
Par Fayha Shalash
Les soldats ont donné cinq minutes aux familles pour quitter les lieux, les démolitions d'habitations s'inscrivant dans le cadre d'une opération militaire israélienne qui, selon les autorités palestiniennes, pourrait déclencher une crise encore plus large.
Les forces israéliennes ont expulsé de force des centaines de familles palestiniennes de leurs logements dans plusieurs quartiers, à la suite d'une fusillade survenue vendredi près du poste de contrôle de Farsh al-Hawa, à l'ouest d'al-Khalil [Hébron], au cours de laquelle deux soldats ont été tués et trois autres blessés.
Dans le cadre de ce qu'elle a qualifié d'"opération visant à contrecarrer le terrorisme", l'armée israélienne a déclaré que l'opération avait été lancée dans la ville d'al-Khalil, en coordination avec le Shin Bet (service de sécurité intérieure) et la police des frontières en Cisjordanie.
Les deux assaillants palestiniens présumés ont également été tués par les forces israéliennes, selon l'armée.
L'armée a déclaré qu'elle menait des perquisitions afin de localiser et de démanteler ce qu'elle a qualifié d'"infrastructures terroristes" et d'armes, tout en interrogeant des dizaines de suspects.
Elle a précisé que l'opération se concentrait sur la zone d'où les auteurs présumés de l'attaque avaient opéré et que les habitants pouvaient quitter les lieux par des sorties désignées.
Mais les habitants ont raconté avoir été contraints de quitter leurs maisons sous la menace des armes, sans avoir le temps de rassembler leurs affaires et sans savoir clairement quand ils seraient autorisés à revenir.
Les familles qui se sont entretenues avec Middle East Eye ont déclaré avoir été expulsées samedi matin des quartiers d'al-Jalada, d'Ein Deir Bahha, de Wadi al-Maghariba et de Shi'b al-Milh.
Le quartier d'al-Jalada abrite les familles des deux auteurs présumés de l' opération de la résistance, Ahmad et Hamouda al-Joba, qui ont été tués par des tirs de l'armée israélienne d'occupation après avoir, selon les informations disponibles, tué deux soldats et en avoir blessé d'autres.
Abdul Hamid Shahada, un habitant du quartier, a déclaré à MEE que l'armée israélienne avait pris d'assaut tout le secteur peu après l'attaque de vendredi matin.
Un grand nombre de soldats, accompagnés de plusieurs véhicules militaires, ont pris position près des habitations de la famille Joba.
Au cours de cette incursion, l'armée israélienne a distribué une carte indiquant les habitations et les bâtiments adjacents devant être évacués, et a contraint plusieurs familles à quitter leur domicile.
"Jusqu'à nouvel ordre"
Shahada et sa famille ont déclaré avoir observé le déroulement des évènements depuis leurs fenêtres.
"Nous les avons vus expulser des familles de chez elles ; ils ont même frappé l'un des hommes."
"Nous sommes restés dans notre immeuble, dans l'angoisse, et avons préparé de petits sacs contenant le strict nécessaire : des médicaments, des chargeurs de téléphone portable et des documents importants. Nous n'avons pas fermé l'œil de la nuit", a-t-il déclaré.
Samedi, à 9 heures du matin, des soldats ont fait irruption dans l'immeuble où vivait la famille et ont ordonné à Shahada de dire à tous les résidents - environ 54 personnes, pour la plupart des enfants, ainsi que sa mère malade âgée de 79 ans - de partir immédiatement.
"Ils ne nous ont donné que cinq minutes. Même si nous avions anticipé une évacuation et essayé de préparer les enfants, ceux-ci tremblaient et pleuraient. Même les femmes pleuraient tandis qu'on nous conduisait dehors", a-t-il déclaré à MEE.
"Les soldats nous ont ordonné de garder les mains derrière la tête et nous ont interdit d'emporter des vêtements ou des effets personnels autres que nos petits sacs individuels", a-t-il ajouté.
