
Par Eyal Weizman pour London Review of Books, n° 20 du 5 novembre 2026
Fin septembre, Google Maps a mis à jour ses images satellites de Gaza à partir de la série prise durant l'été 2023. Des villes entières ont disparu, rayées de la surface de la Terre. Certains noms planent encore au-dessus des dunes indistinctes de gravats. Les repères indiquant la pharmacie Green Farm, la boulangerie Abu Khalid, l'épicerie Jalal, le musée Al Qarara, l'hôpital algérien, le café pour femmes Lama, le supermarché Abuahmad, le magasin de meubles Ashour, le cabinet dentaire du Dr Ehab Salah et l'école Red Dragon de boxe et d'arts martiaux sont autant de fantômes numériques d'un monde qui n'existe plus, Google les qualifiant avec optimisme de "temporairement fermés". Selon le ministère palestinien de la Santé, plus de 74 000 personnes ont été tuées à Gaza, et jusqu'à dix mille sont portées disparues sous les décombres. Plus de cent mille Palestiniens ont réussi à fuir. Les survivants sont parqués dans une zone de concentration le long de la côte, survivant dans des camps de tentes surpeuplés au milieu de bâtiments en ruines, de montagnes d'ordures et de rivières d'eaux usées, sous le bourdonnement constant des drones. Les assassinats se poursuivent : en octobre, plus d'une centaine de personnes ont été tuées, dont une fillette de huit ans du nom de Shahd Abdul-Razzaq al-Najjar.
Gaza subit une campagne de terre brûlée à l'ancienne, qui rappelle la Nakba de 1948 et ne diffère en rien des génocides coloniaux des siècles précédents. Une grande partie de ces destructions a été perpétrée par l'artillerie, les chars, les sapeurs et les bulldozers.
La campagne aérienne a été si intense - la plus intense jamais recensée - que ses dégâts auraient tout aussi bien pu être causés par des bombardements intensifs. Pourtant, une grande partie de l'indignation suscitée par le film NAZA de Yuval Abraham et Rachel Szor, récemment sorti au Royaume-Uni, concerne le recours par Israël à l'intelligence artificielle et à d'autres technologies informatiques pour sélectionner des cibles et estimer le nombre de victimes. Cette indignation est liée à la panique croissante suscitée par l'IA : les décombres de Gaza symbolisent un monde où l'IA est hors de contrôle, l'état terminal du "fascisme de fin des temps" décrit par Naomi Klein et Astra Taylor. Dans le film, des témoins anonymes, le visage masqué, décrivent le système de ciblage automatisé et l'ampleur sans précédent des "dommages collatéraux" (dont l'acronyme hébreu est NZA) : c'est-à-dire le nombre de civils - hommes, femmes et enfants - que le système prévoit de tuer à chaque frappe. Ce système n'est pas le principal moyen ayant permis de commettre le génocide, mais il en dit long sur la manière dont l'armée et la société israéliennes cherchent à dissimuler leurs atrocités derrière un jargon technique apparemment neutre, fait de calculs, de bases de données, d'interfaces et d'apprentissage automatique.
Les calculs pour déterminer la valeur des vies des colonisés ont toujours fait partie intégrante du colonialisme. Les origines des calculs abordés par NAZA remontent à la fin de l'année 2000, lorsque les accords d'Oslo ont conduit à l'intifada d'al-Aqsa. Le Premier ministre israélien, Ehud Barak, qui s'était forgé un savoir-faire en matière d'assassinat de dirigeants politiques et culturels palestiniens en tant qu'officier des forces spéciales dans les années 1970, a cherché à réprimer le soulèvement en éliminant les dirigeants politiques et militaires palestiniens. Il a demandé à Daniel Reisner, alors conseiller juridique en chef de l'armée israélienne (mort en juillet), de rédiger un protocole permettant de justifier ces assassinats au regard de l'interprétation israélienne du droit des conflits armés. Reisner a consacré six semaines à la question. Il en a conclu que les assassinats sont "légaux" si un certain nombre de conditions sont remplies : la cible doit représenter un danger imminent, toute autre solution permettant son arrestation doit être impossible, et l'opération devra respecter strictement le principe de "proportionnalité" en limitant au maximum les pertes civiles. La proportionnalité est le fondement des lois des conflits armés, mais elle n'a été formellement codifiée que dans les protocoles ajoutés en 1977 aux Conventions de Genève, à la suite d'un débat lancé en réaction aux ravages causés par les bombardements américains au Vietnam, où un demi-million de civils ont été massacrés.
