commence.

Le risque réel d'autodestruction

En premier lieu, ils simulent la puissance, car l'Europe ne dispose pas aujourd'hui de toutes les capacités industrielles nécessaires pour soutenir de façon autonome une mobilisation militaire prolongée à l'échelle suggérée par l'actuelle rhétorique du réarmement. Les efforts mêmes déployés par l'Europe pour reconstituer ses stocks, accroître sa production de munitions et restaurer ses capacités industrielles montrent à quel point cette infrastructure a été réduite au cours des dernières décennies. Mais le problème le plus grave n'est pas industriel. Il est stratégique.

La Fédération de Russie possède un immense arsenal nucléaire et a développé des systèmes d'attaque avancés, notamment hypersoniques. Cela ne signifie pas que la Russie dispose d'une supériorité technologique dans tous les domaines, mais implique quelque chose de beaucoup plus important pour notre réflexion: toute guerre directe entre l'OTAN et la Russie mettrait aux prises des forces capables de provoquer des destructions à l'échelle d'une civilisation. La Russie et les États-Unis continuent de détenir l'écrasante majorité des ogives nucléaires existantes, tandis que les principales puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux et que les mécanismes de maîtrise des armements s'affaiblissent. Par conséquent, traiter un affrontement direct entre la Russie et l'OTAN comme s'il ne s'agissait que d'une option de politique étrangère parmi d'autres n'est pas une preuve de courage. C'est jouer avec la possibilité imminente d'une autodestruction.

Une fois franchi un certain seuil, rien ne garantit plus que les événements resteront sous le contrôle de ceux qui les ont déclenchés. C'est précisément ce point qui semble disparaître de l'actuelle théâtralisation belliciste. Et il y a plus inquiétant encore: le langage de la destruction est de nouveau ouvertement employé par les dirigeants occidentaux eux-mêmes.

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En septembre 2026, devant l'Assemblée générale des Nations unies, le président Donald Trump est allé jusqu'à avertir que les États-Unis pourraient "anéantir" l'Iran si aucun accord n'était trouvé. Si une menace de cette nature peut être proférée devant les Nations unies sans provoquer une rupture politique proportionnelle à l'énormité des propos tenus, c'est que quelque chose de profondément grave est en train d'arriver à la perception occidentale des limites de la guerre. Car la normalisation du langage de l'anéantissement ne reste pas nécessairement circonscrite à l'adversaire contre lequel il était initialement dirigé.

Aujourd'hui, il peut s'agir de l'Iran. Demain, dans une spirale d'escalade que plus personne ne parviendrait à maîtriser, il pourrait s'agir de villes européennes. C'est en ce sens que les actuels délires bellicistes cessent d'être une simple mise en scène politique pour devenir un danger concret d'autodestruction de la civilisation européenne elle-même. L'Europe, qui fut pendant des siècles l'un des principaux foyers de la civilisation occidentale, a traversé deux guerres mondiales et sait directement ce que signifie la transformation de rivalités politiques en guerres d'anéantissement. C'est précisément pourquoi on serait en droit d'attendre de ses dirigeants qu'ils soient les premiers à comprendre qu'une guerre entre puissances nucléaires n'offre aucune seconde chance de corriger les erreurs de calcul.

Pourtant, nous voyons des dirigeants jouer avec les symboles militaires, les discours de mobilisation, les ennemis existentiels et les perspectives de confrontation, comme si nous nous trouvions encore dans le monde d'avant Hiroshima. La fiction consiste précisément à représenter la guerre comme un instrument politique encore disponible, sans envisager l'issue ultime que pourrait entraîner une telle guerre. Et si l'affrontement échappe à tout contrôle, ce ne seront pas seulement les gouvernements, les partis ou les alliances militaires qui en paieront le prix. Ce pourrait être la civilisation même que ces dirigeants affirment défendre.

Qui a besoin de la menace?

Posons donc la question: qui se trouve derrière toute cette imposture ? Qui alimente cette représentation ? Qui a besoin de ce climat permanent de menace ? Et pourquoi un ordre politique fissuré, dépourvu de légitimité, semble-t-il trouver dans la perspective de la guerre l'un de ses derniers alibis pour justifier sa pérennité ? La réponse la plus naïve consisterait à expliquer cette pathologie par la tentative de maintenir des régimes impopulaires sous le régime d'une menace extérieure imaginaire, tout en condamnant ou en réprimant les forces politiques émergentes, accusées d'être des "agents de l'étranger" ou les instruments d'une puissance ennemie — en l'occurrence, liés à la "bête" russe.

