
par Patrick Lawrence
S'il est une nation au monde qui, plus que toute autre, a besoin de trouver une nouvelle orientation, c'est bien "l'État juif". Mais s'il en est une qui est davantage attachée à sa trajectoire actuelle, c'est également l'État juif.
Le monde entier, ou du moins une bonne partie, a sans doute suivi, mardi, le scrutin auquel a pris part la minorité d'électeurs jouissant du droit de vote sous domination israélienne. C'est mon cas.
Pourtant, je n'ai jamais vraiment su pourquoi je suivais tout cela, conscient - tout comme le reste du monde, ou une bonne partie de celui-ci - que l'issue n'aurait guère d'importance.
Et c'est bien le cas, maintenant que les voix ont été comptées et que les résultats tombent. Aucun des principaux prétendants - ni Netanyahou et son parti de droite, le Likoud, ni Gadi Eisenkot et sa formation de "centre-droit" (notez bien les guillemets) - ne dispose d'assez de sièges pour former un gouvernement sans s'allier à des partis mineurs, incluant très probablement les petites formations arabes.
Comme lors des scrutins précédents, il pourrait s'écouler des semaines avant qu'un bloc ou un autre ne parvienne à former un gouvernement - si tant est que les électeurs israéliens ne soient pas contraints de retourner aux urnes.
Au moment où j'écris ces lignes, avec 93% des bulletins dépouillés, la coalition du Likoud compte 53 sièges à la Knesset, contre 48 pour celle de Gadi Eisenkot ; les deux camps restent donc en deçà des 61 sièges nécessaires pour obtenir la majorité. [Les partis arabes en détiennent 19]. Mais inutile de rester en haleine devant ces manœuvres politiques : le suspense est inexistant.
S'il est une nation au monde qui a, plus que toute autre, besoin de prendre une nouvelle direction, c'est bien "l'État juif". Mais, paradoxalement, il n'en est pas non plus de plus attachée à sa trajectoire actuelle.
Génocide, persécutions, absence de droit, projet du "Grand Israël", cette "guerre sur sept fronts" qu'évoque volontiers Netanyahou : si un changement devait survenir, il ne prendrait vraisemblablement la forme que d'une intensification des agressions du régime sioniste.
Alors que les Israéliens tentent de définir leur avenir politique, une question me vient à l'esprit : comment le reste du monde réagira-t-il, une fois le nouveau gouvernement formé, lorsqu'il apparaîtra cruellement évident - que ce soit sous Netanyahou ou un autre - qu'Israël est soit incapable de changer de cap, soit qu'il n'a tout simplement aucun intérêt à le faire ? Une scène observée mardi à Jérusalem, telle que rapportée par l'agence Associated Press :
"Une jeune électrice, Michal Shiloh, arpentait les rues pour encourager les votes de dernière minute en faveur de candidats comme Bezalel Smotrich, figure de l'extrême droite [le ministre des Finances de Netanyahou, au racisme fanatique].
Avec des amis, elle a exprimé son soutien à Netanyahou, tout en notant -"malheureusement", a-t-elle précisé - une forte participation des électeurs arabes.
"Nous ne voulons pas d'un gouvernement qui inclurait des Arabes", a-t-elle déclaré, illustrant ainsi le glissement vers la droite observé chez certains jeunes Israéliens".
Voilà l'Israël qui s'est rendu aux urnes ce mardi.
Les préoccupations des juifs israéliens étaient multiples au moment de glisser leur bulletin dans l'urne, tout au long de la journée de mardi et jusqu'en soirée : les affaires de corruption à répétition impliquant Netanyahou, sa conduite de la campagne de terreur à Gaza, la crise en Cisjordanie, le statut des juifs ultra-orthodoxes, ou encore l'offensive - toujours contestée - du régime de Netanyahou contre le pouvoir judiciaire.
En revanche, aucun débat sérieux n'a eu lieu concernant le génocide à Gaza, l'escalade de la violence des colons et des soldats en Cisjordanie, les occupations dans le sud du Liban et dans certaines parties de la Syrie, ou encore la guerre contre l'Iran.
Lorsque ces questions ont été abordées, le débat portait uniquement sur un point : Netanyahou a-t-il mené les campagnes de terreur d'Israël de manière "juste", ou a-t-il manqué de violence dans la direction des agressions du régime sioniste ?
Au-delà du débat
Tout cela est bien laid, mais la situation est exactement la même en Amérique et, d'ailleurs, partout ailleurs dans le monde occidental. Sur les questions intérieures, qui n'ont pas de conséquences majeures, les choses peuvent évoluer dans un sens ou dans un autre - laissons, en somme, "fleurir quelques fleurs" -, mais sur le plan géopolitique, rien ne saurait être remis en question : la domination - celle d'Israël en Asie occidentale, celle de l'Occident sur le reste du monde - n'est pas sujette à débat.