Le protocole de 1977 interdit
"toute attaque dont on peut présumer qu'elle entraînera des pertes accidentelles en vies humaines parmi la population civile, des blessures infligées aux civils, des dommages causés à des biens privés, ou une combinaison de ces effets, dont l'ampleur serait excessive par rapport à l'avantage militaire concret et direct escompté".
Une grande partie du débat repose sur le qualificatif "excessive". L'aspect macabre de ce protocole réside en ce qu'il n'interdit pas de tuer des civils. La proportionnalité est une question de degré, il s'agit de déterminer ce qui serait "trop". Mais à partir de quand est-ce trop ? Sur ce point, le protocole reste volontairement vague : il ne donne pas de chiffre, car ses rédacteurs ont estimé que cela reviendrait à autoriser le meurtre d'un certain nombre de civils.
Reisner était frustré par ce flou. La proportionnalité ne
"nous dit pas ce qu'il faut inclure dans le calcul, quelle est l'équation et quel est le taux de conversion".
Il estimait que les armées ont besoin de formules simples et de chiffres exacts pour pouvoir agir rapidement et efficacement "dans des situations en temps réel". Il s'efforçait de développer ce qu'il m'avait décrit il y a une quinzaine d'années comme des "outils mathématiques pour aborder les problèmes de proportionnalité". Il voulait un système qui tienne compte de l'importance de la cible, de la probabilité d'une présence civile et du préjudice attendu pour les civils. Il estimait qu'il était plus éthique de laisser les ordinateurs effectuer ces calculs plutôt que de les confier à des humains, car les machines ne sont pas sujettes aux préjugés humains et ne sont pas corrompues par le désir de vengeance, la cruauté ou l'excès. L'une des personnes interrogées dans NAZA partage ce point de vue, déclarant à Abraham
qu'"il vaut mieux que ce soit l'IA qui prenne la décision plutôt que quelqu'un dont l'ami vient d'être tué".
Lors d'un séminaire sur la proportionnalité organisé par Reisner à l'intention d'officiers de l'armée israélienne en 2002, il a demandé aux participants de prendre part à une expérience. Il leur a demandé de noter sur un bout de papier le nombre de civils qu'ils estimaient légal de tuer lors d'une attaque contre une cible spécifique. Les officiers ont plié leurs petits papiers et les ont déposés dans une casquette militaire qui a circulé autour de la table. Reisner a comptabilisé les chiffres et divisé le total par le nombre de participants. La moyenne s'élevait à 3,14, soit π. Les participants ont peut-être trouvé le processus divertissant, mais Reisner s'en est servi pour illustrer son propos :
"En tant qu'avocat, j'ai besoin de chiffres sur lesquels m'appuyer. J'ai besoin de seuils pour donner des instructions aux soldats. N'importe quel chiffre peut devenir une référence utile".
L'armée israélienne a commencé à traiter les dommages collatéraux comme un problème comptable relevant de la "nécro-économie". Cette évolution a été accélérée par les progrès de la technologie informatique. Le renseignement d'origine électromagnétique et les munitions à guidage de précision ont évolué, et les drones, apparus au début du millénaire, ont permis une surveillance 24 heures sur 24. Lorsque, comme tout le monde, les cibles des frappes ont commencé à se munir de smartphones, les agences du renseignement ont obtenu un moyen sans précédent de suivre leur localisation et leurs déplacements. Des logiciels permettant de modéliser les conséquences probables des explosions ont également été développés.
