📚 25/10/2026 mondialisation.ca  11min ⁑️ 10 #331132

 France : 70 000 policiers et gendarmes mobilisés pour les manifestations du 24 octobre

Black bloc: qui sont les individus masqués qui perturbent les manifestations européennes?

Par  Marc Vandepitte

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Le week-end dernier, de violentes émeutes ont éclaté en France. Mais en Belgique, en Espagne et en Italie également, des manifestations ont dégénéré au cours des dernières semaines. Des barricades ont été érigées, des vitrines de magasins ont été brisées et des policiers ont été pris pour cible par des jets de projectiles. À plusieurs endroits, des manifestants vêtus de noir et masqués ont joué un rôle important dans ces événements.

Il s'agit des fameux black blocs. Certains groupes recherchent délibérément l'affrontement avec la police et commettent des dégradations. Ce sont des images qui accaparent généralement toute l'attention médiatique, tandis que les revendications initiales des manifestants passent ainsi au second plan.

Qui sont ces militants, d'où vient leur tactique et qu'espèrent-ils obtenir ?

Un orchestre sans chef d'orchestre

Le black bloc n'est ni un mouvement ni une organisation, mais une tactique d'action : des vêtements noirs identiques et des visages dissimulés, afin que personne ne puisse être reconnu. Il n'y a ni direction hiérarchique ni structure de groupe. La coordination s'effectue horizontalement, via les réseaux sociaux et des applications chiffrées. Un expert en sécurité  compare son fonctionnement à "un orchestre qui connaît si bien la musique qu'il n'a pas besoin de chef d'orchestre".

En France, on estime à quelque  5 000 le nombre de militants black blocs considérés comme à risque. Leur noyau idéologique fusionne de plus en plus souvent avec des jeunes mécontents issus des quartiers défavorisés. Cela représente un défi majeur pour la police et les mouvements de contestation.

Cette tactique est apparue dans les années 1970 et 1980 au sein des mouvements autonomes en Italie et en Allemagne de l'Ouest. Des militants occupaient des bâtiments industriels abandonnés pour créer des "centres sociaux", des lieux où ils vivaient et s'organisaient en dehors des institutions officielles.

Lorsque l'État a commencé à évacuer ces espaces occupés par la force, des groupes armés vêtus de noir se sont constitués pour les défendre. Le black bloc n'était donc pas initialement une fin en soi, mais  une tactique défensive contre les expulsions et la violence.

En France, cette tactique s'est implantée lors des manifestations contre la loi Travail de 2016. Ce qui unit les militants autonomes, c'est une  profonde aversion pour la résistance organisée. Ils rejettent les partis politiques, les syndicats et les autres mouvements de masse organisés. À la place, ils privilégient l'individualisme spontané, le sabotage et un "mode de vie" fondé sur la résistance.

Le vandalisme gratuit, comme le pillage d'un café local, est justifié comme une "révolte spontanée". Leur tactique violente est devenue un substitut à la construction d'un vaste mouvement de masse.

L'un de leurs objectifs stratégiques consiste à révéler, par le biais d'affrontements, le "vrai visage violent" de l'État et à saper ainsi sa légitimité. Le fait que leurs actions produisent souvent précisément l'effet inverse et causent en outre beaucoup de tort à l'ensemble des manifestants ne semble pas les déranger.

Le sentiment de "no future"

Pour comprendre les émeutes, il faut examiner le terreau sur lequel elles se développent. Des décennies de politiques néolibérales ont érodé l'État-providence, entraînant pour les jeunes des désinvestissements particulièrement sensibles dans l'enseignement, des logements inabordables et, pour les plus vulnérables, peu de perspectives d'avenir sur le marché du travail.

Selon  un manifestant bruxellois, "le contrat social est rompu". La génération des baby-boomers a connu une belle vie, mais la nouvelle génération de jeunes a le sentiment qu'elle vivra moins bien que la génération précédente. "Le climat va mal. Le sentiment de no future est de retour chez les jeunes", affirme le manifestant.

Selon  Khalid Benhaddou, de nombreux jeunes sont aux prises avec ce sentiment. Ils ne croient plus à la promesse selon laquelle ils réussiront dans la vie à condition de travailler et d'étudier suffisamment. Une partie de ces jeunes est complètement aliénée, n'a presque plus de liens avec la société et éprouve peu de responsabilités envers la communauté. Chez ce groupe, cela conduit à un "extrémisme nihiliste" : la violence et les incendies criminels deviennent un exutoire à la colère suscitée par le manque de perspectives d'avenir.

C'est une génération qui ne se sent pas écoutée, mais abandonnée par la classe politique. La seule réponse qu'elle reçoit des autorités est une répression sévère. Les jeunes voient un État qui combine la répression étatique avec des réformes néolibérales et des mesures d'austérité antisociales, mais qui n'a lui-même rien à leur offrir.

Il n'est donc pas étonnant que l'État français ait perdu une grande partie de sa légitimité au cours des dernières décennies, surtout auprès de la jeune génération. Le président Macron ne peut actuellement compter que sur le soutien de  17 % de la population. Le couvre-feu et l'interdiction des manifestations en France sont des symptômes de cette crise de légitimité plus profonde.

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 Manifestation du 17 octobre Place de la République à Paris

Un cadeau tombé du ciel

Lors de la manifestation du 17 octobre en France, organisée par des étudiants et des personnes préoccupées par le coût de la vie et qui a rassemblé 800 000 participants, des groupes black blocs ont fait dégénérer la situation. Ils ont érigé des barricades et attaqué des symboles du capital, comme une  agence bancaire Qonto et un  McDonald's.

