
par Paolo Hamidouche
Pékin s'emploie à financer diverses infrastructures sur le continent africain ; c'est là que se joue la bataille du "soft power" face aux États-Unis et à l'UE.
Depuis 2024, un grand hôpital important est en activité à Tadjourah ; il s'agit de l'un des établissements les plus modernes de la Corne de l'Afrique. La ville est située à Djibouti, un pays stratégique bordant la mer Rouge, dont le territoire abrite, ce qui n'est pas un hasard, des dizaines de casernes et de bases militaires étrangères. On y trouve notamment une base italienne, ainsi qu'une base chinoise. Mais le drapeau du pays asiatique ne flotte pas uniquement sur le site où sont stationnés ses soldats : à l'entrée même de l'hôpital de Tadjourah, on peut voir les emblèmes chinois côtoyer ceux de Djibouti. La raison en est simple : la Chine a entièrement financé la construction de cet établissement, devenu un fleuron du système de santé régional, mais aussi un symbole de la présence de Pékin dans cette partie du continent.
L'exemple de Tadjourah n'est pas isolé ; on dénombre désormais de nombreuses infrastructures de santé financées par la Chine en Afrique. Du Rwanda, où le géant asiatique a construit l'hôpital de Masaka, à la République centrafricaine, en passant par les Comores et le Lesotho, la Chine étend son influence. Le "soft power" chinois en Afrique ne se limite donc pas aux stades et aux chemins de fer ; il passe aussi par les hôpitaux. Une véritable compétition semble désormais s'être engagée sur ce terrain avec les États-Unis et l'Union européenne.
Les hôpitaux, instruments du "soft power"
Les chemins de fer et les ports constituent des infrastructures qui, lorsqu'elles sont réalisées en Afrique, offrent un avantage majeur à leurs financeurs : elles permettent une circulation plus rapide des marchandises et stimulent ainsi les échanges commerciaux. La Chine a adopté cette stratégie depuis longtemps, en finançant de longues lignes ferroviaires reliant certains ports à des capitales majeures du continent. C'est le cas, par exemple, de la ligne reliant Mombasa à Nairobi, ou encore de celle qui relie le port de Djibouti à Addis-Abeba. À première vue, les hôpitaux ne semblent pas offrir d'avantage stratégique ou économique immédiat. Il s'agit d'infrastructures qui renforcent, au niveau local, des services vitaux auparavant quasi inexistants, mais qui n'ont pas d'impact direct sur le commerce ou d'autres secteurs économiquement stratégiques. En réalité, la situation est quelque peu différente. D'une part, le pays qui réalise l'investissement permet à ses propres entreprises de travailler et de s'implanter à l'étranger.
L'aspect le plus important à prendre en compte concerne toutefois le "soft power" - c'est-à-dire la capacité d'influencer un territoire sans recourir aux armes (le "hard power"), mais par le biais d'outils liés à l'économie, à la politique et à la culture. En construisant plusieurs hôpitaux dans divers pays africains, la Chine a assuré une présence visible de ses couleurs dans de nombreuses villes du continent. Pékin manifeste ainsi sa présence sur le continent, à l'instar de ce qui s'observe déjà dans d'autres secteurs.
À Bobo-Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso, des idéogrammes chinois côtoient des inscriptions en français au sein du centre hospitalier universitaire local. L'établissement a été inauguré le 25 décembre dernier, en présence de représentants chinois qui ont souligné le rôle de leur gouvernement dans le financement des travaux. Il en va de même pour l'hôpital général de Kinshasa, ainsi que pour la principale clinique ophtalmologique de Maseru. Chaque hôpital construit par Pékin constitue un élément clé du "soft power" chinois. Et, au regard du "Plan d'action de Pékin pour la coopération sino-africaine 2025-2027", de telles réalisations pourraient se multiplier dans un avenir proche.
Le défi face à l'UE et aux États-Unis
Tout ce qui brille n'est pas or, comme c'est souvent le cas. La politique de "soft power" sanitaire de la Chine a ses limites, tant pour Pékin que pour les pays africains qui accueillent des infrastructures financées par le "dragon". Une étude publiée en 2025 par Global Health Research and Policy a révélé, par exemple, qu'outre l'amélioration des services de santé dans les zones dotées de nouveaux hôpitaux, des problèmes critiques subsistent. Il s'agit notamment de difficultés liées aux incompréhensions linguistiques et aux barrières culturelles. En 2026, une étude du PubMed Center a également mis en lumière des enjeux liés à la viabilité économique des financements, ainsi qu'à un risque - perçu comme très élevé par les opinions publiques africaines - de voir s'installer une dépendance technologique vis-à-vis de Pékin.
Malgré ces faiblesses, la Chine entend accélérer sa stratégie de "soft power" sanitaire en Afrique, profitant par ailleurs de ce qui s'apparente aujourd'hui à un repli de la présence américaine. À son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump a immédiatement suspendu les financements de l'USAID, dont une grande partie était destinée à des projets de santé en Afrique. Aujourd'hui, Washington privilégie une approche fondée sur des accords ponctuels concernant des projets spécifiques avec certains pays africains ; dans les faits, la Maison Blanche a toutefois considérablement réduit sa présence sur le continent.
L'Europe, à l'inverse, cherche à accroître ses investissements. Dans le cadre de l'initiative "Mav+", l'UE prévoit, en 2026, de consacrer plus de cent millions d'euros à l'Afrique pour des projets axés sur la formation du personnel, la production locale de matériel médical et le renforcement de certaines institutions de santé. Le Vieux Continent demeure donc bien présent, même si, en matière d'infrastructures sanitaires, la Chine s'arroge la part du lion. C'est précisément cette position d'avantage potentiel qui pousse Pékin à miser davantage sur le secteur de la santé en Afrique au service de son "soft power". Pékin défie ainsi tant les États-Unis - en partie en retrait - que l'Union européenne elle-même.
source : Paolo Hamidouche