Certains bombardements étaient encore considérés comme étant disproportionnés. Vers minuit, le 22 juillet 2002, un avion de combat israélien a largué une bombe d'une tonne, sa plus grosse munition, sur un immeuble du quartier d'al-Daraj, à Gaza, tuant Salah Shehadeh, le chef des Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas. L'immeuble dans lequel il se trouvait a été englouti dans un cratère gigantesque. Seize autres maisons situées aux alentours ont été détruites ou endommagées et quatorze autres Palestiniens ont été tués, dont l'épouse de Shehadeh, Layla, et sa fille Iman, ainsi que sept membres de la famille Matar, leurs voisins immédiats. Un tollé international s'est élevé, avec des protestations émanant notamment de pilotes israéliens. Dan Halutz, alors commandant de l'armée de l'air israélienne, a défendu le pilote qui avait largué la bombe - "Tu as fait exactement ce qu'on t'avait ordonné de faire" - et a exigé que les détracteurs israéliens de l'opération soient jugés pour trahison. Lorsqu'on lui a demandé ce qu'il avait ressenti en larguant des bombes qui ont tué des civils, le pilote a répondu : "Un léger choc sur l'aile de l'avion". Même l'administration Bush a pourtant condamné Israël pour son "intervention musclée".
Lorsque Israël a lancé son programme d'assassinats ciblés, les États-Unis l'ont déclaré illégal. Mais après le 11 septembre, alors que les guerres néocoloniales s'étendaient de la Palestine à l'Irak et à l'Afghanistan, les États-Unis ont adopté les méthodes israéliennes et leur interprétation sous-jacente du droit de la guerre. En 2003, les États-Unis ont préparé leur invasion de l'Irak par un bombardement massif de Bagdad destiné à provoquer "choc et effroi". L'analyse de proportionnalité du Pentagone a fixé des seuils de dommages collatéraux. Marc Garlasco était analyste du renseignement au Pentagone et participait à la planification de frappes aériennes contre des "cibles de grande valeur", Saddam Hussein figurant en tête de liste. Il a reçu l'ordre de limiter à moins de trente le nombre de civils tués lors de chaque frappe. L'estimation du nombre de morts était générée par un logiciel initialement appelé BugSplat (rebaptisé plus tard - lorsque ce nom fut jugé politiquement "inopportun" - Fast Collateral Damage). Ce logiciel, dont des variantes sont toujours utilisées par l'armée, prend en compte des facteurs architecturaux tels que la taille d'un bâtiment et la quantité respective d'acier, de béton et de verre, ainsi que des facteurs tels que le nombre de personnes censées se trouver à l'intérieur et autour du bâtiment à différents moments de la journée, la taille et le type de bombe, et l'angle d'attaque.
"Si le chiffre [fourni par le logiciel] dépasse 29", m'a expliqué Garlasco, "nous demandions à l'armée de l'air de jouer sur les angles de largage, le détonateur, le tonnage de la bombe, etc., afin de ramener ce chiffre à environ 25".
S'il s'avérait impossible de maintenir ce chiffre en dessous de trente, la frappe devait être soumise à l'approbation du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld.
Ceux qui effectuent ces calculs de proportionnalité affirment souvent que leur travail consiste à minimiser les pertes civiles. S'ils causent la mort de certaines personnes (moins de trente), ils en sauvent d'autres (sans doute plus que ce nombre). Une telle logique crée un parallèle inconfortable entre l'action militaire et les droits de l'homme qui peut servir de modèle d'efficacité militaire : elle définit comment l'armée peut atteindre au mieux ses objectifs sans recourir inutilement à la force. Après avoir démissionné du Pentagone, Garlasco a été embauché par Human Rights Watch, qui lui a demandé de réaliser une analyse similaire, mais contraire. Il a été envoyé dans des zones de guerre pour étudier l'état des bâtiments détruits (l'une de ses destinations était Gaza après sa destruction par l'attaque israélienne de 2008-2009), déduire quel type de bombe a été utilisé et déterminer si l'attaque a été proportionnée.
Le nombre considéré comme proportionné dépend des objectifs de l'armée d'occupation. À une extrémité du spectre, les armées tentent de réduire ce nombre lorsqu'elles cherchent à gagner "les cœurs et les esprits" de la population colonisée. À l'autre extrémité, elles cherchent à le maximiser pour terroriser la population pour la soumettre, l'expulser ou l'exterminer. En 2009, au début du mandat d'Obama, le général Stanley McChrystal, qui commandait les forces américaines en Afghanistan, a affirmé que la colère suscitée par les victimes civiles constitue "l'un des dangers les plus graves auxquels nous sommes confrontés". Il a mis en garde contre la "logique des insurgés", selon laquelle chaque civil tué générerait dix nouveaux ennemis.
