
par Pr Djamel Labidi
Le mouvement des lycéens et des étudiants en France, attire l'attention générale sur la crise actuelle de l'Éducation. Il intéresse le monde entier, les mêmes causes risquant de produire les mêmes effets.
S'il y a bien un point qui révèle le caractère ultra réactionnaire de certaines forces politiques en France, mais aussi de bien d'autres partis et gouvernements de par le monde, ce sont les positions sur l'Éducation et particulièrement celles sur l'accès à l'enseignement supérieur et à l'Université.
En France le parti du Rassemblement national, la droite de façon générale mais aussi le gouvernement, défendent la sélection extrême au niveau de l'enseignement supérieur et notamment le "Parcoursup" qui est une plateforme en ligne de triage pour l'accès à l'Université. L'argument est celui de s'adapter au marché du travail et de ne pas "former des chômeurs". On déclare donc qu'"on a besoin de formation de vrais et bon métiers comme la plomberie, la maçonnerie, la cuisine, etc.", qui eux manquent de main d'œuvre. (La fameuse phrase d'Emmanuel Macron "il suffit de traverser la rue pour trouver du travail"). Ce n'est pas nouveau. Les forces conservatrices de la fin du XIXe siècle en Europe s'étaient opposées à la généralisation de l'enseignement primaire pour les mêmes raisons. Puis les pouvoirs avaient même fermé l'accès à l'enseignement secondaire par un certificat d'études.
De la généralisation de l'enseignement primaire à celle de l'enseignement supérieur
La Révolution de l'enseignement est l'un des faits majeurs du XXe siècle. Elle a connu trois étapes essentielles au fur et à mesure de l'évolution scientifique et technologique. Elles se sont succédées conjointement avec l'évolution des revendications sociales.
La première étape a été celle de la généralisation de l'enseignement primaire. Le fameux "lire, écrire, compter" de Jules ferry qui correspondait aux besoins de la première révolution industrielle notamment en ouvriers qualifiés et donc nécessitait la liquidation de l'analphabétisme. Il y avait en même temps la pression populaire qui se développait avec un mouvement ouvrier ascendant.
La deuxième étape a été celle de la généralisation de l'enseignement secondaire et un début de démocratisation de l'enseignement supérieur, avec le premier accroissement massif du nombre d'étudiants. Elle a correspondu au développement continu de la révolution industrielle et aux débuts de la révolution scientifique et technique moderne.
La troisième étape celle de la révolution scientifique et technologique actuelle exige, elle, la généralisation de l'enseignement supérieur à toutes les classes d'âge. Les étudiants se sont mis à se compter en millions, et en dizaines de millions dans les grands pays.
On peut résumer cela en disant que le niveau universitaire est aujourd'hui l'équivalent du certificat d'études du passé. Il est le minimum à avoir pour un jeune. La raison en est que le rapport entre le travail manuel et le travail intellectuel s'est transformé au bénéfice de ce dernier jusqu'à ce qu'il devienne peu à peu l'essentiel du capital humain. Le travail intellectuel a acquis une productivité de plus en plus grande. Il commande à des forces productives énormes, qui font, comme c'est le cas des robots, un travail "manuel" d'un genre nouveau. Visitez une centrale nucléaire, vous verrez un ou deux ingénieurs qui gèrent, dans une salle, des installations gigantesques. Il est évident que cette évolution s'accélère avec la révolution numérique et notamment l'IA, où les machines interviendront de plus en plus dans le travail intellectuel lui-même et déjà assurent ses tâches répétitives ou les plus ingrates.
La généralisation nécessaire de l'enseignement supérieur et universitaire est une tache inégalement entamée dans les pays développés. En 1988 déjà, le taux de scolarisation dans l'enseignement supérieur était, aux États-Unis, de 63% (PNUD, 1990). En 2004, il était de 82%. À la même date, il était de 93% en Finlande, de 88% à Cuba, de 72% en Russie, mais de 50% en France (Institut des Statistiques de I'UNESCO, 2007).
Ce n'est pas un hasard si c'est dans les pays occidentaux où la crise sociale est la plus grave, que la généralisation de l'enseignement supérieur est comparativement la moins avancée. Il y a une corrélation des crises, avec d'une part les révoltes étudiantes et lycéennes, et, d'autre part la crise du système éducatif et du système économique et social. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, gageons que les révoltes lycéennes et étudiantes se propageront dans le monde.
Un évènement d'une importance historique considérable
La Révolution de l'enseignement a concerné aussi "le Sud" de la planète. Au début des années 1980, il s'est produit un événement d'une importance historique considérable. Pour la première fois, le nombre de personnes sachant lire et écrire dans le sud de la planète (1,4 Milliard de personnes en 1985) a dépassé celui des mêmes personnes dans le Nord de la planète (1 milliard à la même date) (PNUD, 1990). Et en 2003, le nombre des enfants et jeunes scolarisés dans le primaire et le secondaire dans le sud de la planète (1,276 milliard) était, en chiffres absolus, plus de douze fois plus grand que les mêmes enfants dans les pays actuellement développés (151,964 millions). Pendant longtemps, les États-Unis formaient le plus grand nombre de diplômés universitaires par rapport à tous les autres pays dans le monde. En 2006, déjà, la Chine, avec 5 622 795 diplômés par an, avait "produit" deux fois plus de diplômés universitaires que les États-Unis.
