
Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d'études géostratégiques
Source: geostrategy.rs
"Washington tente, par une initiative diplomatique, d'enrayer l'aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu'elle considère comme les causes fondamentales du conflit".
La nouvelle tentative de Washington de relancer les négociations sur le conflit ukrainien doit être envisagée dans le contexte de transformations géopolitiques plus larges et d'une situation internationale de plus en plus complexe pour les États-Unis d'Amérique. Après le conflit avec l'Iran, et alors que les problèmes sociaux et économiques intérieurs restent irrésolus, l'administration américaine s'efforce de renouer le dialogue avec Moscou et de trouver une issue à la crise ukrainienne, qui pèse depuis des années sur les ressources politiques, militaires et économiques de l'Occident.
Les négociations d'Oslo montrent que Washington reprend l'initiative diplomatique, tandis que les États européens se retrouvent de plus en plus dans une position subordonnée. Bien qu'ils participent aux consultations et cherchent à influer sur la formulation de positions communes, leur capacité à déterminer de manière autonome l'orientation du processus de négociation demeure limitée. Le canal de communication décisif se rétablit entre Washington et Moscou, ce qui confirme que les questions essentielles de la sécurité européenne ne peuvent être réglées sans un dialogue russo-américain direct.
L'objectif principal de l'initiative diplomatique occidentale reste d'obtenir un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Toutefois, cette demande ne doit pas être considérée uniquement comme une initiative de paix, mais aussi comme une conséquence de l'évolution défavorable de la situation pour l'Ukraine et ses alliés occidentaux. L'armée ukrainienne subit des pertes importantes, fait face à une pénurie d'effectifs et à l'épuisement de ses ressources militaires, tandis que les forces russes poursuivent une progression méthodique, consolidant progressivement leur contrôle sur des positions d'importance stratégique et créant les conditions de nouveaux succès opérationnels. Si cette dynamique se poursuit, elle compliquera davantage encore la situation de la partie ukrainienne, tant sur le plan militaire que dans les négociations.
Dans de telles circonstances, le temps devient l'un des facteurs stratégiques les plus importants. Pour les États occidentaux, la prolongation du conflit signifie des engagements financiers supplémentaires, des risques politiques et une incertitude croissante quant à la capacité de l'Ukraine à tenir durablement ses positions actuelles. Dans cette perspective, un cessez-le-feu pourrait permettre de stabiliser le front et d'empêcher une nouvelle dégradation de la position de négociation ukrainienne.
Pour la Russie, cependant, la logique des négociations est fondamentalement différente. Moscou ne considère pas le cessez-le-feu comme un objectif en soi, mais insiste sur la nécessité de remédier aux causes du conflit et d'atteindre les objectifs qu'elle s'est fixés au début de l'Opération militaire spéciale. Au cœur de ces exigences demeurent la démilitarisation de l'Ukraine, son statut neutre et non aligné, ainsi que des règlements territoriaux qui confirmeraient le contrôle russe sur les régions que Moscou considère comme siennes.

C'est précisément là que réside la contradiction fondamentale du processus diplomatique actuel. Alors que la partie occidentale cherche à obtenir d'abord un cessez-le-feu, puis à négocier un règlement politique à long terme, la Russie exige que le futur accord élimine au préalable les menaces sécuritaires qui, selon la justification officielle russe, ont motivé le déclenchement de l'opération militaire.
Les déclarations faites après les entretiens d'Oslo, notamment les positions de Volodymyr Zelensky sur les garanties de sécurité pour l'Ukraine, ne témoignent pas d'un rapprochement substantiel des positions. Des demandes de garanties d'une portée comparable à celle de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord peuvent difficilement être acceptables pour Moscou, car elles pourraient instaurer une forme de protection occidentale permanente en matière militaire et de sécurité, même sans adhésion formelle de l'Ukraine à l'OTAN.
La question du soutien militaire et du soutien en matière de renseignement apportés par les États-Unis à l'Ukraine revêt également une importance particulière, notamment en ce qui concerne les renseignements satellitaires et les livraisons de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne Patriot. Le fait que ces sujets soient abordés dans les discussions diplomatiques révèle à quel point les capacités militaires ukrainiennes dépendent des décisions américaines. Washington dispose donc de moyens de pression sur Kiev qui dépassent largement la médiation diplomatique.