Lorsque l'administration Obama a été critiquée pour ses assassinats par drones, John Brennan, conseiller de la Maison Blanche en matière de lutte contre le terrorisme, a rétorqué qu'il serait "difficile d'imaginer un outil capable de mieux minimiser le risque pour les civils". D'autres, aussi incroyable que cela puisse paraître, ont qualifié les drones de "technologie humanitaire".
Selon le Bureau du journalisme d'investigation, Obama a ordonné dix fois plus de frappes de drones que Bush. Ces frappes ont le plus souvent eu lieu dans des zones civiles densément peuplées - marchés, habitations, mosquées et écoles, au Pakistan, en Somalie et au Yémen - et ont tué des centaines de civils. Les frappes meurtrières de drones visaient non seulement des individus connus, mais aussi des suspects dont le mode de vie suggérait qu'ils pourraient être membres d'Al-Qaïda ou des talibans. Les frappes étaient ordonnées en fonction de déplacements sur des routes spécifiques, d'appels téléphoniques vers des numéros déterminés ou de la fréquentation de certaines mosquées.
Le massacre de civils et la destruction de biens civils peuvent aussi être considérés comme des actes de terreur et de vengeance. Pendant la guerre du Liban de 2006, Israël a détruit quinze mille bâtiments et une grande partie de la banlieue de Beyrouth appelée Dahiya, bastion du Hezbollah. En 2008, il a annoncé que la destruction des villes serait la pierre angulaire de sa politique de dissuasion. Gadi Eisenkot - alors commandant du front nord israélien et, au moment où j'écris ces lignes, l'homme qui affronte Netanyahu aux élections israéliennes du 27 octobre - a expliqué que la "doctrine de la Dahiya" prévoit qu'Israël riposterait avec une "puissance disproportionnée, causant d'immenses dégâts et destructions". Outre la menace explicite de cibler des civils, l'utilisation du terme "disproportionné" est ici cruciale.
Cela vaut à la fois au sens littéral - Israël utilise sans retenue sa puissance de feu écrasante pour raser des zones urbaines - et au sens juridique : Israël bafoue les lois de la guerre, dont le principe de proportionnalité est un élément clé. Si le recours à la proportionnalité est interprété comme un signe de respect des principes éthiques, mesurés et rationnels de la conduite de la guerre, une action disproportionnée démontre publiquement un refus de se soumettre à tout critère juridique ou normatif et une volonté génocidaire de tuer des civils en masse. La doctrine de la Dahiya a été appliquée lors des vagues massives de bombardements terroristes qu'Israël a déchaînées sur Gaza durant l'hiver 2008-2009, l'été 2014, puis à nouveau au printemps 2021, au cours desquelles des milliers de civils palestiniens ont été tués et des dizaines de milliers de logements détruits.
Entre ces assauts, une autre forme de contrôle a été imposée à Gaza, sous la forme d'un blocus implacable destiné à maintenir les Palestiniens au seuil de la survie. Un document militaire intitulé "Lignes rouges" fixait le nombre minimum de calories nécessaires pour subvenir aux besoins de la population de Gaza à un niveau légèrement supérieur à la définition de la faim établie par l'ONU (2 100 calories par jour pour les hommes, 1 700 pour les femmes et une quantité variable pour les enfants en fonction du sexe et de l'âge). Le nombre total de calories a été converti en quantités nécessaires pour nourrir la population de Gaza, qui comptait alors 1,5 million d'habitants, et a ainsi déterminé le nombre de camions d'aide autorisés à entrer sur le territoire. Même chose pour les mégawatts d'électricité, les litres de carburant et d'eau. Ce qui était perçu comme un "bon comportement" était récompensé par une augmentation des quantités acheminées, tandis que tout acte de résistance entraînait un durcissement du blocus, une sorte de version à l'échelle d'une population de l'expérience de Milgram.
