
Andrew Korybko
Source: korybko.substack.com
La menace que fait peser l'État islamique au Khorassan (EI-K) sur l'Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu'elle était liée au Pakistan —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s'appuyant sur le PAKAFUZ.
L'ambassadeur de Russie au Pakistan, Albert Khorev, a confirmé : "Pendant que le ministre russe de l'Intérieur se rendait à Islamabad, le chef du renseignement russe était à Kaboul et le secrétaire adjoint de notre Conseil de sécurité se trouvait à New Delhi. Tous ont également discuté [de la guerre afghano-pakistanaise]. La Russie tente donc actuellement de contribuer au règlement de ce problème par ces démarches." Tout cela s'est déroulé parallèlement à la dernière conférence de l'OTSC, de la CEI et de l'OCS sur la sécurité en Asie centrale et en Afghanistan, organisée à Moscou.
Le sérieux avec lequel la Russie tente de résoudre la guerre afghano-pakistanaise, à travers ses récents échanges de haut niveau sur les questions de sécurité avec ces deux pays et avec l'Inde, son alliée depuis des décennies, laisse fortement penser que le Kremlin commence à considérer la sécurité de l'Asie centrale et celle de l'Asie du Sud comme interdépendantes. Comme expliqué ici, Moscou envisage également de relier à l'Inde le projet de voie ferrée Pakistan-Afghanistan-Ouzbékistan (PAKAFUZ), donnant ainsi à toutes les parties un intérêt économique commun à la sécurité de l'ensemble de la région.

Le PAKAFUZ représente le moyen par lequel la Russie entend remettre au goût du jour, dans les circonstances actuelles, le "plan Kossyguine" de l'époque soviétique. Ce plan avait été proposé en 1969 par le chef du gouvernement soviétique dont il porte le nom, dans l'intention évoquée précédemment : envisager l'Asie centrale et l'Asie du Sud comme une macrorégion aux intérêts sécuritaires et économiques interdépendants, d'où la proposition de relier tous ces pays par un corridor commercial régional. Par commodité, cette macrorégion peut être appelée CASA.
La menace que fait peser l'EI-K sur l'Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu'elle était liée au Pakistan, comme cela a été documenté ici —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s'appuyant sur le PAKAFUZ. Pour faire face au premier, la Russie pourrait armer les talibans contre l'EI-K, tout en renforçant sa coopération sécuritaire avec les républiques d'Asie centrale : ces deux démarches constituent respectivement une stratégie offensive indirecte et une stratégie défensive.
Concernant le deuxième obstacle, la Russie a proposé sa médiation, mais le Pakistan a récemment exclu des pourparlers sans conditions préalables avec l'Afghanistan. Néanmoins, comme le laissait entrevoir le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en imputant le conflit à l'État islamique, un accord de désescalade conclu sous médiation russe pourrait voir le Pakistan présenter les "talibans pakistanais", supposément soutenus par l'Afghanistan, comme relevant de l'État islamique, renforcer sa clôture frontalière et mettre fin aux hostilités afin de reprendre le travail conjoint sur le PAKAFUZ. Même si celui-ci n'atteignait jamais l'Inde, il renforcerait tout de même l'intégration globale de la majeure partie de la CASA.

Enfin, la Russie a également proposé sa médiation dans le conflit du Cachemire, dont elle pourrait envisager le règlement par un compromis entre les deux parties : la ligne de contrôle deviendrait la frontière internationale, afin de normaliser les relations, d'apaiser les tensions régionales et de prolonger le PAKAFUZ jusqu'en Inde. Les efforts russes pour lever ces trois obstacles à son plan Kossyguine du XXIe siècle permettent de comprendre l'intense activité diplomatique régionale de Moscou ces dernières semaines, caractérisée par des échanges de haut niveau axés sur la sécurité avec l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde.
La Russie comprend les complexités du conflit du Cachemire, tout en soutenant pleinement l'Inde dans ce dossier ; elle n'impute donc à aucune des deux parties la responsabilité de la persistance de l'impasse. En revanche, le rôle du Pakistan, fortement suggéré, dans le problème que représente l'EI-K pour l'Afghanistan, ainsi que la guerre qu'il poursuit contre ce pays, pourraient être perçus négativement par certains. Si la Russie en venait ainsi à considérer le Pakistan comme le principal obstacle à la mise en œuvre, au moins partielle, de son plan Kossyguine du XXIe siècle dans la CASA, fondé sur le PAKAFUZ, les relations pourraient bientôt se refroidir.