Pour le dire autrement, tout Américain qui juge scandaleux que les agressions d'Israël n'aient pas été évoquées mardi devrait se demander quand, pour la dernière fois, le budget du Pentagone a fait l'objet d'un débat sérieux - ou même d'un débat tout court. Il n'y a, au fond, aucune différence entre ces deux types de manquements.
À l'approche des élections, Netanyahou a, de manière délibérée, assidue et explicite, renforcé la volonté du régime sioniste de détruire la République islamique.
Cinq jours avant le scrutin, il a écarté toute possibilité de règlement négocié, quel qu'il soit, avec Téhéran. "Il n'existe qu'un seul moyen d'éliminer cette menace une fois pour toutes : renverser le régime en Iran", a déclaré "Netanyahou" devant une promotion d'officiers de l'armée. "C'est la directive que j'ai donnée à Tsahal, au Mossad et aux services de sécurité".
À l'heure actuelle, l'atmosphère en Israël est imprégnée de ce genre de discours. Dix jours plus tôt, l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS) - un groupe de réflexion proche du pouvoir - a publié un document rédigé par Tamir Hayman, ancien chef du renseignement militaire, intitulé : " Le"nouveau"concept de sécurité nationale".
Hayman y décrit la guerre permanente comme le pilier de la politique de sécurité israélienne, et les accords de paix comme des arrangements temporaires, destinés à être utilisés puis écartés lorsqu'ils ne sont plus d'aucune utilité.
Je note avec intérêt les guillemets que Hayman place autour du terme "nouveau". La seule nouveauté, dans cette politique, réside dans la franchise avec laquelle elle est exposée. C'est là la marque des années Netanyahou - une approche qui pourrait perdurer, même après que la poussière politique sera retombée.
Netanyahou a donc placé la barre plus haut ; il ne faut donc pas s'étonner que Gadi Eisenkot - un général aux positions bellicistes, ancien chef d'état-major de l'armée israélienne - soit déterminé à franchir cet obstacle.
Comme Eisenkot l'a répété à maintes reprises lors de ses interventions publiques, il figure parmi ceux qui estiment que Netanyahou a échoué - se montrant trop "mou" - à détruire le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban, et à instaurer la "stabilité" en Cisjordanie.
Gadi Eisenkot is the father of the so-called Dahyeh Doctrine used against southern suburbs of Beirut in '06: disproportionate retaliation and destruction of civilian infrastructure to establish deterrence. Then used in Gaza. t.co
- Kim Ghattas (@KimGhattas) October 26, 2026
Trita Parsi, vice-président exécutif du Quincy Institute for Responsible Statecraft, a formulé une remarque percutante l'autre jour en analysant le document de Hayman : pour Israël, le seul étalon de réussite en matière de politique de sécurité est l'ampleur des destructions qu'il inflige.
J'ajouterai que, depuis de nombreuses années, c'est également la norme adoptée par les États-Unis : depuis une époque indéterminée, leur rôle sur la scène internationale se résume à celui de "saboteur" - ils ne bâtissent rien.
L'engagement, affirmé avec vigueur par Netanyahou, en faveur d'un génocide retransmis en direct à Gaza et de la destruction de la République islamique - s'inscrivant dans le cadre plus large de son projet de "Grand Israël" (Eretz Israël) - constituera son héritage, qu'il demeure ou non au pouvoir une fois connus les résultats du scrutin de mardi.
Comme l'a souligné Alastair Crooke dans un article publié lundi, les donateurs sionistes - sans qui le président américain Donald Trump n'existerait pas politiquement - ont adopté la position de Netanyahou : toute forme de négociation avec l'Iran est désormais inacceptable ; seule la chute de la République islamique est jugée satisfaisante. "Le terrible pouvoir de l'argent" ("The Terrible Power of the Purse") - une citation de Theodor Herzl - servait d'ailleurs de titre à l'article de Crooke.
La poursuite de la même politique, voire, selon toute probabilité, une aggravation de la situation : voilà ce qui découlera des élections de mardi. Ce qui nous ramène à la question posée plus haut. Lundi, le monde était déjà loin d'être stable. Comment le monde - tant l'Occident que le reste de la planète - réagira-t-il alors que le régime sioniste, quel que soit le nom de celui qui le dirige, ne fait qu'accentuer la crise qui le frappe ?
source : Consortium News via Marie Claire Tellier