🗺️ 30/10/2026 reseauinternational.net  10min ⁑️ 3 #331670

 Entretien avec Poutine : pourquoi Stubb et Støre ont décidé de devancer les autres Européens

Abu Dhabi : Moscou ferme le premier round à une Europe sans porte-parole

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par Jules Kaizen

Le 28 octobre, le conseiller diplomatique du Kremlin a prévenu que les Européens pourraient se rendre à Abu Dhabi "s'ils achètent des billets". Trois jours plus tôt, il disait que la position de l'Europe pouvait jouer un rôle "clé". Entre les deux, un appel de quatre-vingt-dix minutes a été passé depuis Helsinki au nom de deux pays.

1. Le billet et la porte

Le 28 octobre, Iouri Ouchakov ferme la porte du premier round. Le conseiller diplomatique du Kremlin rappelle l'accord sur des négociations trilatérales entre la Russie, l'Ukraine et les États-Unis. Puis il écarte les Européens, dans des propos à Vesti, rapportés par EADaily, KP.RU et Al Jazeera.

"Nous sommes convenus que des négociations trilatérales reprendront avec des représentants de la Russie, de l'Ukraine et des États-Unis. Ils [les Européens] peuvent y aller s'ils achètent des billets, mais personne ne compte les inviter à la table des négociations".

Le 27 octobre, Alexander Stubb disait l'inverse. Au Conseil nordique, le président finlandais a présenté son appel comme ouvrant la voie à une réunion en novembre à Abu Dhabi. Elle réunirait les États-Unis, l'Ukraine, la Russie et des représentants de l'Europe, rapporte Maaseudun Tulevaisuus.

Le 28 octobre, à Bruxelles, la Commission et le Conseil européen préparent une équipe conjointe de hauts fonctionnaires. Björn Seibert, chef de cabinet d'Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, est donné comme possible chef de délégation, selon Euronews.

En quarante-huit heures, la même réunion a donc trois listes d'invités. Trois délégations pour Moscou, quatre pour Helsinki, une équipe sans chef désigné pour Bruxelles. Le siège européen n'est ni accordé ni refusé. Il est en négociation.

2. Ce que Moscou dit exactement

La position russe n'est pas une phrase, c'est une séquence. Elle laisse une porte ouverte sur le fond, puis ferme celle du premier round.

Le 23 octobre, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, ne s'opposait pas frontalement à une participation européenne, tout en rappelant que le prochain round resterait trilatéral, selon Euronews.

Le 25 octobre, Ouchakov dit que l'Europe compte. Interrogé par Pavel Zaroubine pour Vesti, il explique qu'il ne suffit pas de parler à Kiev. La position européenne pourrait jouer un rôle "clé", rapporte Interfax.

"Il ne suffit pas de parler uniquement avec Kiev, il faut parler avec toute l'Europe, qui soutient pleinement Kiev, et peut-être que la position de l'Europe revêt ici un caractère clé".

Le 27 octobre, la même voix renvoie la représentation européenne à plus tard. Après l'appel de Helsinki, Ouchakov déclare à Izvestia que la question de savoir qui représentera l'Europe n'est pas examinée.

"Nous n'examinons pas du tout la question de savoir qui représentera l'Europe, parce que cela se décidera à un stade beaucoup plus tardif. Pour l'instant, nous ne parlons que de l'accord visant à reprendre les négociations trilatérales à Abu Dhabi entre les représentants de la Russie, de l'Ukraine et des États-Unis".

Le même jour, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, conteste l'utilité de cette présence. Les Européens veulent se glisser dans le processus sans changer de position, dit-il, selon RIA Novosti.

"Cela montre seulement la volonté des Européens de se glisser dans le processus de négociation".

Le 28 octobre, le format se verrouille. Peskov confirme que le round reste strictement trilatéral. Le Kremlin donne comme repère la période après le 4 novembre, sans date arrêtée, selon IR-PRESS. Le même jour, Ouchakov ajoute que la présence européenne n'a pas été évoquée pendant l'appel du 27 octobre.

La séquence distingue deux étages. Au premier, le round technique d'Abu Dhabi, la porte est fermée : trois délégations, pas quatre. Au second, l'étape ultérieure, celle où la représentation européenne sera tranchée, la porte reste ouverte.

Ouchakov a lui-même dit que la position de l'Europe pouvait jouer un rôle clé. La phrase sur les billets n'est donc pas la doctrine russe tout entière. C'est la consigne du premier round.

