
par Mounir Kilani
On vérifie. La main prend le téléphone sans que la décision ait été vraiment prise, le pouce effleure l'écran, la page se recharge, et l'on repose l'appareil. Rien n'est arrivé. On le savait. On le savait avant de regarder, et c'est pour cela qu'on a regardé : pour occuper d'une action minuscule le temps qui ne passe pas.
Le geste est insignifiant, et pourtant il dit quelque chose de notre manière d'être dans l'intervalle.
Car enfin, entre l'envoi d'une demande et l'arrivée d'une réponse, il y avait un espace que nul ne pouvait franchir. Une lettre mettait des jours. On imaginait ce qu'elle pourrait contenir. On préparait sa réponse, et l'on se surprenait à composer des phrases pour un interlocuteur qui n'était pas là.
Un appel restait sans écho jusqu'au soir, et l'on faisait quelque chose de ce silence. Cette impuissance n'était pas agréable ; elle n'était pas non plus une école de sagesse. Mais elle laissait du jeu. Entre le désir et sa satisfaction s'ouvrait un temps que l'on habitait comme on pouvait.
Ce temps-là, nous avons entrepris de le réduire. Non par un projet délibéré, mais par une somme de petites commodités dont chacune est légitime : joindre quelqu'un tout de suite, savoir sans attendre, obtenir sur-le-champ. Le résultat est là, sous nos doigts : presque tout délai nous apparaît désormais comme un défaut de fonctionnement, une friction à éliminer.
Et lorsque le délai ne peut pas être éliminé - parce que la réponse dépend d'un autre, d'une institution, d'un corps qui guérit à son rythme -, nous ne savons plus très bien quoi faire de ce qui reste.
Or ce qui reste n'est pas un vide. L'intervalle n'est pas seulement du temps à passer : il est du temps qui fait quelque chose. Et ce qu'il fait peut modifier ce que nous attendons.
Prenons un cas qui n'a rien d'exceptionnel. Une femme doit revoir quelqu'un qu'elle n'a pas vu depuis des années. La rencontre est fixée, elle aura lieu dans trois semaines. Dès l'instant où la date est prise, cette rencontre commence à exister.
Elle y pense en marchant, en préparant un repas, avant de s'endormir. Elle imagine ce qu'elle dira, ce qu'elle taira, la façon dont l'autre réagira. Certains jours, elle se réjouit ; d'autres jours, elle se demande pourquoi elle a accepté.
Et puis, une semaine avant, alors qu'elle range un placard, elle s'arrête un instant, sans savoir pourquoi, et se dit qu'elle n'a plus très envie d'y aller. Elle ne cherche pas à comprendre. Elle continue de ranger.
C'est pourquoi l'intervalle supprimé n'est pas seulement du temps gagné. C'est aussi une expérience perdue - non pas celle de la patience, mais celle de la transformation. Obtenir la réponse sans avoir supporté la question, parvenir au résultat sans avoir traversé ce qui le précède, c'est risquer d'arriver devant une chose qu'on n'a pas eu le temps d'examiner.
Le désir, lorsqu'il est immédiatement satisfait, peut nous éclairer d'un seul coup. Mais il ne nous laisse pas toujours le temps de découvrir s'il était bien le nôtre, ni de le corriger avant qu'il ne devienne acte.
Ce que nous perdons n'est pas la sagesse de l'attente : c'est la possibilité de comprendre ce que nous voulions avant de l'avoir obtenu.
Il faut ici se garder d'une pente facile. On serait tenté de faire de l'attente une vertu, et de l'impatience un défaut de notre époque. Ce serait faux, et injuste. L'attente n'est pas bonne en soi.
Attendre des soins, un revenu, une décision qui décide de votre vie, la fin d'une souffrance : cette attente-là n'a rien de fécond. Elle est une épreuve, souvent une injustice. La lenteur imposée à ceux qui n'ont pas les moyens de l'éviter est une contrainte exercée par ceux qui n'ont pas à la subir.