La question reste donc ouverte de savoir si Washington peut réellement parvenir, avec Kiev et ses alliés européens, à un consensus sur une proposition qui serait également acceptable pour la partie russe. L'harmonisation formelle des positions occidentales ne signifie pas qu'une base de compromis avec Moscou a été trouvée.
C'est dans ce contexte qu'il faut également considérer la mission de l'émissaire américain Steve Witkoff, qui a présenté à la partie russe des propositions concernant un cessez-le-feu, des arrangements de sécurité, la reconstruction de l'Ukraine après la guerre et une éventuelle reprise des négociations directes. L'examen de mécanismes techniques et de dispositifs d'expertise peut constituer une démarche diplomatique utile, mais ne résout pas, à lui seul, les désaccords politiques fondamentaux.

La possibilité annoncée d'une reprise des négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l'Ukraine après le 10 novembre constitue une certaine avancée diplomatique, mais ne doit pas être interprétée comme une disposition de Moscou à renoncer à ses exigences fondamentales. Consentir à la poursuite du dialogue et accepter un plan de paix concret sont deux choses fondamentalement différentes. La Russie maintient ainsi un canal de communication diplomatique, tout en cherchant à préserver sa position de négociation.
Le fait que les discussions abordent de plus en plus les questions économiques, notamment la reconstruction de l'Ukraine, les investissements et les perspectives d'une future coopération russo-américaine, mérite une attention particulière. Cela montre que Washington envisage un cadre plus large pour un éventuel accord, qui pourrait englober non seulement le conflit ukrainien, mais aussi certains aspects des relations futures entre les deux grandes puissances. Toutefois, les incitations économiques peuvent difficilement se substituer au règlement des questions que Moscou considère comme essentielles à sa sécurité nationale.
La profonde crise de confiance entre la Russie et l'Occident constitue un obstacle supplémentaire à l'ensemble du processus. L'expérience des accords de Minsk, ainsi que les interprétations divergentes des processus diplomatiques antérieurs, ont renforcé à Moscou la conviction que les États occidentaux utilisent les négociations et les accords provisoires pour gagner du temps et consolider leurs propres positions. C'est précisément pour cette raison que la Russie insiste sur des garanties concrètes, vérifiables et viables à long terme, plutôt que sur des promesses politiques.
Dans le même temps, les États occidentaux continuent de formuler des exigences qui ne correspondent guère au rapport de forces réel sur le terrain. Ce décalage entre les ambitions politiques et la réalité militaire complique davantage encore la possibilité de parvenir à un accord. Le problème ne réside pas seulement dans les divergences entre les positions de négociation, mais aussi dans le fait que les capitales occidentales, malgré l'évolution défavorable de la situation, cherchent toujours à maintenir des objectifs politiques qui n'ont pas été atteints par la voie militaire.
La question essentielle aujourd'hui n'est pas de savoir si Washington souhaite un cessez-le-feu, mais s'il est prêt à accepter les conséquences politiques et sécuritaires de l'évolution du conflit jusqu'à présent. Si l'administration américaine continue d'insister sur une solution qui viserait avant tout à geler la situation actuelle, sans répondre aux exigences fondamentales de la Russie, il est difficile d'espérer des progrès substantiels.
Les négociations d'Oslo et la poursuite des contacts directs avec Moscou constituent donc davantage une tentative de l'Occident d'enrayer une évolution défavorable des événements que la preuve qu'un accord de paix est proche. Pour Washington, le temps devient un facteur de plus en plus important, tandis que Moscou, estimant que le rapport de forces évolue progressivement en sa faveur, n'a pas les mêmes raisons d'accepter un compromis rapide.
Washington tente, par une initiative diplomatique, d'enrayer l'aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu'elle considère comme les causes fondamentales du conflit.
L'issue finale des négociations ne dépendra pas du nombre de rencontres diplomatiques, mais de la volonté de l'Occident d'adapter ses exigences politiques au rapport de forces réel et d'accepter de discuter des questions essentielles de la sécurité européenne. Sans cela, chaque nouvelle proposition de paix risque de rester une simple tentative de suspendre temporairement le conflit, plutôt que de constituer une base pour son règlement durable.
Source : Centre d'études géostratégiques