Après les bombardements aériens de Gaza en 2021, le chef d'état-major israélien de l'époque, Aviv Kochavi (ce général passionné de philosophie dont j' ai parlé dans la LRB du 16 décembre de cette année-là), a indiqué que de nombreuses cibles ont été choisies par un système d'IA, dont on a appris par la suite qu'il s'appelait Habsora, ce qui signifie "l'Évangile" en hébreu. Un officier de l'armée a qualifié les bombardements de 2021 de "première guerre de l'IA". Lorsqu'il est devenu chef d'état-major, Kochavi a promis de renforcer la "létalité" de l'armée, et "l'Évangile", qu'il a décrit comme un outil d'"industrialisation de l'anéantissement de précision", a joué un rôle central dans cette promesse. Lors des vagues de bombardements précédentes, les bâtiments étaient détruits à un rythme tel que les services du renseignement militaire ne parvenaient pas à fournir de nouvelles cibles assez vite et que l'armée de l'air se retrouvait à court de cibles. "Gospel" a été conçu pour synthétiser des données provenant d'une multitude de sources - conversations téléphoniques interceptées, données de localisation, images aériennes et satellitaires, ainsi que des agents humains - et pour générer en masse des coordonnées (sans lesquelles les munitions guidées ne fonctionnent pas). Une fois encore, l'armée a affirmé que "Gospel" contribue à réduire les dommages collatéraux.
La résistance armée de Gaza s'est retranchée dans la clandestinité, cherchant à s'effacer et rester imprévisible. Alors même que le gouvernement de Netanyahu pensait avoir satisfait le Hamas en assouplissant quelque peu le blocus, en persuadant le Qatar d'injecter près de 2 milliards de dollars à Gaza et en augmentant les approvisionnements en électricité, en carburant et en denrées alimentaires, l'événement qu'il n'avait pas prévu s'est produit le 7 octobre 2023.
Le génocide perpétré par Israël à Gaza a commencé lorsque son ministre de la Défense, Yoav Gallant, a déclaré qu'"il n'y aura plus d'électricité, plus de nourriture, plus d'eau, plus de carburant", coupant ainsi le robinet qui laissait passer tantôt plus, tantôt moins. Il a également maximisé le niveau des "dommages collatéraux". Les trois premières semaines ont été marquées par des bombardements aériens massifs au cours desquels l'armée a largué plus de 25 000 tonnes de munitions sur les villes et les camps de Gaza, la majorité visant la ville de Gaza elle-même. Le ministère palestinien de la Santé a enregistré les dix mille premiers morts. Les scènes qui clôturent NAZA montrent des tentatives de sauvetage de victimes enfouies sous les décombres, un père essayant désespérément d'écarter les gravats de ses mains pour sauver ses enfants.
Cette fois, l'armée de l'air n'a pas manqué de cibles, mais de munitions. Les États-Unis ont réapprovisionné leurs stocks lors de l'un de leurs plus important ponts aériens jamais organisés. Les bombes ont frappé des habitations, des tours de bureaux, des centres commerciaux, des écoles, des mosquées, des boulangeries, des banques, le front de mer, des hôpitaux, le Conseil législatif, des librairies, des maisons d'édition, des bibliothèques, des universités, des entrepôts alimentaires, des restaurants, ainsi que la Cour suprême, la Cour administrative et la Cour constitutionnelle. Des centaines de sites archéologiques et patrimoniaux ont aussi été détruits ou endommagés. Les bombardements ont fait plus d'un million de sans-abri parmi les Palestiniens. L'objectif était de les pousser vers le sud, vers la frontière avec l'Égypte, puis hors de Palestine.
L'utilisation dévastatrice de l'IA après le 7 octobre a été révélée par Abraham, codirecteur de NAZA, dans une série d'articles novateurs publiés dans le magazine en ligne +972, Local Call et le Guardian. Dans NAZA, certaines des sources d'Abraham s'expriment pour la première fois. Elles décrivent un système appelé "Lavender", qui détermine - à partir des données de localisation des téléphones, des appels passés et des contacts enregistrés - si l'utilisateur d'un téléphone est un membre du Hamas, et dans l'affirmative, quel est son rang hiérarchique et son adresse personnelle.