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Il y a certainement une part de cela. L'histoire offre de nombreux exemples de gouvernements qui recourent à la menace extérieure afin de ressouder des cohésions internes détériorées, de discréditer leurs adversaires et de justifier des mesures qui, dans des circonstances normales, rencontreraient une plus forte résistance. Mais cette explication reste insuffisante. Lorsque nous parlons de crise, nous ne faisons pas seulement référence à la légitimité d'un groupe de dirigeants européens. La décomposition atteint le système même qui les a portés au pouvoir. Et c'est précisément ce système qui s'effondre.

Effondrement de l'ordre libéral et financier

Le prétendu "monde fondé sur des règles", la mondialisation financière, le libre-échange érigé en dogme et le remplacement progressif de l'économie productive par l'intermédiation financière se heurtent aujourd'hui au retour de l'État national souverain. Cette résurgence donne la priorité à la politique industrielle, à la sécurité énergétique, aux chaînes de production stratégiques et à la défense des intérêts économiques propres à chaque pays. Paradoxalement, ce centralisme étatique pourrait également indiquer une voie permettant à l'Occident de renouer avec une partie de ses racines civilisationnelles — essentiellement chrétiennes —, selon lesquelles le pouvoir politique n'était pas conçu comme une réalité absolue, mais comme soumis à un ordre moral supérieur.

Au fond, derrière ces chimères se dessine une faille encore plus profonde: la crise du modèle libéral et financier articulé autour de banques centrales "indépendantes". Cette logique a consolidé l'autonomie croissante du capital par rapport aux États nationaux, sous l'impulsion d'une conception économique qui, pendant des décennies, a progressivement déplacé le centre de gravité de la richesse de la production réelle vers la spéculation rentière.

Les racines de cette structure remontent à la gestation de l'ordre commercial anglo-néerlandais des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par la suite projeté à l'échelle mondiale à travers l'expansion impériale et bancaire britannique. Au fil du temps, ce modèle a revêtu de nouvelles formes, tout en conservant une caractéristique essentielle: la capacité du pouvoir financier à se présenter comme une réalité extérieure à la politique et à placer ses décisions sous le signe de procédés techniques, neutres et indépendants des choix souverains de la société. C'est précisément cette architecture dissimulée qui commence aujourd'hui à être remise en question.

Une religion séculière sans promesse de rédemption

Le cerveau caché des oligarchies occidentales a perdu la capacité de produire des idées et des projets susceptibles de mobiliser les sociétés en direction d'un avenir prometteur. Cette stérilité se manifeste également dans la médiocrité d'une grande partie des dirigeants actuels, devenus de simples administrateurs d'un ordre régressif plutôt que les créateurs d'une nouvelle réalité politique. La politique libérale s'est ainsi transformée en une sorte de religion séculière dépourvue de promesse de rédemption, ce qui constitue peut-être l'une de ses caractéristiques les plus inquiétantes.

Les grands mouvements politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles, même lorsqu'ils ont conduit des sociétés entières à la catastrophe, promettaient encore une certaine forme de rédemption historique: la société sans classes, la grandeur nationale, l'empire, la révolution, l'homme nouveau ou un ordre futur prétendument définitif. À l'inverse, la religion séculière de l'ordre libéral en décomposition n'offre même plus cela. Elle exige des sacrifices sans présenter de paradis futur: elle réclame l'appauvrissement au nom de la stabilité, la perte de souveraineté au nom des règles, la désindustrialisation au nom de l'efficacité et la censure au nom de la démocratie. Finalement, elle accepte même le risque de la guerre afin de préserver un ordre dont elle n'est plus capable d'expliquer la finalité.

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Il n'existe plus de véritable promesse de rédemption. Il ne subsiste que la promesse que le système continuera d'exister. "Nous sommes le jardin d'Éden; tout le reste est la jungle". À ce stade, la politique cesse de défendre la société et exige de celle-ci un sacrifice aveugle pour défendre le système ! C'est précisément là qu'une religion séculière peut devenir autodestructrice: lorsque la préservation de l'ordre existant importe davantage que celle des personnes qui vivent sous cet ordre, réduites en esclavage.

De la minorité créatrice à la minorité dominante

C'est peut-être l'un des signes les plus profonds d'un épuisement civilisationnel. Une élite cesse d'être créatrice lorsqu'elle ne parvient plus à imaginer un avenir qui ne soit pas la simple continuation d'elle-même. Le grand historien britannique Arnold Toynbee avait perçu ce phénomène avec une remarquable profondeur en établissant une distinction entre la minorité créatrice et la minorité dominante.

