📚 23/10/2026 investigaction.net  8min ⁂️ 7 #330954

Journal de luttes #1: Peut-on encore manifester en France?

La Rédaction

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Dans le sillage du mouvement lycéen, la contestation s'amplifie et la répression s'intensifie. Enjeux politiques, lutte de classes, traitement médiatique... Investig'Action décrypte les événements.

Violence organisée pour mieux réprimer ?

Le manque d'effectifs a-t-il précipité le fiasco sécuritaire du 17 octobre en France ? C'est une hypothèse crédible. Les services de renseignement tablaient sur 200.000 manifestants, contre 550.000 recensés par le ministère de l'Intérieur. Laurent Nuñez a reconnu que les forces de l'ordre avaient perdu le contrôle dans certaines villes.

⚠️ Le fiasco d'hier était totalement prévisible et même inévitable:
• 8 déc. 2018: 89.000 FDO mobilisées face à 125.000 gilets jaunes (1 FDO pour 1,4).
• 17 oct. 2026: 10.000 FDO mobilisées face à... 550.000 manifestants (1 FDO pour 55). Ça ne pouvait pas bien se passer.
•...  pic.twitter.com/pUse8Mln7a

- vincent-lemire.bsky.social (@v_lemire)  October 18, 2026

En tout cas, elles n'ont pas chômé. Avec 2.300 arrestations, dont un millier à Paris, le 17 octobre a dépassé le pic de répression des Gilets jaunes, lors de l'acte IV du 8 décembre 2018, qui avait donné lieu à près de 2.000 interpellations. Et le bilan ne s'arrête pas là : plus de 10.000 arrestations ont eu lieu ces trois dernières semaines, dont 8.000 dans le cadre du mouvement lycéen, avec une majorité de mineurs placés en garde à vue. Des chiffres vertigineux, uniques en France et en Occident. Ni l'extrême droite italienne de Meloni, ni celle de Viktor Orban en Hongrie, ni Trump n'ont raflé autant de manifestants en si peu de temps.

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Difficile de ne pas évoquer une autre hypothèse de celle des services mal informés sur l'ampleur de la mobilisation. Alors que la manifestation du 17 octobre n'était pas un one-shot et que de nouvelles actions sont annoncées le week-end prochain, le pouvoir aurait pu laisser le champ libre à des débordements pour mieux justifier la répression par la suite. Pour ce 24 octobre, le gouvernement promet un dispositif "massif" : militaires, BRI, RAID, GIGN, hélicoptères et blindés doivent renforcer les moyens engagés. A-t-on encore le droit de manifester en France ?

Récupération politique

Les débordements n'offrent pas seulement du pain béni à la répression. Avec les élections présidentielles en ligne de mire, la droite et l'extrême droite s'en donnent à cœur joie pour taper sur la cible à abattre : LFI. Quitte à prendre quelques libertés avec la vérité des faits.

Selon  Mediapart, le gouvernement a tenté d'instrumentaliser les services de renseignement pour imputer à tort à La France insoumise les débordements du 17 octobre. Un commissaire affirme avoir reçu pour consigne de désigner LFI comme instigatrice du mouvement, malgré l'absence d'éléments en ce sens : "On nous demande d'écrire que LFI est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des Renseignements." Des policiers et responsables syndicaux dénoncent une ingérence politique destinée, selon eux, à masquer le fiasco sécuritaire.

Dans la même veine, la procureure de la République de Paris Laure Beccuau assure sur TF1 qu'elle ne "peut absolument pas confirmer" que les auteurs des violences à Paris sont "des personnes politisées vers l'ultragauche", comme l'a affirmé Laurent Nuñez. Les personnes placées en garde à vue sont "en grande majorité des gens peu connus" qui "gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques", souligne-t-elle.

Un ancien commissaire dénonce "le piège des politiques"

Sur BFMTV, un commissaire divisionnaire à la retraite profite de ne plus être tenu au devoir de réserve et fustige la gestion des manifestations. Offrant un bref historique, il fustige le piège tendu par les politiques, le rôle des chaînes d'info en continu qui donne l'impression que le pays est à feu et à sang en faisant des directs infinis sur les poubelles qui brûlent, mais aussi la judiciarisation des débordements.

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Des éléments intéressants, surtout dans la bouche d'un ancien commissaire. Mais on peut ajouter que le durcissement de la répression n'est pas seulement dû à l'image que les politiques veulent donner. Quarante années de réformes néolibérales et de promesses non tenues de lendemains meilleurs ont conduit à une crise politique et sociale sans précédent. Le système est à bout de souffle. La montée du fascisme, plan B du capitalisme par temps de crise, en est la preuve et se manifeste aussi par la répression brutale d'une colère populaire grandissante.