Le degré de certitude du système est de seulement 85 % - et comme l'admet l'une des personnes interrogées par NAZA, un boulanger vivant près d'une base du Hamas aura forcément dans son répertoire de nombreux contacts membres du Hamas -, mais ce taux peut suffire à autoriser leur assassinat, ainsi que celui de toute leur famille. Une autre révélation d'Abraham concerne un système appelé "Where's Daddy ?". Il permet aux agents des services du renseignement d'écouter, entre autres, les conversations entre les membres d'une même famille, y compris les enfants d'une cible heureux de voir leur père rentrer à la maison. Cette technologie rend l'assassinat à distance intimement proche. Les tueurs écoutent les conversations quotidiennes des gens qu'ils s'apprêtent à tuer, puis les gémissements et les cris des blessés.
Le commandant de l'Unité 8200, le corps du renseignement qui a conçu le système, a qualifié "la synergie entre humains et machines" de "supercognition". Les agents du renseignement et les conseillers juridiques contestent rarement les résultats qu'il produit. L'une des personnes interrogées déclare : "Il faut faire confiance au système". Et ils lui font confiance, comme en témoigne clairement la durée moyenne de vingt secondes nécessaire pour qu'une cible soit validée. Le système permet de répartir la responsabilité de cette "extermination industrialisée" entre les programmeurs, les opérateurs, les juristes qui prédéfinissent le niveau de dommages collatéraux, les officiers qui approuvent la frappe, ceux qui choisissent la bombe et les pilotes ou opérateurs de drones qui la larguent. "Je ne suis qu'un petit rouage du système", déclare l'une des personnes interrogées, citant la défense d'Eichmann lors de son procès à Jérusalem. Ce système, qui commence par la saisie d'un numéro de téléphone dans un système informatique, aboutit au massacre de toute une famille ensevelie sous les décombres.
L'objectif de ce bombardement aérien était plus trivial que ne le laisse supposer la sophistication de la technologie. Lorsque Herzi Halevi, chef d'état-major général, a présenté au cabinet de guerre un résumé des actions menées par l'armée au cours des 48 premières heures suivant le 7 octobre, il s'est félicité que l'armée de l'air ait déjà frappé 1 500 cibles, grâce à des "capacités opérationnelles et de renseignement exceptionnelles". "Pourquoi pas cinq mille ?", aurait répondu Netanyahu. Halevi lui a objecté que "l'armée ne dispose pas de cinq mille cibles autorisées". Le terme "autorisées" fait référence à des personnes identifiées comme des cibles militaires, avec un niveau associé de dommages collatéraux admissibles. Netanyahu a déclaré ne pas être
"intéressé par les cibles. Rasez les bâtiments, bombardez avec tout ce dont vous disposez".
Certains paramètres ont dû être ajustés - pour permettre une moindre précision sur la cible et davantage de dommages collatéraux - car le rythme des bombardements s'est intensifié. Au cours de l'été 2025, un enregistrement audio a fuité, dans lequel un ancien chef des services du renseignement de l'armée, qui avait supervisé le développement et le déploiement du système d'IA, affirmait que pour chaque Israélien tué le 7 octobre, cinquante Palestiniens doivent mourir.
"Les cinquante mille morts déjà recensés à Gaza sont une nécessité et un impératif pour les générations futures", a-t-il déclaré. "Peu importe aujourd'hui qu'il s'agisse d'enfants".
Les Palestiniens ont été assassinés par des bombes, des drones, des snipers, des chars. Abattus alors qu'ils partaient chercher de quoi manger. Affamés en raison de la destruction des cultures et du blocage des convois d'aide. Tués par des maladies évitables. Si l'objectif était de lancer des bombardements massifs et aveugles, pourquoi se donner la peine d'utiliser un système d'IA ? Une partie de la réponse apportée par NAZA réside en ce que les outils technologiques avancés confèrent au meurtre un vernis de légitimité scientifique. Ils permettent à l'armée israélienne de prétendre qu'elle met tout en œuvre pour distinguer les combattants des civils et pour réduire le nombre de civils tués. Les défenseurs d'Israël affirment que calculer les "dommages collatéraux" permet de ne pas qualifier son offensive de génocide. Or, pour qu'il y ait génocide, il faut que le meurtre de civils soit intentionnel, alors que le système informatique est programmé pour les considérer comme des pertes accessoires.
Pourtant, comme le confirme l'une des sources interrogées par NAZA, avec soixante-dix mille Palestiniens désignés comme cibles militaires et des dommages collatéraux par défaut fixés à vingt civils pour chaque agent subalterne (et plus d'une centaine pour les dirigeants militaires et politiques),
"cette méthode permet d'exterminer l'ensemble de la population de Gaza".