3. L'appel de Helsinki

Le 27 octobre, Alexander Stubb, président finlandais, et Jonas Gahr Støre, premier ministre norvégien, appellent le président russe Vladimir Poutine. L'entretien dure environ quatre-vingt-dix minutes, alors que vingt étaient prévues, raconte Støre devant la presse à Helsinki, selon VG.

Le communiqué de la présidence finlandaise évoque la guerre et les moyens d'y mettre fin. Il cite Stubb sur le ton de l'échange.

"La discussion a été franche et substantielle".

L'appel a été passé au nom des deux pays. La présidence finlandaise le formule sans détour, dans un communiqué daté du 27 octobre.

"Stubb et Støre ont pris l'appel en tant que dirigeants de leurs pays respectifs et n'ont pas parlé au nom de l'Europe dans son ensemble".

Cette phrase protège les deux dirigeants d'une accusation d'usurpation. Elle expose l'Europe à une question simple : si personne ne parle pour elle, qui parlera ?

L'appel a été préparé avec Kiev. Le communiqué précise qu'il s'est tenu en consultation avec l'Ukraine ; selon VG, Volodymyr Zelensky a été consulté avant l'appel et informé après. Stubb ajoute qu'il a parlé une trentaine de minutes avec le président ukrainien après l'entretien, rapporte Maaseudun Tulevaisuus.

Devant la presse, il résume sa règle, selon Yle.

"La Finlande ne parle jamais de l'Ukraine au-dessus de la tête de l'Ukraine".

Helsinki et Oslo affirment que les alliés ont été prévenus. Støre dit que les alliés de la Norvège ont été informés avant l'appel et ont reçu un compte rendu détaillé après. Stubb dit la même chose des dirigeants nordiques, selon VG.

La contestation vient du Danemark. Mette Frederiksen, première ministre danoise, dit sa méfiance à l'égard de l'initiative, dans un entretien à TV 2 repris par B.T.

"Je suis très sceptique devant cette initiative norvégienne et finlandaise. Elle n'a pas été coordonnée avec nous autres".

Elle ajoute qu'il faut tenir l'Europe ensemble plutôt que partir en solo.

Ulf Kristersson, son homologue suédois, est plus mesuré. Selon NRK, il dit n'avoir rien contre les entretiens, à condition qu'ils ne donnent pas à la Russie l'impression qu'il existe plusieurs voix européennes. Selon B.T., il juge risqué de tenir des conversations qui peuvent diviser cette voix. Il reconnaît ne pas encore savoir de quoi elles ont parlé.

Støre répond qu'il est en désaccord, puis déplace le débat, selon VG.

"L'Union européenne n'a pas eu, ces quatre dernières années, de message commun ni d'approche commune".

Frederiksen reproche aux deux dirigeants d'avoir agi sans les autres ; Støre répond que les autres n'ont pas de position commune à coordonner. Les deux affirmations peuvent être vraies ensemble. Informer, c'est transmettre une information ; coordonner, c'est décider ensemble.

Ce sont les premiers contacts connus entre des dirigeants européens et Poutine depuis l'appel du président français Emmanuel Macron en juillet 2025. La BBC le relève, et la rareté fait la portée : un précédent ouvre un canal, et un canal peut devenir une influence.

En 2024, pendant sa campagne présidentielle, Stubb déclarait qu'il ne décrocherait pas si Poutine l'appelait, rapporte le Guardian. En 2026, c'est lui qui appelle. Le contraste dit le déplacement, d'une posture d'isolement à une posture de gestion.

4. Bruxelles cherche une quatrième chaise

L'Union n'a pas attendu l'appel de Helsinki pour vouloir une place. Le 23 octobre, Arianna Podestà, porte-parole adjointe de la Commission, formule l'objectif devant Euronews.

"Il y a désormais l'attente d'une discussion multilatérale au niveau des hauts fonctionnaires, et l'Union sera présente à ces discussions".

La même déclaration précise que la représentation serait conjointe, Commission et Conseil européen. C'est là que le problème cesse d'être seulement russe. L'Union a deux têtes pour une seule chaise. La Commission est l'exécutif ; le Conseil de l'Union réunit les ministres ; le Conseil européen, les chefs d'État ou de gouvernement.

La représentation extérieure se partage entre la présidente de la Commission, le président du Conseil européen et la haute représentante. Aucun des trois n'a de mandat automatique pour négocier sur l'Ukraine au nom des Vingt-Sept.

