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 France : 70 000 policiers et gendarmes mobilisés pour les manifestations du 24 octobre

Rubio, le soulèvement étudiant en France et la politique de nettoyage ethnique en Europe

Ajamu Baraka, 28 octobre 2026.- Les discours de Marco Rubio, qui invoquent une civilisation occidentale partagée, s'inscrivent dans la consolidation idéologique du fascisme ; ils mobilisent une solidarité raciale pour défendre un ordre capitaliste en déclin.

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Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, protégeant les manifestants pendant les protestations étudiantes, octobre 2026.

"Nous voulons des alliés capables de se défendre eux-mêmes, afin qu'aucun adversaire ne soit jamais tenté de mettre à l'épreuve notre force collective. C'est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient entravés par la culpabilité et la honte. Nous voulons des alliés fiers de leur culture et de leur héritage, qui comprennent que nous sommes les héritiers d'une même grande et noble civilisation, et qui, avec nous, sont prêts et capables de la défendre." (Discours de Marco Rubio à la Conférence sur la sécurité de Munich, février 2026)

"Et le monde tel que le conçoit le communisme est un monde sans Dieu. Pour ces architectes de la violence révolutionnaire, la réussite monumentale de notre civilisation constitue une humiliation insupportable ; elle leur rappelle ce qu'ils sont incapables d'accomplir et ce qu'ils ne peuvent pas être. Ils choisissent donc la destruction. Ils s'en prennent aux oléoducs, aux voies ferrées, aux réseaux électriques et aux laboratoires - autant de symboles concrets de puissance, d'invention et de réussite. Telle est la nature du terrorisme auquel nous sommes confrontés aujourd'hui. Ils méprisent l'Occident parce que l'Occident est grand." (Marco Rubio, lors d'une réunion ministérielle américaine sur la résurgence du terrorisme politique)

Il faut comprendre le discours prononcé par Marco Rubio le 16 juillet 2026, à l'ouverture de la réunion ministérielle américaine sur la résurgence du terrorisme politique, comme un élément de la consolidation idéologique du fascisme en Occident. Sa portée dépasse la simple criminalisation de la gauche radicale. Rubio invoque une civilisation occidentale prétendument partagée afin de mobiliser une solidarité raciale et culturelle blanche, en défense d'un ordre moribond dont les fondements économiques sont en déclin irréversible.

Or, c'est précisément ce déclin qui explique l'instrumentalisation pathétique de l'idée d'une supériorité civilisationnelle occidentale qu'il faudrait protéger. Rubio comprend son public ainsi que l'anxiété suscitée par le déclin de l'ère coloniale et capitaliste de l'Europe occidentale. Il en va de même pour Rubio et les autres suprémacistes blancs qui façonnent les politiques publiques, tant sur le plan politique qu'économique, aux États-Unis, parmi lesquels figurent Elon Musk et Peter Thiel, tous deux originaires de l'Afrique du Sud de l'époque de l'apartheid, ainsi que le président américain Donald Trump. Ils savent que cette grille de lecture civilisationnelle est partagée, sous diverses formes, par des forces politiques de droite à travers l'Europe : de Marine Le Pen et Éric Zemmour en France, jusqu'à l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Allemagne, le Parti de la liberté (FPÖ) en Autriche, et le mouvement politique "Reform Party" de Nigel Farage au Royaume-Uni.

Cela m'amène à ce que l'on appelle le soulèvement étudiant en France. Des étudiants et des jeunes africains, arabes et musulmans issus des banlieues populaires parisiennes ont joué un rôle majeur dans la mobilisation contre la dégradation des conditions d'enseignement et l'assombrissement de leurs perspectives d'avenir. Leur présence a suscité une réaction idéologique violente, tout aussi intense que la violence déchaînée contre ces étudiants par la police française. C'est précisément le caractère "racisé" de ce soulèvement qui a permis aux forces politiques de droite, à travers l'Europe, de transformer une lutte portant sur des conditions matérielles en un conflit autour de l'immigration, de l'islam et de l'identité européennen, et ce, alors même qu'un nombre croissant de travailleurs français blancs rejoignaient le mouvement, élargissant les revendications à l'ensemble des contradictions engendrées par quatre décennies de politiques néolibérales en France.

La droite politique a saisi ce que les médias dominants occultent souvent : la participation de jeunes racisés a offert l'occasion de présenter les revendications de justice sociale, nées des contradictions du capitalisme, comme une attaque contre la civilisation européenne. L'étudiant devient l'immigré ; l'immigré devient l'ennemi culturel et cet ennemi culturel devient une menace sécuritaire dont la présence justifie la répression et, à terme, l'expulsion !

