
par Nsango ya Bisu
L'ancien président congolais Joseph Kabila est officiellement sorti de l'ombre pour prendre la tête d'un nouveau mouvement politico-militaire englobant la rébellion violente du M23 et tenter de s'emparer du pouvoir en République démocratique du Congo (RDC).
La création du FRN (Front pour la refondation de la nation)
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila est apparu publiquement à Goma aux côtés des plus hauts dirigeants rebelles pour officialiser la création du Front pour la refondation de la nation (FRN). Ce nouveau front remplace la structure politique de l'Alliance Fleuve Congo (AFC). Joseph Kabila en assume la présidence. Il est entouré de trois vice-présidents clés : Corneille Nangaa (ex-coordinateur de l'AFC), Bertrand Bisimwa (président politique du M23) et le général Sultani Makenga (chef militaire du M23). La branche armée du M23 reste intacte sous le commandement de Makenga. L'objectif affiché est de renverser le pouvoir du président Félix Tshisekedi "par tous les moyens, y compris la force", en s'appuyant sur l'article 64 de la Constitution congolaise.
Situation militaire sur le terrain
La réorganisation du mouvement s'est immédiatement traduite par une reprise des hostilités. Les forces du FRN (M23 et alliés), soutenues par le Rwanda, ont lancé de violentes offensives dans l'est du pays. Les combats font rage dans la province du Sud-Kivu, où les rebelles tentent de reprendre la ville minière stratégique d'Uvira. Ils font face à l'armée congolaise (FARDC), appuyée par les milices locales Wazalendo et des troupes burundaises.
La réaction de Kinshasa et de l'opposition
Félix Tshisekedi a vivement dénoncé cette alliance, qualifiant son prédécesseur de "grand peureux" et de "supplétif" du président rwandais Paul Kagame. Déjà condamné à mort par contumace pour trahison en septembre 2025 par la justice militaire, Joseph Kabila est désormais considéré comme un chef insurgé ouvertement déclaré. Une partie de l'opposition congolaise a tenté de proposer une médiation pour désamorcer la crise, mais cette initiative a été fermement rejetée par d'autres coalitions politiques qui refusent tout compromis avec un mouvement armé.
Réactions internationales et sanctions
Le gouvernement rwandais, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe, continue de nier toute implication directe et dément que Kabila soit son relais, affirmant que la crise est "une affaire purement congolaise". Face à l'escalade, le Trésor américain a imposé de lourdes sanctions financières contre le ministère rwandais de la Défense ainsi qu'une banque liée aux services de sécurité rwandais, les accusant de financer directement le M23 et de déployer des milliers de soldats dans l'est de la RDC. Joseph Kabila subit lui-même des sanctions américaines directes pour son rôle politique et financier au sein de cette rébellion. Des pays partenaires comme la Belgique ont fermement condamné le choix de Kabila de privilégier la voie des armes plutôt que le processus démocratique.
Comment expliquer ce retour de Kabila sur la scène politique ?
Le basculement spectaculaire de l'ancien président Joseph Kabila à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN) s'explique par un enchevêtrement de motivations politiques, stratégiques et de survie personnelle.
Se replacer au centre du jeu politique et forcer le dialogue
Après plusieurs années de silence et un exil progressif, Kabila cherche à redevenir un acteur et un interlocuteur incontournable face à Kinshasa. Alors que des processus de paix (comme ceux de Doha) et des appels au dialogue national sont en cours, s'imposer comme le chef de la principale force rebelle lui donne un pouvoir de négociation direct. Pour lui, le rapport de force militaire est devenu le seul moyen de contraindre le gouvernement actuel à négocier son avenir politique.
Une stratégie de rupture face au projet constitutionnel de Tshisekedi
Joseph Kabila justifie officiellement son action en affirmant que le pays est "en péril" sous la direction de Félix Tshisekedi. Le déclencheur politique majeur est le projet de révision constitutionnelle porté par le pouvoir actuel. Kabila et ses alliés accusent Tshisekedi de vouloir modifier la loi fondamentale pour briguer un troisième mandat, et le FRN invoque l'article 64 de la Constitution (qui demande aux Congolais de faire échec à quiconque prend le pouvoir en violation de la Constitution) pour légitimer son insurrection.