Une minorité créatrice exerce son autorité parce qu'elle apporte des réponses capables de susciter l'adhésion. Son autorité naît de sa capacité à répondre aux défis historiques et à produire de nouvelles formes d'organisation, de culture et de sens de l'être. Lorsque cette capacité disparaît, l'ancienne minorité créatrice peut devenir une minorité dominante. Elle ne dirige plus parce qu'elle inspire : elle se maintient parce qu'elle contrôle. La persuasion est progressivement remplacée par la discipline; l'imagination, par l'administration ; le projet, par la propagande; et la confiance, par la peur. C'est à ce moment-là que le système risque de transformer sa propre crise en justification de sa survie. Plus il échoue, plus il exige de pouvoir. Plus il perd sa légitimité, plus il a besoin d'ennemis. Moins il parvient à imaginer l'avenir, plus il éprouve le besoin dramatique de présenter le présent comme une bataille existentielle.

Lorsque le temporel prend la place du transcendant

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C'est ici que la réflexion du philosophe et politologue germano-américain Eric Voegelin (1901-1985) (photo) sur les religions politiques rejoint celle de Toynbee sur la désintégration des civilisations. Lorsqu'une société perd la référence à un ordre transcendant, le besoin humain d'absolu ne disparaît pas; il est simplement transféré. La nation, la race, la classe, le parti, la révolution, le marché, les "règles" ou la démocratie — entendue non plus comme un régime politique, mais comme une catégorie morale absolue —: toute réalité temporelle peut être sacralisée et élevée à un statut qui ne tolère aucune remise en question. Dans ce processus, le profane usurpe la place du transcendant.

Il existe toutefois une différence décisive entre les anciens mouvements politiques et cette religion séculière potentielle d'un ordre épuisé. Les premiers promettaient une rédemption future, tandis que la seconde semble exiger le sacrifice présent dans le seul but d'empêcher l'effondrement du système. Il s'agit d'une religion séculière dépourvue d'eschatologie: sans paradis, sans homme nouveau et sans horizon véritablement inédit. Son seul avenir réside dans la prolongation indéfinie du présent.

Lorsque la peur remplace l'imagination

C'est peut-être précisément cette absence d'avenir qui explique l'importance croissante de la peur: peur de l'ennemi extérieur, de la rupture, de la dissidence et de la perte de contrôle. Peur que ce qui a été présenté pendant des décennies comme inéluctable cesse soudain de l'être. Lorsqu'un ordre ne parvient plus à susciter l'espoir, il se voit contraint d'inspirer l'effroi. Et si la terreur se substitue à l'imagination, le conflit peut devenir un moyen de légitimation.

La guerre cesse alors d'être seulement un instrument extérieur de la politique et se transforme en nécessité interne du système. C'est précisément à ce point que les délires bellicistes contemporains prennent une dimension bien plus profonde que le débat quotidien sur la Russie, l'Ukraine, l'OTAN ou les dépenses militaires: la question est civilisationnelle. Un ordre qui a perdu la capacité de concevoir son propre avenir peut commencer à accepter des risques qui, dans des circonstances normales, paraîtraient inconcevables. Il peut finir par confondre la continuité de ses structures avec celle de la civilisation elle-même.

Cette confusion est peut-être l'une des erreurs les plus dangereuses qu'une élite puisse commettre. Les institutions, les régimes économiques et les systèmes politiques sont historiques, tandis que les civilisations les transcendent tous. Lorsqu'un rouage en vient à exiger que l'humanité se mette en danger pour garantir sa propre survie, le rapport entre les moyens et les fins s'est entièrement inversé.

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Les signes d'un changement d'époque

C'est à ce stade que l'on peut véritablement parler d'autodestruction. Une civilisation peut commencer à se détruire non parce qu'elle aurait cessé de croire, mais parce qu'elle a transformé son propre ordre historique en objet de foi absolue. Lorsque les dirigeants cessent de concevoir un avenir différent de celui qu'ils administrent; lorsque la guerre remplace la politique et que la peur se substitue au projet; lorsque la préservation des institutions devient plus importante que les personnes pour lesquelles elles ont été créées, nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise politique ou économique. Nous sommes face à une profonde débâcle civilisationnelle.

Le moment où une élite perd sa capacité de concevoir, de créer et de convaincre constitue généralement le signe avant-coureur de la fin d'une époque. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement que la civilisation soit condamnée; cela peut impliquer exactement le contraire. Cela indique que les structures incapables de répondre aux défis du présent ouvrent la voie à d'autres formes d'organisation, à de nouvelles idées et au rétablissement de vertus qui semblaient oubliées. Après tout, l'épuisement créatif d'un ordre n'épuise pas la capacité d'invention humaine. Lorsque ceux qui gouvernent ne conçoivent plus rien au-delà de leur propre perpétuation, c'est peut-être précisément le premier signe que quelque chose de nouveau — d'entièrement nouveau — est sur le point d'advenir.

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