
Intro
Les médias et le droit international.
Lama El Horr : Les médias occidentaux ont systématiquement établi un parallèle entre l'Ukraine et Gaza - hypocrisie flagrante, si l'on considère les milliers de sanctions imposées à la Russie, par opposition au régime de faveur réservé à Israël ; ou si l'on considère le soutien militaire et diplomatique illimité dont jouit l'Ukraine, par opposition à l'insensibilité macabre face au génocide des Palestiniens.
Cette guerre cognitive - qui ne s'arrête évidemment pas là - illustre à quel point les médias jouent un rôle crucial dans notre perception du monde, puisque ce sont eux qui décident si votre cause est juste ou injuste, légitime ou illégitime, bref : ce sont eux qui dessinent les contours du droit international.
Est-il absurde de considérer que la propagande médiatique occidentale, auxiliaire de la force brute, incarne une sorte de droit "dynamique" qui se superpose de facto au droit international "tangible" ?
Robert Charvin : Le droit, c'est le pouvoir. Pour le monde occidental, les normes élaborées par les États européens à partir du XVIIe siècle constituent le droit international qui stabilise leur puissance : conçues et mises en œuvre par les puissances dominantes, ces normes juridiques relevant prétendument d'un ordre "naturel" servent avant tout leurs intérêts commerciaux. Cependant, elles ont aussi pour fonction (objective) de leurs fixer des limites : c'est la vertu du droit que de constituer aussi un contre-pouvoir qui profite aux plus faibles. À défaut de ces barrages, les relations internationales ne sont fondées que sur la violence et les rapports de force.
Avec l'hégémonie pluriséculaire des puissances occidentales, le droit international s'est universalisé en dépit de l'opposition de nombreuses populations de la planète, mais sans échapper à une condition fondamentale : les peuples colonisés, en général par la violence, par les États les plus avancés dans le domaine juridique, se sont vus refuser le bénéfice d'y être soumis. Les règles que les populations asservies subissaient étaient exclusivement répressives et exploiteuses jusqu'à la victoire des mouvements de libération nationale dans les années 1960-70.
Si pour certains contemporains (voir par exemple, N. Beaupré et Fl. Louis Histoire mondiale des impérialismes. 2026) "l'impérialisme est un stade suprême de l'État", il l'est à l'évidence pour les États occidentaux !
Selon la doctrine (le plus souvent très conservatrice) des juristes occidentaux (européens et américains), les normes du droit international sont l'expression des sociétés les plus "civilisées" et les plus "développées", porteuses des valeurs les plus avancées de l'Histoire de l'Humanité : le "suprémacisme" et le racisme régnaient déjà aux origines des États-Unis. Ce courant de pensée a dominé la planète durant toute la période coloniale européenne !
Aujourd'hui encore, les États européens cultivent l'illusion qu'ils sont des puissances en mesure de jouer un rôle déterminant dans les relations internationales en dépit de leurs contradictions socio-économiques et de leur vide idéologique. Avoir été dans le passé une grande puissance (comme la France victorieuse de la Première Guerre mondiale en 1918 et dotée d'un immense Empire colonial) n'est pas facilement "guérissable" : la mythologie prend le relais de la réalité.
Dès lors que la société internationale se fragmente et qu'aucune hégémonie ne s'exerce sur elle, comme c'est le cas dans la période actuelle, un constat s'impose : les relations internationales fonctionnent essentiellement aux rapports de force, renforcés par l'avènement d'un "trumpisme" libertarien refusant tout multilatéralisme, hostile aux Nations unies et au droit international : l'unilatéralisme étasunien "devrait" selon la Maison Blanche, s'imposer en raison des seules vertus de la "Civilisation" américaine !
S'ajoute l'émergence sur tous les continents de régimes néofascistes, peut-être dernier stade d'un néocapitalisme en difficulté, apparemment insurmontable (comme par exemple, l'endettement massif des États-Unis ou de la France).