C'est là la dangereuse convergence au cœur de la ligne politique de Rubio : en amalgamant les notions de "gauche", de "noir", de "musulman" et de "terroriste", il réduit toute opposition politique légitime, ainsi que les identités raciales et religieuses, à une menace unique, à la fois idéologique et sécuritaire. Les positions anticapitalistes et anti-impérialistes sont alors perçues comme la preuve d'une hostilité envers la "civilisation", tandis que la capacité d'agir politiquement des jeunes africains et musulmans est traitée comme une menace existentielle pour l'État. Il en résulte, tant aux États-Unis qu'en Europe, un cadre qui légitime l'extension de la surveillance étatique, la violence policière et la criminalisation de toute contestation.

Il faut comprendre, avec une clarté historique absolue, que ce qui se déroule en Europe et aux États-Unis ne relève pas d'un simple basculement vers ce que l'on appelle l'autoritarisme, mais bien de la consolidation du fascisme ; une dynamique articulée autour d'une idéologie suprémaciste blanche qui sert de socle à une légitimation transclassiste. Ce virage manifeste vers une politique fondée sur l'identité blanche rend les positions de certains tenants de l'intégration raciale situés à gauche, comme  Adolph Reed, extrêmement dangereuses.

À une époque charnière où le recours au racialisme et à la suprématie blanche se normalise, Reed et d'autres figures de gauche désarment idéologiquement toute opposition à cette tendance. Ils prétendent que l'idéologie suprémaciste blanche, tout comme la réalité matérielle de la suprématie blanche, ne serait qu'un fantasme, une pure invention de nationalistes petits-bourgeois ou d'"identitaires" ; ce faisant, ils épargnent la forme originelle de tout identitarisme : la politique fondée sur l'identité blanche et la suprématie blanche.

Or, les idéologues de la suprématie blanche savent bien que l'invocation de la fiction d'une "civilisation blanche" constitue le ciment racial nécessaire pour arrimer la classe ouvrière blanche aux intérêts des élites capitalistes. Cela permet de détourner la colère engendrée par des rapports capitalistes générateurs de précarité pour l'ensemble de la classe laborieuse vers des populations racialisées, qui sont pourtant, elles-mêmes, les premières victimes des contradictions inhérentes au système colonial et capitaliste.

La normalisation européenne de la "remigration"

À travers l'Europe, la portée de l'intervention de Rubio apparaît plus clairement lorsqu'on la replace dans le contexte de la normalisation croissante d'un phénomène politique qualifié de "remigration". L'engouement croissant pour la "remigration", c'est-à-dire le renvoi des non-Européens vers leurs pays d'origine, ne se limite pas à un débat sur l'application des règles en matière d'immigration. Il s'agit d'un projet politique dont le discours sur le "retour" révèle une dérive inquiétante : une lutte, fondée sur des critères raciaux, pour définir qui appartient à l'Europe et qui doit en être expulsé.

En Allemagne, l'AfD a officiellement intégré la "remigration" à son programme électoral pour 2025. Sa dirigeante, Alice Weidel, a prôné des rapatriements à grande échelle ; le terme, autrefois simple slogan associé aux mouvements d'extrême droite, est ainsi devenu une revendication explicite du parti. Si l'AfD présente sa politique comme visant le renvoi des étrangers tenus de quitter le territoire en vertu de la loi, le mouvement plus large en faveur de la "remigration" inclut des propositions ciblant également des migrants en situation légale, ainsi que des personnes jugées insuffisamment assimilées. Cette distinction est cruciale : l'enjeu politique porte sur la question de savoir si le statut juridique formel suffit encore à définir l'appartenance, ou si des définitions de la culture et de l'ascendance fondées sur des critères raciaux peuvent s'y substituer[3].

En Autriche, le FPÖ a plaidé pour la création d'un poste de commissaire européen à la "remigration". En Italie, des élus de la Ligue (Lega) ont soutenu une initiative intitulée "Remigration et Reconquête", soumise à l'examen du Parlement. En France, Éric Zemmour a préconisé la création d'un ministère de la "remigration", tandis qu'aux Pays-Bas, Geert Wilders a appelé à des expulsions massives en réaction aux troubles survenus en France. En Espagne, le parti Vox a lui aussi avancé des propositions de renvoi à grande échelle visant les personnes issues de l'immigration[4]. Bien que ces initiatives ne correspondent pas à des politiques identiques, elles témoignent de la manière dont un vocabulaire autrefois marginal s'immisce dans le débat politique dominant, créant des liens entre les forces d'extrême droite par-delà les frontières nationales.

La racialisation des soulèvements en France sert de justification à ce programme. Lorsque les jeunes d'origine africaine, arabe ou de confession musulmane sont dépeints comme des ennemis de la civilisation européenne, l'expulsion collective peut être présentée comme une réponse légitime au désordre social. Ce même discours contribue à normaliser la violence à l'encontre des communautés racialisées et accroît les risques liés aux forces de police, déjà tristement célèbres pour la manière dont elles traitent les jeunes dans les banlieues où résident les populations issues de l'immigration. La récente fusillade meurtrière survenue près de Paris, au cours de laquelle  un Africain a été tué et d'autres blessés, doit être comprise dans ce contexte plus large d'hostilité raciale. [5]

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Les contradictions matérielles sous-jacentes à la rhétorique civilisationnelle

Les soulèvements en France et à travers l'Europe ne peuvent être compris sans prendre en compte la baisse des salaires et du niveau de vie, la dégradation des services publics, l'austérité, le poids de la dette et la réduction des perspectives d'avenir pour la jeunesse des classes populaires, quelles que soient ses origines raciales ou ethniques. Ces pressions sont souvent plus marquées au sein des communautés africaines, arabes et musulmanes, car la marginalisation économique s'y conjugue à la discrimination raciale et à une inégalité d'accès à l'éducation, à l'emploi et au logement.