Tout cela constitue un changement décisif dans l'évolution des rapports entre l'Occident et le reste de la planète. Ce changement continue de s'accélérer. Il a cependant son revers de médaille dans nombre de pays du Sud : l'exode des compétences, le développement économique ne suivant pas aux mêmes rythmes. Mais c'est un sujet qui nécessiterait un autre article.
Des élites dirigeantes incapables
À ces nouvelles exigences de notre temps, certaines forces politique actuellement en Occident, mais pas que, répondent par la sélection à outrance, en fait le triage, et disent : "Tout le monde ne pas faire l'Université". Au contraire, tout le monde doit faire l'Université. C'est une nécessité de notre temps. Cela doit être l'objectif. Peu importe d'ailleurs si l'accès à l'Université est lié ou non à un débouché professionnel. Ceci est un autre sujet qui se règle par la formation professionnelle, la spécialisation. Demandait-on à un élève, dans l'école Jules-Ferry qu'il ait la garantie d'un travail pour lui donner une éducation primaire. Le niveau universitaire est de même pour l'avenir le "SMIG" éducatif.
La fuite de certaines élites dirigeantes devant cette nécessité est profondément réactionnaire, au sens étymologique du mot. Elles proposent de retourner en arrière à la vieille sélection avec d'un côté un enseignement long pour une minorité, et un enseignement court ou technique ou professionnel pour les catégories populaires, bref le schéma de la première moitié du XXe siècle. Cette crise tant sociale qu'éducative révèle ainsi leur incapacité à diriger la société et à répondre aux impératifs actuels du progrès. Ils n'ont jamais d'argent pour la société mais ils n'en ont jamais assez pour la guerre. On voit ainsi ressurgir parallèlement les cauchemars des guerres mondiales, réveillés par des élites incapables et nihilistes.
Le faux débat du coût et des ressources financières
Ces élites dirigeantes justifient leurs politiques par le manque de ressources. Or au contraire, la révolution scientifique et technique actuelle offre, comme jamais, la possibilité d'économiser des ressources notamment humaines : le numérique, l'internet, l'IA permettent d'économiser des ressources énormes d'enseignants et de personnel éducatif alors que, c'est bien connu, c'est là le principal poste de dépense (environ 70%). Non seulement cela, mais la révolution scientifique et technologique a simultanément transformé les instruments d'enseignement et de diffusion du savoir et de l'information scientifique et technique. Les bibliothèques sont désormais en ligne, les traductions se font en un clin d'œil, les livres de cours, les polycops deviennent désuets (autre économie gigantesque de papier), les étudiants ne sont même plus obligés dans bien des cas de se déplacer, un professeur peut enseigner en ligne, à distance, en même temps à des centaines voire des milliers d'étudiants, la télévision, l'internet sont une source de formation et d'informations scientifiques infinie et beaucoup plus attractive que le vieux cours magistral. Il est probable que les universités deviendront de plus en plus virtuelles et n'exigeront plus l'énorme et coûteuse infrastructure matérielle actuelle. Les forces sociales de progrès ont bien tort de se laisser piéger dans le seul débat sur les coûts, l'augmentation des crédits de l'enseignement. Le système actuel est une cause énorme de gaspillage. Ce qu'il faut ce sont des changements structurels dans l'enseignement, pour le mettre en harmonie avec notre époque.
La fin du Maître
Toutes ces transformations obligent à démocratiser l'enseignement aussi sur le plan de la forme, des méthodes de transmission du savoir et la relation enseignant-enseigné. L'enseignant n'est plus désormais la source du savoir, "celui qui sait tout", le "maitre". Son rôle évolue. C'est justement le moment, où les forces réactionnaires, effrayées par ce "désordre" introduit par le progrès, plaident "le retour à l'autorité", aux méthodes du XIXe siècle. Or cette autorité reposait sur l'enseignant omniscient, le maitre ; ce n'est plus tout simplement historiquement possible.
Il y a une légende, et qui semble se reproduire à chaque génération vieillissante, que "le niveau d'avant était meilleur". Je défie quiconque, d'un certain âge, de passer par exemple le bac d'aujourd'hui. Ce discours sur la baisse de niveau est en réalité un préjugé. Des tests comparatifs l'ont montré. La raison pour laquelle chaque génération en sait plus que la précédente est toute simple : le système éducatif institutionnel n'est qu'une petite partie du système de transmission du savoir. Il n'est qu'un élément d'un nouvel ensemble catégoriel beaucoup plus vaste que l'économiste austro-américain Fritz Machlup avait appelé l'"Industrie de production et de de distribution des connaissances" ou "Industrie de l'Information". Cet énorme ensemble, né de la révolution scientifique et technique, comporte les médias de tout ordre et de toute sorte, la télévision, l'Internet, les réseaux sociaux, les nouveaux médias, le système d'enseignement primaire, secondaire, supérieur, les universités les centres de recherche scientifique et plus globalement le système scientifique et technique d'un pays, une partie du système productif qui forme aussi considérablement au travail. L'ensemble de ce gigantesque complexe moderne participe à l'enseignement. Il représente une part considérable du PIB des nations, que certaines estimations évaluent à plus de sa moitié.
C'est sur tous ces changements, ces mutations que devrait se faire le débat sur le système éducatif, et non des thèmes imposés par des élites dirigeantes de plus en plus anachroniques.