De plus, le pouvoir décisionnel des États dans l'ordre international ne fait aucun progrès démocratique : il demeure comme toujours hyper-concentré entre les mains de quelques-uns dans chaque État et le contrôle populaire n'existe pas, y compris lorsqu'il s'agit d'entrer en guerre ou de la préparer comme le font les États-Unis avec leurs 800 bases militaires sur tous les continents. La "légitimité électorale" toujours avancée par les autorités occidentales comme fondement "démocratique" des décisions dans l'ordre international ne suffit pas lorsqu'on connaît le rôle de l'argent, des influences étrangères et des médias, propriétés privées de quelques fortunes privées (sans parler des manipulations administratives comme, par exemple, le découpage des circonscriptions électorales) !
Qui peut contester que les interventions militaires, ces dernières décennies, contre l'Irak, la Libye, la Syrie, le Venezuela, l'Iran, etc. ont été initiées par un nombre très restreint de décideurs et de services "spéciaux", hors de toute préoccupation juridique et de toute consultation populaire ?
La sous-information sur l'international, malgré la soi-disant "information permanente" des chaînes TV et des réseaux sociaux, est la règle ! Lorsqu'il se produit des événements impossibles à passer sous silence, les médias multiplient les commentaires sans "s'attarder" sur les faits, le plus souvent ignorés par l'opinion.
On peut citer le conflit israélo-palestinien, qui dure depuis des décennies, le massacre du "7 octobre", ceux dont sont victimes les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, l'agression israélo-étasunienne contre l'Iran (présentée surtout à propos de la hausse du prix de l'essence !). Quant au conflit armé Ukraine-Russie, les médias gomment tout ce qui l'a précédé et se limitent aux positions des chefs d'État qui s'opposent et à la "menace" russe qui pèserait sur toute l'Europe "jusqu'aux frontières de l'OTAN" (Le Figaro, sic !).
Cette propagande sommaire mais intéressée, reprise par la presque totalité des forces politiques, l'emporte dans l'opinion, plus préoccupée du pouvoir d'achat, des régimes de retraites et du chômage...
Quelques "ajustements" ont cependant été pratiqués par les grands médias, dont on peut citer certains exemples :
"L'ONU ne sert à rien, elle peut sans dommage disparaître". "C'est l'Union européenne qui a sauvé la paix, avec l'aide de l'OTAN". Les États-Unis trumpistes exigent aujourd'hui, par leurs incohérences, que chaque État européen se préoccupe de "sa souveraineté" économique et militaire. "La Russie est agressive et menace aux"frontières"de l'OTAN" (Le Figaro, sic !).
Le droit économique est bouleversé par les progrès de la Chine : "le libre-échange" et la "libre-concurrence", principes fondamentaux du marché, sont désormais dénoncés depuis qu'ils ne profitent plus aux seuls pays capitalistes !
La question des droits de l'homme après une longue période de propagande n'est plus à l'ordre du jour, tout comme le droit humanitaire. La priorité est désormais la notion de "guerre juste" (notamment contre la Russie, ou la menace des "Arabes" contre Israël). Les courants bellicistes font la une !
Enfin, on peut ajouter, sous la pression de l'extrême-droite, le rejet du droit d'asile et des migrants, avec la thèse du "Grand Remplacement" et de la "Re-migration" qui affecte tous les partis européens, y compris, pour une part, la Gauche.
Les médias, plus responsables encore de la place très minime qu'ils consacrent aux questions internationales et au droit qui les régit, enferment l'opinion de plus en plus xénophobe, raciste et chauvine (particulièrement les néofascistes, partout présents en Europe) dans ses frontières, y compris culturelles. Réduire ce phénomène dans l'évolution de l'Occident, notamment aux États-Unis (voir par exemple les pratiques de la police ICE) serait une faute lourde d'analyse ! Les contre-poids les plus solides sont ceux du mouvement social et d'une jeunesse, plus percutants que les "vieux partis" dont l'influence ne cesse de baisser, ce que les médias évitent de mentionner pour sauvegarder la réputation du régime représentatif !
Mais les médias ne sont pas les seuls responsables de cette crise socio-culturelle, plus particulièrement dans le secteur du droit. Les Facultés de Droit et la doctrine juridique dominante, ultra-conservatrice, s'alignent sur le "climat" général. Elles se détournent des questions de la paix et du développement social, comme de l'environnement ; elles se manifestent avec "prudence" en se consacrant à des thèmes techniques et procéduriers faussement a-politiques, par exemple, dans le secteur du "droit de l'Union européenne".