Une logique de survie face à l'asphyxie judiciaire et financière
Pour Joseph Kabila, la rupture avec le pouvoir était devenue totale et dangereuse. Accusé depuis des mois de collusion avec la rébellion, il a vu son immunité de sénateur à vie levée, puis a été condamné à mort par contumace pour trahison en septembre 2025. Visé par des sanctions américaines et acculé juridiquement, l'ex-président a choisi la fuite en avant : officialiser sa direction de la rébellion pour se protéger militairement plutôt que d'attendre une arrestation ou une marginalisation définitive.
La convergence d'intérêts avec le M23 et le Rwanda
Cette alliance répond à un besoin mutuel très clair. Pour Kabila, il s'agit de récupérer une force militaire redoutable, déjà positionnée sur le terrain (le M23 contrôlant Goma) et soutenue par l'appareil militaire rwandais. Pour le M23 qui souffrait d'un déficit chronique de légitimité en RDC, étant perçu uniquement comme une force supplétive de Kigali, placer Kabila à sa tête permet de "congoliser" le mouvement, d'élargir sa base politique au-delà du Nord-Kivu (notamment vers le Grand Katanga, région d'origine de Kabila) et de tenter de provoquer des défections au sein des officiers supérieurs de l'armée congolaise. C'est donc un pari historique et risqué : Joseph Kabila tente de refaire le chemin inverse de son père, Laurent-Désiré Kabila, qui avait pris le pouvoir en 1997 en marchant sur Kinshasa à la tête d'une rébellion soutenue par les pays voisins.
Le retour par les armes de Joseph Kabila est une immense ironie de l'histoire congolaise, car il contredit radicalement l'héritage qu'il avait tenté de bâtir. Pour comprendre ce basculement, il faut le mettre en miroir avec ses 18 ans passés à la tête de la République démocratique du Congo (2001-2019).
Du "Garant de la Nation" au chef de rébellion
Pendant près de deux décennies, Joseph Kabila s'est présenté comme l'homme qui a réunifié le Congo, pacifié le territoire après la "première guerre mondiale africaine" et intégré les anciennes rébellions dans l'armée nationale. En prenant la tête du FRN et du M23, il combat aujourd'hui les forces armées (FARDC) qu'il a lui-même contribué à restructurer, et déstabilise l'État qu'il a dirigé. L'ancien garant des institutions est devenu celui qui cherche à les renverser par la force.
Le combat historique contre le M23
C'est sans doute le revirement le plus spectaculaire. En 2012-2013, sous la présidence de Joseph Kabila, le M23 avait mené sa première grande offensive dans l'Est. À l'époque, Kabila avait ordonné à son armée d'écraser militairement ce mouvement (avec l'aide de la brigade d'intervention de l'ONU). L'homme qui avait célébré la défaite du M23 en 2013 comme l'un des plus grands succès militaires de sa présidence s'est aujourd'hui allié aux dirigeants de cette même rébellion (comme Sultani Makenga) qu'il combattait autrefois.
La relation ambiguë avec le Rwanda
L'histoire de la famille Kabila est intimement liée au Rwanda. Laurent-Désiré Kabila (le père) a pris le pouvoir en 1997 grâce au soutien de Kigali, avant de se retourner contre son allié. Joseph Kabila a passé une grande partie de sa présidence à gérer l'influence et les agressions rwandaises dans l'Est, oscillant entre des phases de guerre ouverte et des accords secrets de pacification (comme en 2009). En s'alliant au M23 (largement documenté comme soutenu par Kigali), Joseph Kabila accepte de dépendre stratégiquement de l'appareil sécuritaire de Paul Kagame, l'adversaire historique de Kinshasa, validant ainsi les accusations de trahison portées contre lui par le pouvoir actuel.