L'attaque la plus grave a eu lieu contre l'hôtel de ville historique de Limoges. Selon le maire, il ne s'agissait pas d'une action spontanée, mais d'une opération  bien organisée : le groupe disposait de feux d'artifice, de mortiers, d'un bélier de 200 kilos et de divers drapeaux.

Ce qui a frappé ce jour-là, c'est la  passivité remarquable des forces antiémeutes, qui semblaient laisser le champ libre aux black blocs à de nombreux endroits. Dans le même temps, les étudiants eux-mêmes ont fait l'objet  d'une répression très dure. La jeunesse demande des enseignants, mais reçoit du gaz lacrymogène à la place. En un peu plus de deux semaines,  8 000 personnes ont été arrêtées, dont 89 % d'enfants. Sur une année entière de manifestations des Gilets jaunes, ce chiffre s'élevait à 10 000 au total.

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La police joue également un rôle important dans l'escalade de la violence. Lors de mouvements précédents, comme celui des Gilets jaunes depuis 2018, de nombreuses personnes auparavant apolitiques ont adopté des tactiques plus radicales en raison  de l'usage excessif de la force par la police. La même chose s'est produite lors des récentes manifestations étudiantes dans différentes villes d'Europe.

Cela n'enlève rien au fait que la destruction d'abribus ou de vitrines n'a aucun impact sur le système. Au contraire : elle entraîne encore davantage de répression. Pour les partisans d'un État répressif et pour la droite (extrême), cette violence est en tout cas un "cadeau tombé du ciel". Elle renforce leur plaidoyer en faveur d'interventions policières plus dures et d'une répression accrue.

Les émeutes en France ont déjà conduit à l'instauration d'un couvre-feu et à des interdictions de rassemblement. En Belgique, des scènes de violence similaires ont fourni toutes les munitions nécessaires au ministre de la Défense pour plaider en faveur d'une militarisation de la police.

En outre, cette violence aveugle sape les mouvements de contestation et l'ensemble de la gauche. La force du mouvement étudiant et ouvrier a toujours résidé dans son caractère pacifique et sa large capacité d'attraction. C'était un mouvement dans lequel même les familles avec enfants se sentaient en sécurité.

Les tactiques des black blocs ruinent cette image. Elles permettent à une poignée de casseurs de discréditer des milliers de manifestants pacifiques et de saper l'autorité morale du mouvement. Elles éloignent les travailleurs au lieu de les inspirer.

Lancer des pierres ou briser des vitrines n'est pas de la radicalité, mais du nihilisme, né de la démoralisation et d'un manque de confiance dans la capacité des masses à changer leur destin. La véritable radicalité ne consiste pas à infliger des "piqûres de moustique" au système en brisant des vitrines. Un changement profond de la société exige une conscience politique, une organisation solide et un travail de longue haleine. Autrement dit, "ne pas tout incendier dans l'espoir que les autres suivront".

Comme l'histoire nous l'enseigne, une escalade vers une résistance plus militante  peut parfois être justifiée. Mais cette résistance doit alors bénéficier d'un large soutien et découler d'une stratégie réfléchie et d'un processus de maturation progressif, et non d'une violence arbitraire.

Que faire ?

En France, une alliance jusque-là inédite, bien que lâche, s'est formée entre les militants anarchistes et les "pillards opportunistes" issus des banlieues. Le black bloc ne semblait pas initier lui-même les pillages de magasins, mais créait, par sa violence, le chaos dans lequel ceux-ci pouvaient se produire. Des phénomènes similaires apparaissent également à Bruxelles et dans d'autres villes européennes.

Cela rend ainsi le mouvement de plus en plus difficile à combattre, car son noyau idéologique est désormais renforcé par des manifestants moins motivés par l'idéologie. Selon l'expert français  Thierry Vincent, le black bloc n'est plus un groupe isolé de "casseurs déchaînés", mais constitue l'expression la plus visible et la plus radicale d'une colère sociale plus large, qui se répand en France et ailleurs en Europe.

Cette colère et cet "extrémisme nihiliste" peuvent être compréhensibles, mais le mouvement de contestation ne doit pas se laisser détourner par eux. Les raisons pour lesquelles il descend dans la rue sont légitimes et importantes. Le mouvement de contestation ne doit pas se laisser intimider : ni par la répression sévère de l'appareil policier, ni par la violence nihiliste des "casseurs".

Face aux affrontements violents, trois choses sont nécessaires.

  • Tout d'abord, le mouvement de contestation doit se distancier explicitement de la violence aveugle, des incendies criminels et des pillages qui entachent les manifestations.
  • Deuxièmement, il est nécessaire que le mouvement renforce ses propres services d'ordre afin de prévenir la violence et d'éviter que les casseurs ne "s'emparent" des manifestations. Les manifestations de masse pacifiques restent le plus grand atout de la gauche.
  • Troisièmement, il est nécessaire d'examiner attentivement le rôle de la police. Tant le recours à une violence inutile et excessive contre des manifestants pacifiques que le fait de laisser agir des éléments non pacifiques méritent une enquête approfondie.

Si les autorités veulent mettre un terme à la violence aveugle des fauteurs de troubles, elles devront aller au-delà de la répression, car celle-ci ne fait que combattre les symptômes. Le contrat social et la confiance dans la classe politique devront être rétablis.

Mais avec les politiques d'austérité actuelles dans la plupart des pays européens, c'est précisément l'inverse qui risque de se produire : les inégalités sociales et la frustration continuent d'augmenter, tandis que la confiance dans la politique continue de s'effriter. Tant que ces causes profondes ne seront pas traitées, la violence risquera elle aussi de s'enflammer à tout moment. Mais c'est peut-être précisément ce qui arrange la droite.

Marc Vandepitte

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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