Par Larry Johnson

J'ai passé suffisamment d'années à la CIA pour avoir appris à décrypter les articles de presse que les amis de l'agence font publier à sa demande. Le nouveau portrait de John Ratcliffe, directeur de la CIA, rédigé par Shane Harris dans The Atlantic et publié le 23 octobre, fait partie de ces articles. Il est écrit de manière à présenter Ratcliffe comme un professionnel avisé au sein d'une administration chaotique. Mais en le lisant attentivement, on constate qu'il confirme ce que Washington nie depuis quatre ans : les États-Unis ne se contentent pas de fournir une aide à l'Ukraine. Par l'intermédiaire de la CIA, ils combattent la Russie.
"La CIA mène la danse"
Harris ne tourne pas autour du pot. Fort des informations fournies par la CIA, l'armée ukrainienne mène des frappes en profondeur sur le territoire russe. Les satellites espions américains alertent l'Ukraine à l'avance de l'arrivée de missiles et de drones russes. Parmi le personnel américain présent sur le terrain en Ukraine, un officier supérieur à la retraite qui s'y rend fréquemment lui a déclaré : "La CIA mène la danse".
Mais ce n'est pas tout. Un officier des services du renseignement baltes, qui travaille en étroite collaboration avec les Américains, a déclaré à Harris que, quoi qu'en dise Donald Trump publiquement, les opérations de la CIA contre la Russie sont désormais "bien plus agressives" qu'elles ne l'étaient sous Joe Biden. Les agents du Centre des activités spéciales de la CIA, chargés de mener des opérations secrètes et paramilitaires, compteraient parmi les plus heureux à Langley, tant ils sont débordés. Et ce n'est pas nouveau. Comme le note Harris, la CIA a contribué à mettre en place l'appareil du renseignement moderne de l'Ukraine après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. C'est la guerre que mène l'agence depuis plus d'une décennie.
Mais soyons. plus clairs, au-delà du langage poli d'un portrait de magazine. Les services du renseignement américains identifient les cibles en Russie, les satellites américains gèrent le réseau d'alerte de défense aérienne de l'Ukraine, et des agents américains sont "aux commandes" sur le terrain. Si la Russie agissait ainsi pour le compte du Mexique contre le Texas, Washington qualifierait cela d'acte de guerre. Moscou affirme depuis des années qu'elle combat l'OTAN, et pas seulement l'Ukraine. Grâce à The Atlantic et ses sources anonymes, en voici les preuves.
On se tire une balle dans le réservoir
Et voilà l'absurdité. Selon Harris, le succès de la CIA est devenu un problème pour le président. Les frappes contre les raffineries que l'agence aide à mener handicapent l'économie russe. L'Agence internationale de l'énergie estime qu'au cours des huit premiers mois de cette année, l'Ukraine a frappé une raffinerie russe en moyenne une fois tous les trois jours.
Ces raffineries produisent du diesel. Le monde est en pénurie de diesel. L'Agence internationale de l'énergie affirme que cette pénurie se prolongera jusqu'en 2027. Et Trump, selon Harris, impute la flambée des prix aux attaques contre les raffineries russes et souhaite qu'elles cessent. Il a menacé de suspendre le soutien des services du renseignement à l'Ukraine à moins que Kiev ne mette fin aux frappes contre les raffineries.
Pensez-y. La CIA aide l'Ukraine à neutraliser la capacité de raffinage russe. Les prix du diesel s'envolent. Puis, le 9 octobre, au beau milieu des pourparlers de paix à Miami, le président annonce un accord permettant à la Russie de vendre son diesel sur le marché mondial, se vantant sur Truth Social que les prix allaient "BAISSER... ET VITE !" Harris rapporte que cette annonce a pris les négociateurs par surprise, et que Poutine n'a pris aucun engagement en contrepartie. Ainsi, les États-Unis paient pour détruire la production russe de diesel tout en suppliant la Russie de leur en vendre davantage. Difficile de faire plus incohérent, non ?
Le "canal d'espionnage"
Le passage le plus révélateur de l'article concerne le voyage de Ratcliffe à Moscou en août. Trump l'a envoyé rencontrer ses homologues des services de sécurité russes par le biais de ce qu'on appelle officieusement le "canal d'espionnage". Son message, écrit Harris, disait que personne ne gagnait : la Russie n'avait pas réussi à réaliser de progrès significatifs, et l'Ukraine ne parvenait pas à chasser les forces russes. L'espoir étant que Ratcliffe puisse convaincre Poutine qu'il mène une cause perdue d'avance.