Comme l'explique une autre source interrogée, "l'objectif était la quantité, pas la qualité", mais - comme l'a dit Staline - "la quantité comporte une qualité qui lui est propre". Le génocide est la somme totale de frappes ciblant individuellement des individus. C'est ce que la chercheuse en technologie Júlia Nueno Guitart, dans un article sur l'utilisation de l'IA à Gaza, a qualifié de "massacre de masse individualisé". Le massacre de civils et la destruction des habitations et des infrastructures étaient l'intention, et non un "effet collatéral" des bombardements. Comme le disent souvent les experts en technologie, "c'était une fonctionnalité, pas un bug".
En Israël, les réalisateurs ont été qualifiés de traîtres après l'accueil enthousiaste réservé au film au Festival du film de Venise en septembre. Des foules ont pris leurs familles et eux-mêmes pour cibles. Sans avoir vu le film, Eyal Zamir, l'actuel chef d'état-major, a qualifié ses révélations de fausses, de "calomnie meurtrière", puis, sans relever la contradiction, a ouvert une enquête pour déterminer qui a divulgué des informations secrètes. Netanyahu a annoncé son intention de priver les deux réalisateurs de leur nationalité.
Ces mêmes responsables israéliens qui avaient déclaré qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza s'indignent aujourd'hui d'un film montrant que c'est précisément selon ce principe que l'armée a agi.
Le film est plus sombre et contemplatif qu'on pourrait s'y attendre. Il est tourné de façon étonnante sur les toits des immeubles de la ville prospère de Tel-Aviv, ces gratte-ciel qui ont poussé comme des champignons ces dernières décennies grâce aux investissements dans l'industrie technologique israélienne, dont une grande partie commercialise des "produits de sécurité" testés sur les Palestiniens. Ceux qui développent et font fonctionner cet appareil de surveillance de masse sont pour la plupart des membres de l'Unité 8200, dont les diplômés fondent souvent des start-ups spécialisées dans la sécurité dans ce secteur en pleine effervescence. Bien que le film ne le montre pas directement depuis les toits de la banlieue sud de Tel-Aviv, on peut entrevoir les éclairs des bombes qui explosent à Gaza la nuit. Les témoins interrogés sont des Israéliens libéraux pour qui, comme le dit l'un d'entre eux, "personne ne déteste les Arabes". Ils ne sont ni colons ni extrémistes d'extrême droite, mais des "libéraux" laïques, éduqués et à la pointe de la technologie - cette catégorie sociale qui finit, comme l'admet ce même témoin interrogé, par "tuer la plupart des Arabes". Le film raconte l'histoire de deux villes : l'une faite de tours d'acier et de verre, l'autre de camps de réfugiés. L'essor de la première résulte de la destruction de la seconde. Le système d'IA présente le colonisateur comme un être rationnel, contrairement à la résistance indigène, dépeinte comme irrationnelle, soulignant ainsi le fossé entre le colonisateur prétendument "post-humain" et les colonisés à peine considérés comme des êtres humains.
En 1755, un tremblement de terre sous l'Atlantique a provoqué un tsunami qui a dévasté Lisbonne. Trente mille personnes ont péri. La destruction de Lisbonne a choqué l'Europe et soulevé des questions morales et politiques qui ne sont pas sans rappeler celles que soulèvent aujourd'hui les décombres de Gaza. En 1758, au lendemain de la catastrophe, Voltaire écrivait Candide. Le personnage de Pangloss est une parodie de Leibniz qui concevait les catastrophes comme la preuve de l'existence de Dieu en imaginant ce dernier comme un mathématicien accompli résolvant un problème du maximum/minimum dans une équation d'optimisation. La destruction et la souffrance que Dieu inflige au monde sont toujours parfaitement calibrées pour rester au strict minimum. Pour Pangloss, le monde sera toujours le "meilleur des mondes possibles", ou le moindre de tous les fléaux possibles. La destruction totale de Lisbonne au XVIIIe siècle comme celle de Gaza au XXIe siècle viennent démentir ces calculs.
Traduit par Spirit of Free Speech