À Miami puis à Oslo, la délégation européenne s'est réduite à Björn Seibert. Pedro Lourtie, chef de cabinet d'António Costa, n'était pas invité, selon Euronews. La délégation conjointe vise à corriger ce défaut. Elle ne le transforme pas en mandat.

En théorie, le rôle reviendrait à la haute représentante pour les affaires étrangères, Kaja Kallas. L'ancienne Première ministre estonienne est l'une des voix les plus dures contre Moscou. Elle manque pourtant de l'autorité nécessaire pour négocier sans mandat des États membres, selon le Guardian. Moscou l'a placée sur une liste de personnes recherchées, et les diplomates européens la voient mal comme interlocutrice de Poutine. L'Union a une cheffe de la diplomatie ; elle n'a pas de négociateur.

Les États ne sont pas sur la même ligne. Six d'entre eux, dont l'Autriche et la Slovaquie, se sont prononcés pour un envoyé spécial européen. D'autres, dont l'Allemagne et la Pologne, s'y opposent en jugeant que les positions russes n'ont pas changé. Ce n'est pas une division sur l'Ukraine, mais sur l'opportunité d'un canal qui légitimerait Moscou sans contrepartie.

Le canal d'António Costa a déjà montré ce risque. En juin 2026, le président du Conseil européen a ouvert un canal de communication avec le Kremlin, selon Euronews. La décision a été critiquée, puis discrètement gelée.

5. La querelle du mandat

Une analyse publiée le 29 octobre dans le Guardian formule le problème. Kristi Raik, directrice de l'International Centre for Defence and Security, y décrit une unité de fond et une division de méthode.

"Sur le fond, l'unité en Europe est en réalité assez bonne, mais les vues diffèrent sur la manière d'approcher la Russie, sur le moment de rouvrir le dialogue au plus haut niveau et sur celui qui doit le faire".

Arkady Moshes, du Finnish Institute of International Affairs, parle d'une fissure dans le monde nordique.

"Au lieu de ressembler à un groupe fermement uni et homogène, on voit une fissure. Pour les habitudes du monde nordique, c'est assez sérieux".

Un diplomate européen de haut rang, sous couvert d'anonymat, parle d'une ruée.

"Il y a un accord général sur la nécessité de parler à Poutine, mais les initiatives commencent à ressembler à une ruée. Trop de dirigeants croient pouvoir être celui qui amènera Poutine à négocier".

Xavier Bettel, chef de la diplomatie luxembourgeoise, raconte que des collègues lui ont demandé de quel droit un petit pays parlait au président russe. Il répond que certains États s'imaginent que seules la France, l'Allemagne ou les États-Unis peuvent mener une discussion.

Le paradoxe se referme sur lui-même. Plus l'Union réclame une chaise, plus elle expose qu'elle n'a pas de titulaire. Si un premier ministre dit avoir parlé au nom de son pays, il confirme qu'il n'a pas parlé au nom de l'Europe. Si un autre chef de gouvernement répond qu'il faut garder l'Europe unie, il admet que l'unité n'est pas acquise.

6. Ce qui reste ouvert

Les dates divergent. Zelensky donne, lors d'une conférence de presse aux Pays-Bas le 28 octobre, une fourchette du 6 au 10 novembre, selon Al Jazeera. Ouchakov parle de la période après le 4 novembre. Aucune source officielle n'annonce de date arrêtée. C'est une divergence de calendrier, pas de fond.

Le format n'est pas davantage tranché. Peskov dit strictement trilatéral. Stubb dit que des Européens seront là, et Podestà que l'Union sera présente. Euronews rapporte une équipe en préparation. Aucune de ces affirmations ne correspond à une décision formelle.

La représentation reste vide. Seibert est pressenti et non nommé. Kallas n'a pas de mandat. L'équipe conjointe est une solution technique à un problème politique.

À Abu Dhabi, trois délégations sont attendues. L'Europe a une équipe en préparation, deux institutions pour la conduire et aucun mandat clair pour parler au nom des Vingt-Sept. Le verrou du premier round est russe. La clé est européenne, et elle n'est pas encore taillée.

Analyse arrêtée le 29 octobre 2026. Les dates, les formats et les rapports de force cités valent à cette date et peuvent évoluer. Nous ne prédisons pas l'issue : nous posons ce qui est là.

source :  Georisk Watch

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