De retour d'un reportage de plus de trois semaines à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupée, Peter Oborne, journaliste primé et rédacteur en chef adjoint de Middle East Eye, s'entretient avec Double Down News pour livrer un compte rendu sans concession de l'actualité sur le terrain et des coulisses de Whitehall.
Dans ce briefing approfondi, Oborne analyse le paysage politique entourant les élections israéliennes, en évaluant si une transition à la tête du pays modifierait les politiques fondamentales de l'État ou se contenterait d'apporter un nouveau couvert diplomatique à l'étranger. Il examine l'histoire politique des principales figures de l'opposition, les doctrines militaires qui façonnent les stratégies actuelles, ainsi que les pressions croissantes auxquelles sont confrontées les communautés civiles à Jérusalem-Est et dans les zones rurales de Cisjordanie.
Oborne met également à nu les luttes internes au sein du gouvernement britannique : comment Downing Street a passé outre l'avis du ministère des Affaires étrangères pour déclassifier le consulat diplomatique historique de la Grande-Bretagne à Jérusalem-Est, comment le consensus de Westminster en matière de politique étrangère fait écho aux décisions des dernières décennies, et la répression nationale plus large à l'encontre des libertés civiles. (25 oct. 2026)
Un autre quartier de Jérusalem-Est est rasé alors que le monde reste les bras croisés
Des groupes organisés parcourent désormais Qira, armés de fusils ; ils rebaptisent nos lieux saints et arpentent nos champs dans le cadre d'un processus qui aboutit à la dépossession des Palestiniens
Par Peter Oborne - 23 octobre 2026
Fakhri Abu Diab et sa famille comptent parmi les centaines de personnes chassées d'al-Bustan, alors qu'Israël prend le contrôle de zones résidentielles de Jérusalem-Est occupée.
"Nous avons le droit de vivre en paix et en sécurité", déclare Fakhri Abu Diab, qui est contraint de quitter son domicile dans le quartier d'al-Bustan, à Jérusalem-Est occupée (photo fournie)
"Nous avons le droit de vivre en paix et en sécurité", déclare Fakhri Abu Diab, qui est chassé de son domicile dans le quartier d'al-Bustan, à Jérusalem-Est occupée.
Au bout d'un chemin, après un tas de décombres, une vingtaine de personnes élégamment vêtues attendent. Ce sont toutes des diplomates. Je les rejoins pour une visite d'al-Bustan, un quartier palestinien de Jérusalem-Est occupée, voué à la démolition.
De nombreuses maisons ont déjà été détruites. Bustan ("le verger") doit être transformé en parking et en espace de loisirs pour les colons - mais pas pour les habitants palestiniens, qui auront alors disparu.
Nous avançons à tâtons parmi les ruines de ce qui était autrefois une maison. Dans le jardin se trouve une caravane, où nous sommes accueillis par son propriétaire, Fakhri Abu Diab. Son épouse Ameena, la mère de leurs cinq enfants, se tient à proximité.
"Ils sont arrivés à trois heures du matin. Des soldats armés, portant des cagoules noires, m'ont braqué une arme sur la tête", se souvient Fakhri en évoquant une récente visite. "Ils m'ont emmené pour un interrogatoire."
Une autre fois, ils ont cassé les lunettes d'Ameena. Terrorisée, elle a "serré les mâchoires si fort qu'elle s'est cassé les dents".
Les diplomates piétinent sur place. Fakhri et Ameena, qui ont aujourd'hui une soixantaine d'années, ont vécu toute leur vie à Bustan. Fakhri préside le comité local des habitants, mais il ne sera bientôt plus lui-même un habitant du quartier.
Leur logement provisoire doit être démoli dans les 21 jours suivant le 4 octobre, date à laquelle un nouvel ordre de démolition a été apposé sur son portail. Ils ne savent pas où aller ensuite.
"Chaque fois que j'entends des bulldozers ou des engins quelconques, ma réaction instinctive est de penser qu'ils viennent s'en prendre à nous", confie Fakhri à Middle East Eye.
Remodeler la démographie
Des valises sont prêtes, juste devant la porte. Fakhri explique que les bulldozers arrivent parfois sans prévenir et qu'ils ne laissent souvent pas le temps de rassembler ses affaires.
La municipalité de Jérusalem donne aux Palestiniens la possibilité de procéder eux-mêmes à la démolition. Fakhri avertit : "Si vous ne le faites pas, la municipalité s'en charge à votre place et vous envoie la facture."
Fakhri explique avoir payé 43 000 shekels (13 800 dollars) lorsque sa maison a été détruite.
Deux ou trois diplomates consultent leur téléphone portable.
"Nous n'avons pas le droit d'avoir une identité ni un État. Nous souhaitons des actes, pas seulement des paroles."
- Fakhri Abu Diab
Environ 1 500 Palestiniens vivaient à Bustan, situé au fond d'une vallée, à environ 800 mètres au sud-ouest de la mosquée Al-Aqsa. Le quartier est détruit dans le cadre d'un vaste projet visant à remodeler la démographie de Jérusalem-Est occupée.
Selon un communiqué de l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem, ces démolitions sont "une manifestation évidente d'une politique israélienne visant à façonner l'équilibre démographique et à"judaïser"le quartier en exploitant des lois discriminatoires".
L'organisation ajoute : "Ces mesures sont conçues pour étendre la présence et le contrôle israéliens sur l'une des zones les plus sensibles politiquement et religieusement de la région, constituant un élément essentiel du processus plus large de nettoyage ethnique actuellement en cours dans toute la Cisjordanie."