Cela pose deux problèmes. Le premier concerne l'affirmation elle-même. L'état-major russe a rapporté à Poutine le 16 octobre que ses troupes ont conquis environ 6 500 kilomètres carrés et 310 localités depuis janvier. On peut soutenir que les chiffres russes sont exagérés, et c'est ce que j'ai fait. Mais même DeepState, le projet cartographique ukrainien, recense environ 1 300 kilomètres carrés. La Russie avance. Elle ne le fait peut-être pas aussi vite que le prétend Moscou, mais affirmer qu'elle "n'a pas réussi à réaliser d'avancées significatives" relève d'un vœu pieux déguisé en renseignement.
Le deuxième problème concerne le messager. Imaginez que vous soyez à la tête du SVR ou du FSB. Le directeur de la CIA débarque à Moscou pour vous dire, d'espion à espion, que votre guerre est dans l'impasse et que vous devriez y renoncer. Vous savez parfaitement que c'est son agence qui fournit à l'Ukraine les données de ciblage permettant aux drones de frapper vos raffineries. Ce n'est pas une offre de paix. C'est une menace munie d'un passeport diplomatique. Si Ratcliffe s'attendait à ce que les Russes prennent son évaluation pour un conseil neutre, c'est qu'il ne connaît pas ses interlocuteurs.
Ce n'est pas ce que Truman a mis en place
Ratcliffe aime parler de ramener la CIA à ses "racines". Mais il se trompe sur ces dernières. Harry Truman n'a pas créé la Central Intelligence Agency en 1947 pour mener des campagnes paramilitaires. Il l'a créée pour collecter et analyser des renseignements provenant de sources étrangères et dire la vérité au président, afin qu'il ne soit plus jamais pris au dépourvu comme l'avait été Franklin Roosevelt à Pearl Harbor. Les opérations secrètes sont entrées par la petite porte. En moins d'un an, la directive NSC 10/2 du Conseil national de sécurité autorisait les opérations secrètes, et depuis, les activités clandestines prennent le pas sur le travail d'analyse.
Truman a constaté ce phénomène et l'a dénoncé publiquement. Dans une tribune libre publiée dans le Washington Post le 22 décembre 1963, un mois après l'assassinat de John Kennedy, il a écrit être troublé par la distance prise par la CIA par rapport à "son rôle initial". Ses propos méritent d'être cités :
"Je n'aurais jamais imaginé, lorsque j'ai créé la CIA, qu'elle serait impliquée dans des opérations secrètes en temps de paix". L'agence, a-t-il averti, "est devenue un bras opérationnel et, parfois, un organe décisionnaire du gouvernement". Il a déclaré qu'en la créant, "le plus important était de se prémunir contre le risque que les renseignements soient utilisés pour influencer le président ou l'amener à prendre des décisions inconsidérées" et il a demandé que la CIA soit "ramenée à sa mission initiale en tant que bras renseignement du président".
Soixante-trois ans plus tard, Ratcliffe a traduit l'avertissement de Truman en une déclaration de mission.
Comment les opérations secrètes faussent la vérité
Je tiens à expliquer pourquoi cela importe, car il ne s'agit pas d'un débat abstrait sur des organigrammes. J'ai observé cela de l'intérieur.
Lorsqu'une agence de renseignement se contente de collecter et d'analyser des informations, son seul enjeu est de fournir la bonne réponse. Dès l'instant où cette même agence mène une opération secrète, elle devient partie prenante. L'opération dispose d'un budget, d'un commanditaire au septième étage, de carrières qui en dépendent et, surtout, d'un président à qui l'on a déjà assuré qu'elle fonctionnerait. Or, on demande maintenant aux analystes, un peu plus loin dans le couloir, d'évaluer si l'opération menée par leurs propres collègues porte ses fruits. Une mauvaise nouvelle n'est plus seulement une mauvaise nouvelle. C'est une attaque contre le programme du directeur et un embarras pour l'homme du Bureau ovale.
La pression prend rarement la forme d'un ordre explicite de modifier une conclusion. Elle est plus subtile et plus corrosive encore. L'évaluation pessimiste est renvoyée pour être étayée par davantage de sources. L'analyste qui continue d'écrire que l'opération est un échec se forge une réputation de joueur solitaire et ne bénéficie pas de la prochaine promotion. Le briefing destiné au président commence par les réussites et relègue les coûts dans une annexe. Après quelques cycles de ce genre, comme l'a expliqué Julia Curlee à Harris, les responsables cessent tout simplement de dire les vérités qui dérangent et "ont appris à éviter de dire" ce que la Maison Blanche ne veut pas entendre.
Nous avons vu où cela mène. La baie des Cochons a été planifiée par les services clandestins et tenue à l'écart des propres analystes de l'agence, qui auraient pu faire remarquer qu'il n'y avait aucune preuve que le peuple cubain était sur le point de se soulever contre Castro. Les agents ont vendu au président l'opération qu'ils voulaient mener, et l'analyse qui l'aurait empêchée n'est jamais parvenue jusqu'à son bureau. Ce schéma se répète chaque fois que l'agence devient à la fois joueur et arbitre.