La musique qui ne marche pas au pas

On dit que la musique adoucit les mœurs. Mais en France, les forces de répression sont sourdes aux bienfaits du quatrième art.

Fondé en 2020 par Étienne Jarrier, alors âgé de 18 ans, l'Orchestre du Nouveau Monde (ONM) rassemble de jeunes musiciens décidés à mettre la musique classique au service des luttes sociales et écologiques. Loin de se cantonner aux salles de concert, le collectif a fait de ses interventions militantes sa marque de fabrique. En 2022, il avait ainsi interprété le Dies iræ de Mozart lors d'une conférence de TotalEnergies au salon VivaTech, pour dénoncer le projet pétrolier EACOP. En 2024, il avait parodié l'hymne pétainiste Maréchal, nous voilà ! devant le siège du Rassemblement national.

Samedi dernier, c'est pourtant la musique qui a été étouffée dans l'œuf. Déjà mobilisé lors des manifestations lycéennes, l'ONM avait prévu un concert place de la République, à Paris, avant le départ de la manifestation. Mais les notes ont rapidement été noyées sous les gaz lacrymogènes. La prestation a dû être interrompue tant les tirs étaient nombreux.

Plusieurs témoins décrivent un concert qui se déroulait dans le calme et s'étonnent de la quantité de gaz déployée, jugée ahurissante.

Nunez et consorts répètent pourtant en boucle que les policiers ne s'en prennent qu'aux casseurs et protègent les "bons manifestants". Une doctrine qui résiste mal à cet épisode. Car enfin, à part les oreilles des ronchons insensibles à la musique, que pouvait bien casser cet orchestre ?

"500'den fazla müzisyenin katildigi tarihi bir buluşma gerçekleştirdik. Daha önce benzeri görülmemiş bir senfoni orkestrasi olacak ve Devrim'in film müziklerini çalacagiz.

Merhaba, ben Étienne. Yeni Dünya Orkestrasi'nin şefiyim. Bugün République Meydani'ndayiz çünkü 17 Ekim...

- Filiz Aslan (@SimonettaVspc)  October 18, 2026

🚨🎵 Alors comme ça la violence vient sûrement des manifestants ? Place de la République le 17 octobre, l'Orchestre du Nouveau Monde répétait paisiblement avec ses musiciens et ses partitions avant même le départ du cortège.

Des gaz lacrymogènes ont été tirés sur eux dès 12h20,...  pic.twitter.com/WuN0MV3HAC

- JustFacts (@LesVraisFacts)  October 19, 2026

"Il y a quand même des dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté en ayant du mal pour le faire tranquillement. Dès 13h, ils se sont rassemblés et très vite il y a eu un déluge de gaz lacrymo"
Caroline Michel-Aguirre  pic.twitter.com/PdVn2p4tVz

- Jacques Renardiere (@JRenardiere)  October 18, 2026

Des fake news pour semer le chaos

Une image générée par IA, prétendant montrer un couple d'"octogénaires dépouillés à Paris", a cumulé près de 6 millions de vues sur X. Le compte à l'origine de sa diffusion est basé en Israël d'après les infos visibles sur X. L'image a ensuite été relayée par de gros comptes liés à la police et à l'extrême droite politique et médiatique.

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La relève des propagandistes n'est pas assurée

Face à la fabrique du consentement, l'espoir vient aussi des bancs des écoles de journalisme. Le 16 octobre, 780 étudiants issus de 15 établissements ont signé  une tribune publiée dans L'Humanité, intitulée "Nous ne voulons pas de ce journalisme". Un texte salutaire, qui refuse de voir l'information se réduire à un défilé d'images de casse, de flammes et d'affrontements, tandis que les revendications sociales passent au second plan.

Les signataires dénoncent une couverture médiatique qui privilégie le spectaculaire au détriment du sens, et interrogent la responsabilité des rédactions dans la perception des mouvements sociaux. Leur démarche rappelle une évidence trop souvent oubliée : informer ne consiste pas seulement à montrer, mais aussi à expliquer. À donner la parole, à contextualiser, à vérifier.

"Nous ne voulons pas de ce journalisme" : derrière ce refus, il y a une exigence et une promesse. Celle d'une génération qui n'a pas encore renoncé à l'indépendance, à l'esprit critique et à la déontologie. À l'heure où la défiance envers les médias prospère, ces futurs journalistes rappellent que l'information peut encore être un contre-pouvoir, plutôt qu'un rouage de la fabrique du consentement.

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