Les soldats ont guidé les familles le long d'un itinéraire précis en direction de la rue Al-Salam.
De là, certains sont allés se réfugier chez des proches, tandis que d'autres ont trouvé refuge au Centre du bonheur des enfants, que la municipalité avait ouvert pour les accueillir.
Les soldats n'ont pas précisé à Shahada et à sa famille quand ils pourraient rentrer, se contentant de dire "jusqu'à nouvel ordre", bien qu'ils aient informé certaines autres familles qu'elles seraient tenues à l'écart de leur domicile pendant six mois à un an.
Shahada et sa famille affirment ne pas pouvoir cesser de penser au sort de leurs maisons, surtout après avoir vu celles de leurs voisins laissées portes et fenêtres grandes ouvertes, saccagées et vandalisées par les soldats.
Plan d'urgence
Ces déplacements forcés ont coïncidé avec des démolitions visant des bâtiments d'habitation, des commerces et des installations industrielles à Farsh al-Hawa, à l'ouest d'al-Khalil. Des sources locales ont indiqué qu'environ sept dunums de terrain avaient été rasés.
Les forces israéliennes ont également imposé un bouclage généralisé de la ville d'al-Khalil et des villages, villes et camps de réfugiés environnants, en bloquant les principales entrées et routes. Parallèlement, elles ont mené des raids dans des habitations, procédé à des perquisitions et procédé à des arrestations.
Selon des sources locales, au moins 13 Palestiniens ont été arrêtés dans la ville, tandis que des dizaines d'autres ont été placés en garde à vue pendant plusieurs heures et soumis à des interrogatoires sur le terrain.
Face aux répercussions de cette opération, la municipalité d'al-Khalil a annoncé la mise en œuvre d'un plan d'urgence.
Ce plan prévoit notamment la mise en place d'abris pour les familles contraintes de quitter leur domicile, ainsi que la création d'un centre opérationnel chargé de suivre les besoins des habitants, alors que l'on craint que l'ampleur des évacuations ne s'étende et que le nombre de familles ayant besoin d'un abri n'augmente.
Khaled al-Qawasmi, adjoint au maire d'al-Khalil, a déclaré à MEE que l'armée israélienne avait lancé son opération dans la région vers minuit, donnant aux habitants une heure pour quitter leur domicile.
Il a précisé que l'évacuation concernait aussi bien les adultes que les enfants, et que les habitants n'étaient pas autorisés à rester dans la zone.
Environ 250 familles ont été contraintes de quitter la zone jusqu'à présent, a indiqué M. Qawasmi, soulignant que ce chiffre n'était pas définitif, compte tenu du siège militaire en cours et de la possibilité que d'autres familles soient chassées.
"Les familles expulsées lors de la première vague ont trouvé refuge chez des proches, tandis que la municipalité d'al-Khalil s'est employée à ouvrir des centres pour accueillir les personnes touchées, notamment des maisons d'hôtes familiales, le Centre pour le bonheur de l'enfance, le Centre coréen et plusieurs autres structures", a-t-il déclaré.
M. Qawasmi a averti que si l'opération militaire se poursuivait et s'étendait, cela pourrait entraîner une crise en matière d'hébergement, compte tenu de la capacité limitée des centres déjà ouverts à accueillir davantage de personnes.
"L'opération militaire n'est pas terminée, et le bouclage ne se limite pas à la zone ciblée ; il s'étend aux entrées et aux accès d'al-Khalil, les forces israéliennes d'occupation continuant à être déployées dans divers quartiers de la ville", a-t-il fait savoir.
24 octobre 2026 - Middle-East Eye - Traduction : Chronique de Palestine

* Fayha Shalash est une journaliste palestinienne vivant à Ramallah. Diplômée de l'université de Birzeit en 2008, elle travaille depuis lors en tant que journaliste.Ses articles sont parus dans plusieurs publications en ligne, dont The Palestine Chronicle, Al-Jazeera et Al-Mayadeen.