La crise budgétaire française intensifie la lutte pour les ressources publiques. Le service de la dette et les exigences de rigueur budgétaire restreignent les choix politiques, alors même que les populations ont besoin d'investissements accrus dans l'éducation, la santé, le logement et l'emploi. La guerre contre l'Iran et les tensions sur les prix de l'énergie qui en découlent alourdissent encore le fardeau qui pèse sur les ménages des classes populaires. Parallèlement, les gouvernements européens ont adopté une forme de "keynésianisme militaire", mobilisant des ressources pour la production d'armements, tandis que les besoins sociaux restent soumis à l'austérité et à la discipline budgétaire.[6]

Ces contradictions, qui se manifestent dans l'ensemble des économies capitalistes avancées, témoignent de la crise structurelle du capitalisme occidental : un système de plus en plus incapable d'assurer une sécurité matérielle généralisée tout en préservant l'accumulation, la puissance géopolitique et les intérêts du capital monopolistique. Mais la crise spécifique à la France est également liée à l'affaiblissement de sa capacité historique à maintenir des relations extractives parasitaires, qui permettaient autrefois au capital de "corrompre" une partie des travailleurs en France.

Cependant, à mesure que la capacité de la France - et des autres États capitalistes occidentaux - à dicter les conditions économiques et politiques au "Sud global" (garantissant un flux continu de valeur vers les métropoles) a été davantage contestée, entraînant une baisse des salaires et du niveau de vie, le nationalisme civilisationnel blanc a surgi comme un substitut idéologique à la promesse, désormais déçue, d'une prospérité matérielle ininterrompue pour les populations euro-américaines et européennes.

L'attrait exercé par des figures comme Trump, Rubio, Le Pen, Farage et d'autres repose sur la poursuite de politiques obscurantistes, issues d'un mouvement fasciste mondial en pleine consolidation. Ils promettent un renouveau national fondé sur l'exclusion, espérant que les classes populaires blanches ne réaliseront jamais que la défense de la "civilisation blanche" équivaut, en réalité, à la défense de la domination capitaliste oligarchique.

La réponse fasciste à la crise du capitalisme consiste à réorganiser la domination par le biais de la suprématie blanche et de l'exclusion civilisationnelle. La réponse des peuples, quant à elle, doit consister à s'organiser en vue d'une libération qui dépasse les rapports coloniaux et capitalistes à l'origine de cette crise.

Notes de lecture :

  1. Adolph Reed, Jacobin, October 25, 2026, "Adolph Reed on What It Will Take to Defeat Trumpism" https://archive.ph/V6nbU
  2. Gerald Horne, "Gerald Horne: Against Left Wing Nationalism"  Gerald Horne: Against Left-Wing White Nationalism (Organizing Upgrade) - Monthly Review
  3. Deutschlandfunk, "AfD nimmt Begriff 'Remigration' ins Wahlprogramm auf," January 12, 2025, deutschlandfunk.de; Alternative für Deutschland, "Wie die AfD den Begriff 'Remigration' definiert," afd.de.
  4. Clément Guillou and Allan K. Figueira, "Avec la 'remigration', l'extrême droite veut préparer les esprits à une politique raciale en Europe," Le Monde, June 7, 2026,  lemonde.fr; David Broder, "Look to Italy to See How the Dangerous Idea of 'Remigration' Is Taking Root in Europe," The Guardian, February 26, 2026, theguardian.com; Associated Press, "Thousands March in Rome in Anti- and Pro-Migration Rallies," June 13, 2026, https://apnews.com/article/f32680a757da2ca62fdbe28f2e91f1b1.
  5. Agence France-Presse, "Macron Condemns 'Racist Terrorist Attack' After Deadly Shooting Near Paris," October 23, 2026. Reporting on the investigation and official statements should be checked for updates as the case develops.
  6. International Monetary Fund, "IMF Executive Board Concludes 2026 Article IV Consultation with France," July 22, 2026,  imf.org

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L'Auteur

Ajamu Baraka est rédacteur et chroniqueur pour le Black Agenda Report. Il dirige le "North-South Project for People(s)-Centered Human Rights" et siège au comité exécutif du U.S. Peace Council ainsi qu'à l'instance dirigeante de l'United National Anti-War Coalition (UNAC), une organisation basée aux États-Unis. Son compte X :  @ajamubaraka

Article original en anglais sur  Black Agenda Report / Traduction MR

 ismfrance.org