L'obsession de la Constitution
En 2018, Joseph Kabila avait fini par céder aux pressions nationales et internationales en acceptant de ne pas briguer un troisième mandat, permettant la toute première transition pacifique du pouvoir en RDC avec l'élection de Félix Tshisekedi. Il s'était alors retiré avec le statut de "Sénateur à vie", censé protéger son héritage démocratique. Aujourd'hui, Kabila utilise la menace d'un troisième mandat de Tshisekedi pour justifier sa rébellion. Pourtant, ses détracteurs rappellent que lui-même avait repoussé les élections de deux ans (entre 2016 et 2018) pour se maintenir au pouvoir, provoquant à l'époque une crise politique majeure.
En choisissant la clandestinité et la lutte armée, Joseph Kabila efface l'image du "père de la transition démocratique" qu'il voulait laisser dans l'histoire. Il renoue plutôt avec le logiciel politique des années 1990 en RDC : celui où le pouvoir se conquiert et se négocie d'abord par le contrôle militaire des frontières orientales du pays.
Que sait-on vraiment du M23 ?
Le Mouvement du 23 mars (M23) est la force rebelle la plus puissante, la mieux structurée et la plus redoutable de l'est de la République démocratique du Congo. Pour comprendre la réalité de ce mouvement, il faut analyser ses origines, son fonctionnement et ses soutiens, documentés par de multiples rapports du Groupe d'experts de l'ONU.
Les Origines
Le nom "M23" fait référence aux accords de paix signés le 23 mars 2009 entre le gouvernement congolais et une ancienne rébellion tutsie (le CNDP). Jugeant que le pouvoir central n'avait pas respecté ses promesses (notamment l'intégration des combattants dans l'armée et la protection des populations tutsies congolaises), des officiers ont déserté pour créer le M23. Après avoir brièvement occupé Goma en 2012, le mouvement a été battu militairement en 2013. Après huit ans de sommeil, le M23 a ressurgi de manière spectaculaire à la fin de l'année 2021, déclenchant la crise actuelle.
Quelle est sa force militaire actuelle ?
Le M23 n'est plus une simple milice de brousse, mais une armée conventionnelle hautement équipée. L'ONU estime la branche armée du mouvement (l'Armée révolutionnaire congolaise) à environ 30 000 combattants. Depuis le début de l'année 2025, le M23 a pris le contrôle de Goma et Bukavu, les capitales du Nord et du Sud-Kivu. Il administre de larges pans de territoire de manière parallèle à l'État congolais (collecte d'impôts, barrages). Le groupe dispose d'artillerie lourde, de mortiers guidés, de matériel de vision nocturne et de drones de surveillance.
Le rôle du Rwanda
Malgré les démentis constants de Kigali qui qualifie le conflit de "problème strictement congolais", l'implication du Rwanda est massive et incontestable. Selon l'ONU, entre 14 000 et 18 000 soldats des Forces de défense rwandaises (RDF) opèrent directement aux côtés du M23 sur le territoire congolais. Les rapports de l'ONU décrivent une chaîne de commandement rwandaise directe sur les opérations du M23, supervisée par de hauts gradés rwandais comme le général Nyakarundi ou James Kabarebe. Le Rwanda justifie officiellement son action par la présence en RDC des FDLR (un groupe armé hutu fondé par des génocidaires rwandais). Toutefois, le contrôle des zones minières stratégiques comme la mine de coltan de Rubaya (qui fournit une part majeure du coltan mondial) représente également une manne financière considérable.
Quel est son projet à long terme ?
Intégré d'abord dans l'Alliance Fleuve Congo (AFC) puis désormais sous la bannière du Front pour la refondation de la nation (FRN) présidé par Joseph Kabila, le mouvement affiche une ambition nationale. Les services de renseignement et l'ONU pointent du doigt un projet visant à transformer la RDC en une "République fédérale du Congo", en s'appuyant sur le mécontentement des provinces périphériques pour affaiblir durablement le pouvoir de Kinshasa. Le M23 combine ainsi une force de frappe militaire parrainée par l'extérieur, un ancrage économique dans le pillage des ressources et, désormais, une couverture politique nationale grâce à l'alliance stratégique nouée avec l'ancien président Joseph Kabila.