Pendant ce temps, Fakhri adresse aux diplomates un appel désespéré :
"Nous demandons au monde de faire pression sur Israël pour qu'il ne démolisse pas les maisons qu'il nous reste. Nous avons le droit de vivre en paix et en sécurité dans nos foyers. La communauté internationale permet à Israël de se placer au-dessus du droit international. Pourquoi avez-vous peur d'Israël, même lorsqu'il agit en violation du droit international ?"
Il explique que sa maison a été démolie le jour de la Saint-Valentin, le 14 février 2024, un mois après qu'Andrew Miller, alors secrétaire d'État adjoint américain adjoint chargé des affaires israélo-palestiniennes, eut effectué une visite officielle à son domicile de Bustan.
"Pourquoi rencontrer des diplomates si nos maisons sont démolies ensuite ?", demande Fakhri.
Dormir dans des voitures
Fakhri explique avoir également reçu la visite de trois représentants de pays qui fabriquent les bulldozers utilisés pour détruire les maisons palestiniennes.
"Ces engins ont été fabriqués pour faire progresser la civilisation, pas pour la détruire", déclare-t-il.
Peu de diplomates prennent des notes. La plupart viennent d'Europe ; certains semblent s'ennuyer, mais un représentant suisse paraît sincèrement intéressé.
"Que pouvez-vous faire pour nous aider ?", implore Fakhri. "Nous avons perdu espoir. Nous aimerions voir la communauté internationale nous apporter son aide. Nous n'avons pas le droit d'avoir une identité ni un État. Nous souhaitons des actes, pas seulement des paroles."
Il ajoute un avertissement :
Aucun diplomate britannique n'est présent. Israël a expulsé la plupart d'entre eux du consulat britannique la semaine précédente, en représailles à la décision du Royaume-Uni de sanctionner les colonies israéliennes en Cisjordanie.
Ce changement de politique est intervenu trop tard pour sauver al-Bustan et, de toute façon, ne s'applique pas ici.
Ce sont la municipalité de Jérusalem et le gouvernement israélien, et non le terrorisme des colons israéliens, qui procèdent au nettoyage ethnique des Palestiniens dans les quartiers de Jérusalem-Est.
Les Palestiniens restent totalement abandonnés, même après l'euphorie suscitée par le changement de politique britannique.
L'organisation israélienne à but non lucratif Ir Amim démontre, dans un rapport accablant publié hier et intitulé Expulsion : l'architecture étatique de la dépossession ("Expulsion: The State Architecture of Dispossession"), que pratiquement tous les organes du gouvernement israélien participent au déplacement forcé des habitants de Jérusalem-Est.
Autrement dit, les Palestiniens restent totalement abandonnés, même après l'euphorie suscitée par le changement de politique britannique.
Fakhri nous conduit vers la sortie, en passant devant les décombres de ce qui était autrefois sa maison. À notre droite se trouve une aire de jeux, elle aussi vouée à la destruction. À gauche, un terrain de football. Même sort.
Tout sera détruit : les biens, les équipements collectifs, les communautés, les familles, les vies, l'espoir.
Je demande à Fakhri où les gens iront. "Nous ne savons pas. Certains dorment maintenant dans des voitures."
Nous gravissons quelques marches pour entrer dans le salon d'une autre maison. Elle appartient à Imad Badran, un homme aveugle de 56 ans qui conteste devant les tribunaux l'ordre de démolition visant son domicile.
"Je suis handicapé", dit-il. "Je vis avec mon épouse, qui est elle aussi handicapée, et notre fils, dont la maison a déjà été démolie. Dans ma situation, en tant qu'aveugle, comment suis-je censé chercher un logement ? Même s'il existait un endroit où aller, comment pourrais-je payer les 6 000 à 7 000 shekels par mois ?"
"Ces démolitions ne sont pas nécessaires", ajoute-t-il. "Si elles sont exécutées, je me retrouverai à la rue."
Des appels ignorés
Badran explique avoir exposé toute sa situation à un employé de la municipalité de Jérusalem, qui lui a répondu : "Ce n'est pas mon problème."
L'un des diplomates prend alors la parole :
"Il est important d'entendre votre voix et vos paroles."
Notre étape suivante devait être la visite d'une femme âgée dont la maison avait été démolie le mois précédent. Mais lorsque nous arrivons, elle n'est pas là. On nous explique qu'elle nous attendait dehors.
C'était la première fois qu'elle revenait sur le lieu de son ancien domicile. Son fils a envoyé un message à Fakhri pour lui dire que la scène était trop bouleversante pour elle, qu'elle ne supportait pas d'en parler et qu'elle était déjà repartie.
L'attention du monde est concentrée sur la vague de pogroms perpétrés par les colons dans toute la Cisjordanie occupée. Quelques jours après notre visite, un convoi transportant des diplomates européens a été encerclé par des colons, qui l'ont bombardé de pierres.
Ces expulsions ont lieu dans toute la Jérusalem-Est occupée et s'inscrivent dans le même programme de nettoyage ethnique.
Fakhri a expliqué par la suite à MEE que de nombreuses personnalités connues étaient venues à Bustan pour entendre son histoire : l'ancien président américain Jimmy Carter, l'ancienne présidente irlandaise Mary Robinson, Hady Amr, ancien représentant spécial des États-Unis pour les affaires palestiniennes, ainsi que Tom Fletcher, secrétaire général adjoint des Nations unies aux affaires humanitaires.
Navi Pillay, la juriste sud-africaine récemment récompensée par le prix Nobel de la paix, s'est également rendue sur place.
Tous ont écouté et été témoins de la situation, sans que cela produise le moindre effet. Si la municipalité de Jérusalem parvient à ses fins, Bustan - jusqu'à récemment une communauté palestinienne florissante - deviendra bientôt un parking.
Par Peter Oborne
Source: middleeasteye.net


