
par Sergio Filacchioni
Source: ilprimatonazionale.it
Rome, 19 octobre — Les flammes que l'on voit ardentes sur les places françaises, les affrontements dans le centre de Milan, les assauts contre les bâtiments publics de Tirana pourraient être classés comme autant d'explosions saisonnières de violence. Les contextes sont différents et il serait arbitraire d'y voir une insurrection unique traversant toute l'Europe. Mais tout ramener à l'ordre public empêche de voir ce que ces épisodes ont en commun: l'écart grandissant entre les promesses des classes dirigeantes européennes et les possibilités concrètes offertes, surtout aux nouvelles générations, qu'elles soient autochtones ou allogènes.
L'Europe et la crise d'un modèle économique
Le premier constat est matériel. L'ouverture des marchés a accentué la concurrence internationale et la pression sur les salaires, les filières de production et les dépenses publiques. Il n'est pas exact d'affirmer que la protection sociale a partout diminué en Europe: elle demeure importante et absorbe, dans plusieurs pays, une part considérable de la richesse nationale. C'est aussi sa répartition qui change, tandis que le poids de la rente, du logement et de l'instabilité professionnelle retombe sur ceux qui doivent encore se construire une existence autonome. Selon Eurostat, en 2025, les jeunes Italiens ont quitté le domicile parental, en moyenne, après trente ans: un indicateur qui ne s'explique pas uniquement par les habitudes familiales.
À cette difficulté s'ajoute l'entrée dans une nouvelle phase. L'automatisation et l'intelligence artificielle promettent des gains de productivité, mais imposent une réorganisation du travail; la concurrence entre les États-Unis et la Chine contraint l'Europe à repenser son industrie, son énergie et ses technologies; le réarmement absorbe des ressources et impose des choix politiques jusqu'alors éludés. Les économies européennes recherchent aussi la compétitivité en maîtrisant le coût du travail, tandis que les politiques migratoires oscillent entre les besoins des entreprises, les obligations juridiques et les capacités d'intégration. Une société qui mesure tout à l'aune de l'efficacité économique finit ainsi par traiter le travail, et parfois les personnes, comme des facteurs interchangeables.

La fracture n'est toutefois pas seulement une question de redistribution. À la génération appelée à affronter cette transformation, on propose avant tout une promesse: davantage de mobilité, de marché et d'innovation finiront par engendrer aussi davantage de liberté et de prospérité. C'est la version contemporaine d'une prophétie progressiste selon laquelle l'histoire avancerait vers l'émancipation de l'individu à l'égard de toute contrainte. Mais le citoyen émancipé sur le papier peut se retrouver sans logement, sans stabilité et sans ces liens qui font de la liberté autre chose que la faculté de choisir entre marchandises et contrats.
L'échec de la prophétie progressiste
Lorsqu'une prophétie se heurte à ses propres échecs, ses partisans peuvent la remettre en question ou réinterpréter chaque démenti comme la preuve qu'elle n'a pas été suffisamment appliquée. C'est ici que la dissonance cognitive devient une clé de lecture politique. À la crise de la cohésion, on répond en exigeant davantage d'adaptation; au déracinement produit par une mobilité sans limites, on propose encore plus de mobilité; à la fragilité des territoires, on oppose de nouveaux impératifs de compétitivité. Toute réforme inspirée par l'ouverture n'est pas une erreur, mais un système qui juge toujours insuffisantes ses propres mises en application risque de se soustraire à toute évaluation de ses résultats.
Dans l'espace ainsi laissé ouvert resurgit également la question nationale, culturelle et démographique. L'appartenance ne se résume pas à la possession d'un document et ne peut pas davantage être réduite à une caractéristique biologique: elle prend forme dans la langue, la mémoire, les institutions, les traditions et la possibilité de les transmettre. La transformation des quartiers, les difficultés d'intégration et les tensions pesant sur les services nourrissent des interrogations que l'on ne fait pas disparaître en accusant de nostalgie ceux qui les soulèvent.

La question sociale et la question nationale s'entremêlent ainsi de nouveau. La gestion de l'immigration ne peut se limiter à la demande de main-d'œuvre des entreprises, pas plus que la défense des communautés ne peut se réduire à la dénonciation de l'étranger alors que restent intacts les mécanismes économiques qui compromettent leur continuité. Séparer ces problèmes revient à continuer de présenter comme inévitables des processus sur lesquels la politique a renoncé à exercer son pouvoir.
Une contestation incapable de dépasser ce qu'elle conteste
Le deuxième constat est l'absence d'alternative. Une partie de la protestation demande simplement que le modèle dominant tienne enfin ses promesses: davantage d'inclusion, de droits et de redistribution, sans aborder le rapport entre souveraineté politique, production et liens collectifs. La radicalité du langage ne se confond pas avec celle de l'analyse. Si le programme consiste uniquement à accélérer ce que l'on considère comme inachevé, la rue demeure dans l'horizon qu'elle conteste, même lorsqu'elle en attaque les symboles.
Le troisième constat est la facilité avec laquelle ce vide est occupé par la violence. S'attaquer à une vitrine ou incendier une mairie ne revient pas à formuler une critique du capitalisme. Le pillage peut même en reproduire la logique la plus élémentaire: s'approprier une marchandise sans en contester la valeur. Il est plausible que des acteurs politiques et des intérêts extérieurs tentent d'exploiter de telles tensions; une chose est certaine: les groupes qui se livrent aux destructions offrent aux appareils politiques la possibilité de substituer au problème social celui de la sécurité, dans une spirale potentiellement infinie.
D'où l'insuffisance des deux réactions en miroir: célébrer chaque émeute comme l'annonce d'une révolution, ou défendre, au nom de l'ordre, cette même normalité qui produit défiance et précarité. La crise européenne n'oppose pas simplement le maintien de l'ordre existant au chaos. Elle rouvre la question de savoir qui décide du travail, du logement, des migrations, des ressources et de la continuité des communautés. Sans une réponse politique articulant ces éléments, la colère restera à la disposition de quiconque saura l'exploiter.

Il existe une question existentielle
Les barricades n'édifient pas spontanément un monde nouveau. Elles montrent plutôt que le monde présent peine à tenir ses promesses. Pour ceux qui aspirent à une transformation radicale, ce n'est pas une victoire déjà acquise: c'est une responsabilité qui reste entièrement à assumer. Ne pas être les gardiens de l'ordre existant, ni les figurants dans la révolte d'autrui. La question qui revient des rues européennes n'est pas seulement de savoir contre qui protester, mais quelle Europe peut encore être construite.
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Qui est Sergio Filacchioni?
Journaliste, graphiste et photographe collaborant avec le journal en ligne Il Primato Nazionale. Romain, né en 1998.