Pour le reste, la Chine, la Russie, l'Iran, la Corée du Nord sont des "ennemis" déclarés qu'il n'est pas question de prendre en considération
L'hostilité dominante concerne la Russie. Elle est plus timide et prudente vis-à-vis de la Chine
Le Sud est toujours considéré comme un ensemble plus ou moins "sauvage" comme à l'époque coloniale. Nul ne mentionne ou presque, au sein du monde juridique comme dans les médias, les nouvelles structures qui se développent, avec le mouvement des BRICS, dynamisé par la République populaire de Chine ! "L'Occidentalisme" fait essentiellement silence sur le "reste" du monde ! Il s'autoproclame seul "légitime" à agir partout dans le monde comme à l'époque coloniale : son esprit profondément impérialiste demeure, même s'il n'en a plus les moyens ! Les difficultés financières du monde occidental, sa fracture interne, la contestation du dollar comme monnaie mondiale, vont jusqu'à l'orienter vers un militarisme et un jusqu'au-boutisme qui s'illustrent contre la Russie 1 et menacent la paix mondiale. Le "style" trumpiste violent et incohérent est de surcroît contagieux, tout en préoccupant les castes dominantes qui constatent la déchirure du "filet de protection" jugé irremplaçable par les Européens qui ne font "qu'ironiser" sur la Maison Blanche, tout en poursuivant leur allégeance !
En bref, le système occidental n'a plus les moyens de se renouveler, se refusant à se financer sur le capital hyper-concentré et qui se porte parfaitement bien (les taux de profit sont exceptionnels depuis une vingtaine d'années alors que la pauvreté affecte plus de 20% des populations). Le temps du "capitalisme de la séduction" des années 1970 est terminé : est venu celui de la répression et des limitations des libertés et de la remise en cause de "l'État de droit". 2
L'Union européenne entend se sauver par une intégration renforcée sous une hégémonie franco-allemande et au plan idéologique par une militarisation des esprits. Quant au monde industriel, il va bénéficier de subventions publiques renforcées grâce à des productions financées pour la défense nationale !
La conclusion est que le droit international, malgré toutes ses insuffisances, comme l'ONU et les institutions spécialisées (OMS, UNESCO, etc.) malgré leurs faibles moyens, face à l'arrogance agressive du monde occidental et au dangers de guerre que représente un capitalisme libertarien en pleine extension, doit être considéré comme une arme de résistance populaire indispensable pour le maintien de la paix et l'égale souveraineté des États, sans cesse victimes de sanctions arbitraires.
Quoiqu'en pensent les médias et l'opinion occidentale, le droit international reste un outil irremplaçable pour inventer la "démocratie mondiale" respectueuse du droit des peuples à décider de leur sort, y compris malgré des conditions souvent défavorables. On ne peut admettre la formule souvent avancée par les médias français : "le droit international ? C'était avant".
Les normes passées et futures
Lama El Horr : Outre le secteur médiatique, trois grands symboles de l'impérialisme américain se retrouvent aujourd'hui sur le banc des accusés : le dollar, synonyme de coercition économique et monétaire ; Israël et l'OTAN, synonymes d'expansionnisme colonial ; et les structures de centralisation des outils de domination euroatlantiques, que sont la Banque mondiale, le FMI et l'OMC - mais aussi, dans une large mesure, la CPI et l'ONU.
En face, nous voyons l'émergence de structures et d'outils alternatifs, dont l'objet est de réduire la vulnérabilité de la majorité mondiale, représentée par l'OCS, les BRICS et le Sud global, face aux structures de coercition du bloc atlantique.
À terme, voyez-vous la substitution d'un monde à un autre, ou plutôt, le réajustement des normes légales régissant les structures dominées par le bloc atlantique ? Dans les deux cas, comment pensez-vous que la Chine pourra contribuer à ajuster ces normes ?