Et l'impatience elle-même n'est pas toujours une faiblesse. Il y a des situations qu'il faut refuser sans attendre, des injustices qu'il faut interrompre plutôt que laisser mûrir. Il y a des passivités qu'on nous impose, et que seule l'impatience rompt.
Se dresser, exiger, ne pas patienter : ce sont parfois les seuls gestes justes. L'impatience peut être une lucidité. Elle peut être le signe que l'on refuse de se laisser définir par un délai qu'on n'a pas choisi.
Le discernement ne passe donc pas entre attendre et ne pas attendre. Il passe entre des attentes de nature différente.
Il y a celle qui nous prive : nous dépendons d'une décision qui ne vient pas, et cette dépendance n'a d'autre sens que de nous maintenir dans l'incertitude. Et il y a celle qui nous forme : nous désirons quelque chose, et ce désir demande du temps pour se dire, pour se corriger, pour se connaître.
Ce temps-là, nous pouvons l'accepter, non par résignation, mais parce qu'il fait partie de ce que nous désirons.
Ce qui les distingue n'est pas la durée, ni même l'activité - on peut agir dans une attente subie et rester immobile dans une attente choisie. C'est la liberté dont nous disposons à l'égard du délai, et la place qu'il occupe dans ce que nous cherchons à accomplir.
Une attente acceptée nous apprend que tout ne dépend pas de nous, et cette leçon, si dure soit-elle, n'est pas la même chose que l'impuissance. L'une est une limite reconnue ; l'autre est une limite imposée.
Il y a enfin une chose que l'intervalle rend possible et que nous perdons peut-être le plus sûrement : la découverte que ce que nous voulions n'était pas exactement ce dont nous avions besoin. Le désir, livré à lui-même, se trompe souvent. Il veut la réponse, et la réponse le déçoit.
Mais l'attente ne nous apprend pas seulement à renoncer. Elle nous apprend que le désir change, et que ce changement n'est pas une trahison.
Ce que nous voulions il y a trois semaines, nous ne le voulons plus de la même manière ; et ce déplacement, loin d'être une perte, est peut-être la seule façon dont un désir devient vraiment nôtre. Combler chaque intervalle, c'est se priver de ce déplacement, aller au-devant du désir sans lui laisser le temps de se révéler.
On objectera que cette réflexion est celle d'un homme qui a le loisir d'attendre. C'est vrai, et il faut le dire. Beaucoup d'attentes ne sont pas choisies, et il n'y a aucune profondeur à tirer d'une file d'attente ou d'une maladie qu'on endure.
C'est pourquoi il ne s'agit pas ici de défendre l'attente en général. Il s'agit de distinguer. Certains délais sont des obstacles qu'il faut combattre ; d'autres font partie de ce que nous désirons. Confondre les deux, c'est soit accepter l'inacceptable au nom de la patience, soit détruire, au nom de l'efficacité, ce qui demandait du temps pour advenir.
Le geste du pouce sur l'écran n'est donc pas seulement une petite impatience. C'est le signe d'une difficulté plus profonde : celle de supporter un temps dont nous ne pouvons pas constater immédiatement l'utilité, d'être là sans que rien n'arrive. Cette difficulté n'est pas nouvelle.
Ce qui est nouveau, c'est que nous avons les moyens de ne presque jamais la rencontrer - et que, sans nous en apercevoir, nous avons fini par tenir cette rencontre pour un défaut.
Il ne s'agit pas de réapprendre à attendre comme on apprenait jadis, dans un monde qui n'était pas plus sage. Certains intervalles ne sont pas du temps perdu, mais du temps où quelque chose de nous se forme.
Tout délai, pourtant, ne mérite pas d'être traversé. La femme qui range son placard ne sait pas encore ce qu'elle est devenue dans l'attente. Elle sait seulement qu'elle n'a plus très envie de cette rencontre. Pour l'instant, elle continue de ranger.