
par J. Matson Heininger
J'ai peur.
Jour après jour, le regard des nations du monde et de leurs peuples s'éclaircit.
Les États-Unis d'Amérique sont un empereur nu - qui ne mérite aucun respect. Mais cet empereur a été obéi, car les nations du monde comprenaient que, si elles refusaient d'avaler les foutaises des États-Unis, elles risquaient d'être massacrées par la nation la plus frauduleuse de l'histoire de l'humanité : les États-Unis d'Amérique.
Considérez cette outrecuidance. Il ne s'agit pas ici de l'outrecuidance liée au pouvoir - le pouvoir est chose courante dans l'histoire humaine, et il a toujours exigé qu'on le flatte. Non, ici, l'outrecuidance porte sur le temps. Les nations qui revendiquaient la grandeur s'appuyaient sur quelque chose de concret : des siècles, des millénaires, un héritage qui faisait de cette prétention une habitude bien ancrée, si ce n'est une vérité.
L'Angleterre possédait sa longue histoire - une histoire qu'elle n'aurait jamais dû avoir, certes, mais qu'elle détenait de manière unique, grâce au temps, à sa situation géographique, à son savoir-faire maritime, à l'empreinte laissée par les Romains - eux-mêmes héritiers de leur propre passé.
Les peuples que nous avons chassés d'Amérique du Nord et massacrés possédaient, eux aussi, cette profondeur temporelle : plus d'un millénaire sur ces terres - un temps profond, impossible à s'approprier.
Nous seuls, les États-Unis, sommes des vagabonds, sans ancrage dans le temps ni dans l'espace.
Nous ne nous sommes pas contentés de nous emparer du manoir ; nous y avons emménagé hier, tout en exigeant d'être traités comme si nos ancêtres en avaient été les propriétaires depuis mille ans.
En tant que nation, nous n'avons même pas trois cents ans d'existence, et notre présence sur ce continent volé ne dépasse guère les quatre siècles. Et pourtant, nous avons l'audace de nous croire dignes et grandioses, de nous inventer une existence digne d'un conte de fées, et de nous proclamer "nation exceptionnelle".
Du jamais vu, une telle absurdité.
D'ordinaire, il faut au moins un millénaire à une nation pour élaborer de telles fictions.
Nous y sommes parvenus en un siècle et demi - du vol à la grandeur, de la conquête au statut de "nation indispensable" - sans prendre le temps d'assimiler le crime, sans ces siècles nécessaires pour normaliser le mythe. Il nous a fallu fabriquer un passé, et ce, assez rapidement pour qu'il corresponde à la grandeur que nous revendiquions. Et nous l'avons fait bruyamment, car le fossé entre notre brève histoire et nos prétentions grandioses ne pouvait rester silencieux. Les autres nations du monde étaient sceptiques. Elles percevaient notre puissance et acceptaient notre récit - non par conviction, mais parce qu'elles comprenaient quelle était l'alternative. Elles savaient que, si elles refusaient d'y adhérer, elles risquaient d'être anéanties.
C'est là que réside la supercherie : nous n'avons pas seulement élaboré un grand récit à notre propre gloire ; nous l'avons imposé comme une obligation. Nous avons paré l'empereur d'habits dont personne n'osait signaler l'absence, et nous avons qualifié ce silence de"respect".
Mais la puissance s'étiole, et le récit a besoin de cette puissance pour subsister. Aujourd'hui, les peuples du monde posent sur les États-Unis un regard nouveau, empreint de méfiance. Un regard qui discerne ce que la puissance occultait autrefois : nous n'étions qu'une immense imposture, une excroissance arrogante sur le visage historique de l'humanité.
Nous ne sommes pas une civilisation enracinée dans la profondeur du temps, mais une nation de vagabonds, errant dans le temps et l'espace, vêtus d'habits rapiécés - faits de quelques siècles de spoliations - et drapés dans un conte de fées raconté assez fort pour couvrir le bruit des chiffres.
L'empereur est nu. Le regard des autres s'est clarifié. Et les chiffres - cette brève histoire confrontée à nos prétentions démesurées - sont enfin exposés au grand jour.
Oui, notre heure de gloire est révolue. Nous pourrions tenter de nous intégrer. Nous pourrions nous retirer - contrairement aux vers de Dylan Thomas - avec calme, élégance et fierté, vers cette "douce nuit" obscure. Mais une telle arrogance ne saurait s'y résoudre.
Il est fort probable que nous choisissions, à la place, de recourir à l'arme nucléaire.
source : J. Matson Heininger via Marie Claire Tellier