Robert Charvin : Le phénomène contemporain le plus spectaculaire dans les relations internationales est la place prépondérante des rapports de force. Au-delà des grandes puissances qui ont les moyens de favoriser leurs intérêts propres, c'est le système économique dominant dont les acteurs principaux (les grands groupes industriels et surtout financiers) qui imposent cette logique de violence. Le paradoxe, c'est que ce sont les peuples qui sont à la fois victimes des guerres et des différents recours à la force armée et policière et accusés d'en être les principaux responsables bien que se pliant le plus souvent aux volontés politiques dominantes.
Ce lieu commun a évidemment une part de vrai : la manipulation systématique des individus et l'instrumentalisation de plus en plus forcenée des technologies les plus avancées facilitent toutes les soumissions. 3
L'inégalité régnant entre les États et les peuples est l'obstacle fondamental à toute régulation pacifique de la société internationale, qui est loin d'être une "communauté", formule diplomatique très abusive. Les États-Unis "Trumpistes" et leur personnel politique, tous adeptes militants du règne du dollar et de la marchandisation systématique de toute réalisation humaine, tendent à imposer par tous les moyens un unilatéralisme contraire au nécessaire multilatéralisme respectant la richesse plurielle des peuples de la planète et de leur civilisation.
La création du "Comité pour la Paix" regroupant une vingtaine d'États plus ou moins satellisés, mais déjà doté d'un budget supérieur à celui de l'ONU, est une illustration caricaturale de l'arrogance dévastatrice des États-Unis, encore première puissance financière et militaire du monde !
Les États-Unis trumpistes, non sans ridicule, apparaissent comme des agresseurs potentiels permanents de tous les peuples, en se considérant pour l'éternité "centre du monde" et d'une "civilisation supérieure" ! Toutes les sociétés qui dérangent et dont les ressources sont "appétissantes" de l'Irak à la Libye, jusqu'au Venezuela, à l'Iran et même au Groenland en font l'expérience. La violence américaine, soit militaire soit économiquement punitive (comme à l'encontre de Cuba ou de la Corée du Nord, ou vis-à-vis de leurs "alliés" européens, avec le système de sanctions ou d'embargos) ne laisse aucune place au droit international. Le Trumpisme offre même une légitimité aux néofascismes qui émergent sur tous les continents.
Non seulement les affrontements armés se multiplient ces dernières années directement ou indirectement de la responsabilité de la Maison Blanche, mais la question décisive de "l'environnement", du climat, des pollutions qui détruisent le monde vivant fait l'objet d'un déni menaçant les humains, la Nature, le climat, etc., malgré les avertissements du monde scientifique qui remontent aux années 1970 !
Les États-Unis servent de modèle et de référence à tous ceux qui ont pour ambition d'imposer leur hégémonie : c'est le cas, par exemples, de l'État d'Israël sur le Moyen Orient, de l'Argentine de Milei et des régimes "illibéraux" comme la Pologne... Les pays "sans intérêt" pour les puissants, comme Haïti ou la plupart des micro-États insulaires sont quant à eux abandonnés à leur mauvais sort, de même que les peuples autochtones.
Cette réalité de plus en plus dégradée n'empêche pas la pérennisation d'un discours répétitif en faveur de la "démocratie libérale" détenue pour l'éternité par les États occidentaux à l'encontre du reste du monde.
Ce contre-sens, très discutable dans l'ordre interne en raison de la misère sociale et des inégalités qui s'y développent, est très profond dans l'ordre international.
Les normes essentielles adoptées à la fin de la Seconde Guerre mondiale par les vainqueurs du nazisme, dans la Charte des Nations unies, tendent à être ouvertement répudiées. Le principe fondamental de "l'égale souveraineté" de tous les États est rejeté, comme si le dernier recours de l'occidentalisme était la destruction complète des adversaires grâce à un soi-disant "droit d'ingérence" ou droit de "protection" qui après leur heure de gloire ont perdu toute positivité (voir les positions françaises des premières années 2000 qui prétendaient "protéger" les droits de l'homme et imposer un "impérialisme démocratique" 4 ! La rupture avec la "libre détermination des peuples" n'a en réalité jamais été réellement admise par ceux qui avaient la force de s'imposer...