Prenons maintenant le cas de l'Ukraine. La CIA est, selon The Atlantic, "aux commandes" sur le terrain, contribuant à mener une campagne de frappes en profondeur en Russie. Cette même CIA est chargée d'indiquer au président si cette campagne est efficace et si l'Ukraine peut l'emporter. Faut-il s'étonner que le message de l'agence, celui que Ratcliffe a transmis à Moscou, soit que la Russie "n'a pas réussi à réaliser d'avancées significatives" ? Une agence qui a passé douze ans à mettre en place les services du renseignement ukrainiens et qui en supervise désormais les cibles a toutes les raisons institutionnelles de faire croire que la guerre se déroule bien, ou du moins pas trop mal. Les conséquences négatives - les gains russes, les pertes ukrainiennes, la pénurie de diesel qui frappe de plein fouet l'Europe et les consommateurs américains - sont précisément les éléments qu'une agence dans cette position est la moins encline à exposer au grand jour.
C'est là la corruption tant redoutée par Truman. Non pas que la CIA mente ouvertement, mais qu'elle commence peu à peu à servir l'opération plutôt que le président, et que ce dernier prenne des décisions fondées sur des renseignements façonnés par des individus qui veulent qu'il continue.
Une agence qui dit au patron ce qu'il veut entendre
Harris rend également compte de l'état de la CIA elle-même, et le tableau n'est pas réjouissant. Lors de son audition de confirmation, Ratcliffe s'est engagé à
"mener des opérations secrètes sous la direction du président, en allant là où personne d'autre ne peut aller et en faisant ce que personne d'autre ne peut faire".
Le volet des opérations secrètes est en plein essor, de l'Ukraine au Venezuela en passant par les frappes aériennes de la CIA contre des bateaux soupçonnés de trafic de drogue, qui, selon des experts juridiques, pourraient enfreindre le droit des conflits armés. Un ancien agent a déclaré à Harris :
"L'agence est en train de passer les bornes en ce moment".
Les analystes, quant à eux, sont au plus mal. Ils sont de plus en plus nombreux à signaler que l'objectivité de leur travail est compromise. Julia Curlee, une analyste expérimentée qui a démissionné en mai, l'a dit sans détour :
"Ratcliffe ne protège pas la CIA de la politisation. C'est même lui qui la mène".
Des agents en poste et d'anciens agents affirment n'avoir jamais vu autant de départs à la retraite et de démissions. Une agence où les agents paramilitaires sont ravis et où les analystes ont peur de dire les vérités qui dérangent est une agence conçue pour mener des guerres, pas pour les analyser. Et Harris lui-même note que Trump n'a pas tenu compte des avertissements de la communauté du renseignement concernant la manière dont l'Iran réagirait aux attaques américaines. Nous en payons tous le prix aujourd'hui.
Choisissez votre politique
Voici donc où en sont les États-Unis. Le président qualifie Zelensky de "plus difficile à gérer" que Poutine et presse les Ukrainiens d'élire quelqu'un d'autre.
Son directeur de la CIA mène contre la Russie des opérations plus agressives que celles de Biden. Sa CIA aide l'Ukraine à détruire des raffineries russes tandis qu'il conclut des accords pour acheter du diesel russe. Son chef des services secrets se rend à Moscou pour dire aux Russes qu'ils ne peuvent pas gagner, alors que les analystes de sa propre agence ont peur de lui dire ce qu'ils pensent.
Ce n'est pas une stratégie. C'est une contradiction que le peuple américain paie à la pompe, et que les Ukrainiens paient de leur vie. Si Washington veut la paix, il doit cesser d'être un belligérant. S'il veut combattre la Russie, il doit avoir l'honnêteté de le dire, au Congrès et aux électeurs, avant les élections de mi-mandat plutôt qu'après. Ce qu'il ne peut pas continuer à faire, c'est mener ces deux politiques de front tout en prétendant n'en mener aucune.
Larry C. Johnson
Article original en anglais : Trump Talks Peace While the CIA Is Fueling the War in Ukraine., Son of the New American Revolution, le 26 octobre 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech
Le lundi matin commence toujours par le Judge :
https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/k-4__Fu7b-0
Nima et moi avons discuté un moment de l'élection de Lula au Brésil :
https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/2N5GPpDyaKY
Avec Sulaiman, nous avons évoqué les perspectives des élections israéliennes :
https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/oTH00eI17F0
Brandon Weichart et moi-même nous sommes intéressés aux tensions apparentes entre Netanyahu et le chef de l'armée israélienne :
https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/l_youtube_play_qyqt8q,w_120/R4NI8dxkaPI
La source originale de cet article est Son of the New American Revolution
Copyright © Larry Johnson, Son of the New American Revolution, 2026
Par Larry Johnson