Quels sont les enjeux géopolitiques internationaux de ce conflit ?
L'alliance entre Joseph Kabila et le M23 sous la bannière du FRN a transformé une rébellion locale en un conflit géopolitique majeur qui déstabilise l'Afrique centrale et implique les grandes puissances mondiales. Au-delà de la guerre civile congolaise, l'affrontement dans l'est de la RDC est devenu le terrain d'une lutte d'influence stratégique, économique et diplomatique.
La guerre par procuration et le leadership régional (RDC, Rwanda, Burundi)
Le cœur géopolitique de la crise réside dans la rivalité historique entre Kinshasa et Kigali pour le contrôle de l'Afrique des Grands Lacs. Face à l'offensive du M23, la RDC a scellé une alliance militaire avec le Burundi, qui a déployé des milliers de soldats au Sud-Kivu pour combattre les rebelles. Pour le président burundais Évariste Ndayishimiye, l'enjeu est de traquer ses propres rebelles (les RED-Tabara) basés en RDC et de bloquer l'expansion rwandaise. De son côté, le régime de Paul Kagame cherche à sanctuariser sa frontière occidentale contre les FDLR (rebelles hutus rwandais), mais aussi à maintenir une influence politique et économique décisive sur l'est du Congo, perçu comme son arrière-cour stratégique.
La bataille mondiale pour les minerais critiques de la transition énergétique
L'est de la RDC est l'un des coffres-forts géologiques de la planète, regorgeant de métaux indispensables aux technologies modernes (smartphones, batteries, voitures électriques). En s'emparant de zones comme la mine de Rubaya, le M23 et ses parrains contrôlent une part majeure de la production mondiale de coltan. Ces ressources de coltan et d'or sont illégalement exportées vers le Rwanda avant d'être injectées sur les marchés mondiaux.
La RDC fournit la majorité du cobalt mondial, un secteur largement dominé par les entreprises chinoises à la suite d'accords bilatéraux avec Kinshasa. Pour les puissances occidentales, la déstabilisation de la RDC menace les chaînes d'approvisionnement mondiales, tandis que Pékin cherche à protéger ses gigantesques investissements miniers et d'infrastructures dans le pays.
Le dilemme diplomatique et le durcissement des États-Unis
La passivité historique de la communauté internationale a laissé place à une implication beaucoup plus agressive, menée par Washington. Les États-Unis ont franchi un cap historique en sanctionnant directement le ministère rwandais de la Défense et Joseph Kabila. Washington tente ainsi de couper les canaux de financement du M23 tout en envoyant un signal clair à Paul Kagame, un allié de longue date de l'Occident, que le coût politique de son intervention en RDC est désormais trop élevé. L'incapacité de la MONUSCO (la force de l'ONU) à protéger les populations et à repousser le M23 a acté l'échec du multilatéralisme traditionnel dans la région, poussant la RDC à se tourner vers des alliances bilatérales et des milices locales (Wazalendo).
Le risque d'implosion de l'Union Africaine et l'échec des médiations
Le conflit fragilise l'intégration politique et économique du continent. Les initiatives de paix régionales portées par l'Angola ou le Kenya sont totalement au point mort. L'entrée en scène de Kabila à la tête du FRN a rendu caducs les anciens cadres de négociation, qui traitaient le M23 comme un simple groupe armé et non comme un projet de renversement du pouvoir central. L'organisation panafricaine est profondément divisée entre les partisans d'une ligne dure contre le Rwanda et ceux qui redoutent qu'une guerre ouverte entre la RDC et le Rwanda n'embrase toute l'Afrique subsaharienne.
source : Médias-Presse-Info