Aujourd'hui, les États-Unis et l'OTAN, toute en se "réarmant", dans un esprit belliciste, s'efforcent de déstabiliser en usant des pires méthodes les États "ennemis", style Cuba, Venezuela, en intervenant grâce à l'argent et aux technologies les plus perfectionnées. C'est ainsi que l'Occident n'a plus d'allié mais uniquement des "clients", des "néo-colonisés" en voie de constitution ou des pays dont le chaos est devenu permanent (par exemple, la Libye, dont le pétrole a été largement récupéré par les grandes compagnies depuis 2011 !).
L'Occident est revenu à l'archaïque "droit d'intervention d'humanité", inventé avec le soutien de l'Église catholique, proclamé en 1885 par l'Acte Final de Berlin et équipé idéologiquement d'un racisme virulent !
Toutefois, il faut aussi constater qu'à cette "contre-révolution" pratique et idéologique de nature "occidentaliste", s'oppose une voie, dont celle de la Chine, porteuse des valeurs traditionnelles à sauvegarder, déjà inscrites dans la Charte des Nations unies, capital juridique le plus précieux, et des méthodes nouvelles pour les faire mieux respecter.
Le maintien de la paix, objectif capital des Nations unies, demeure évidemment le principe fondamental à sauvegarder, en dépit de tous les obstacles et même des intérêts les plus légitimes. La négociation et la diplomatie, autrement dit le politique et le droit et non la violence doivent se renforcer grâce au principe de l'égalité, c'est-à-dire grâce au droit du développement et du progrès socio-économique de tous les peuples.
Ce développement passe aujourd'hui par le respect de la nature et du monde vivant, quel qu'il soit, ce qui implique la promotion d'un nouveau droit qui s'exprime dans les Coop, mais qui n'est pas encore contraignant ! On peut même concevoir une juridiction internationale chargée de sanctionner les crimes contre l'humanité d'un type nouveau que constituent toutes les violations de l'environnement et par conséquent de la vie humaine, animale et végétale.
Toutes les manœuvres de ralentissement en la matière sont de nature tout aussi criminelle que les affrontements armés les plus traditionnels : on peut même constater qu'elles provoquent des dégâts plus importants que les guerres !
Dans le contexte international actuel, en cours de profonds renouvellements, sont apparues des forces qui avancent vers un nouveau projet de société internationale. Il s'agit des BRICS et du Sud Global, stimulés par la R.P de Chine, sans négliger les oppositions qui survivent dans les pays occidentaux et qui sont encore en mesure de favoriser leur contribution.
La Chine, qui n'a pas eu durant des siècles une tradition juridique dominante et dont la régulation était d'une autre nature, tend à prendre en charge la survie du droit international en se substituant à l'Occident qui désormais le viole sans complexe et sans rappel de sa légitimité passée qui était le respect du droit (du moins formel).
Si une nouvelle "communauté" d'États n'affecte pas l'unité du monde chinois, son immense patience historique basée sur sa conception du "temps-long" qui contrarie la courte-vue d'un Occident partisan "du tout et son contraire" et du "n'importe quoi" en réalité un grand vide idéologique, celle-ci peut réussir.
Elle peut être à la fois protectrice de la souveraineté de chaque peuple et protectrice d'un climat de tolérance réciproque pour toutes les différences politiques et culturelles. L'essentiel en effet est la coopération dans tous les domaines, favorable à un développement équilibré et égalitaire, librement choisi par chaque membre associé. Le "changement d'ère" peut être une création continue permettant d'évacuer progressivement le recours à la force et la naissance d'un droit international radicalement nouveau. Il est tout à fait concevable que cette nouvelle puisse débuter dès 2049, date du 100e anniversaire de la Révolution chinoise à condition que les rapports de force commencent à s'inverser pour assurer l'effectivité du projet de changement global.
En effet, le droit n'est effectif que s'il bénéficie de moyens pour neutraliser ses adversaires, essentiellement économiques et financiers. D'où la nécessité de sortir du monde du dollar, au service des États-Unis (qui malgré 40 000 milliards de dette ne sont jamais mis en faillite !). La nouvelle force y travaille, y compris l'Afrique qui veut rejeter, par exemple, le "Franc CFA" !
Pourraient aussi se libérer les peuples insatisfaits de l'ordre capitaliste, ce qui est aujourd'hui excessivement difficile dans le cadre de l'Atlantisme et de ses outils de domination, par le relais (illégal) des sanctions, des embargos et des menaces d'intervention militaire.
Si diverses institutions internationales sont à radicalement modifier ou supprimer (comme le FMI, l'OMC, la Banque mondiale, etc.), doivent au contraire être confortées l'ONU et sa Charte, l'OMS, l'UNESCO, etc. en mesure de jouer un rôle progressiste dans l'évolution de la société internationale. Ces institutions ont besoin de contributions financières très supérieures et nul n'a intérêt à les mettre en cause : si l'ONU, par exemple, est paralysée, c'est avant tout le fruit des États les mieux dotés ! Avec des moyens supplémentaires, son rôle pourrait être très positif !
Les réformes à intervenir peuvent être l'élargissement du Conseil de Sécurité à des États appartenant au "Sud Global", notamment africains, l'attribution d'une force contraignante à certaines catégories de résolutions de l'Assemblée générale alors que l'Occident se refuse de plus en plus à toute contrainte juridique, par exemple pour limiter les pleins pouvoirs que s'attribuent les firmes transnationales souvent plus "riches" que nombre d'États eux-mêmes ! C'est par un droit vivant mais confirmant l'interdiction du recours à la force, appuyée par une force d'interposition propre aux Nations unies permanente, que la violence peut être stoppée.
La notion de légitime défense doit aussi être précisée et ne pas laisser entre-ouvertes les interprétations de mauvaise foi. Le droit international, qui s'est toujours mal porté, est sur le point de disparaître si le processus en cours s'accélère : on le constate par exemple par le scandale que représente la politique d'Israël à l'encontre des Palestiniens ! Le droit doit survivre car il peut être un outil de combat progressiste efficace, lorsqu'il perturbe la liberté du marché et des grandes firmes.
Le libertarisme est au pouvoir dans certains pays et les multinationales ignorent les frontières... sauf pour les hommes ! ! Le droit d'asile et celui des migrants sont systématiquement bafoués : les migrants en Occident sont particulièrement maltraités et sont expérimentées des techniques d'externalisation du contrôle migratoire violant ouvertement les droits humains les plus basiques !
Il convient en fait de préciser avec rigueur l'ensemble des normes du droit international pour que ne puissent plus jouer les interprétations de mauvaise foi qui sont monnaie courante : le flou juridique produit un droit soit illisible soit manipulateur. L'ère nouvelle peut être celle de la clarification du droit international, ce qui implique une mobilisation des juristes formés "autrement", c'est-à-dire indissociés des experts des autres sciences sociales et humaines 5. L'interdisciplinarité est une exigence scientifique et progressiste, y compris pour les juristes !
La Chine, pour sa part, avance avec prudence, méthode et efficacité. Cette trajectoire constitue une exceptionnelle revanche historique sur l'Occident qui s'est permis de la soumettre au XIXe siècle.
Elle a su d'ores et déjà jouer un rôle irremplaçable dans l'évolution de la société internationale. Elle s'intègre avec efficacité dans les institutions internationales existantes et crée des structures nouvelles (Coopération de Shanghai, banque concurrente de la Banque Mondiale, etc.). Elle prend des initiatives inédites, comme par exemple, la suppression des droits de douane pour 53 États africains !
La qualité de la civilisation et de la culture chinoise et celles des BRICS et des États du Sud, qui ont tous leur richesse nationale à offrir à la planète, doit pouvoir permettre une renaissance des valeurs universelles et syncrétiques en vue d'une nouvelle société internationale, fondée sur le multilatéralisme, l'indépendance, la coopération et le maintien de la paix, malgré les inévitables contradictions.
Tout avenir est incertain, ce sont les peuples qui décideront. La certitude c'est que l'Occidentalisme est à bout de souffle, malgré ses capacités d'adaptation et sa puissance culturelle : le capitalisme est un grand malade dont seules 10% au maximum des populations se portent bien ! La réussite de la Chine et de ceux qui emprunteront "la Route de la Soie", source de nouvelles normes et de nouvelles institutions dont certaines ont déjà vu le jour, serait d'inverser les chiffres !
La croissance non pas exclusivement de la puissance économique de la Chine, mais de son prestige international, ne peut que servir l'ère nouvelle rendue possible ! Beaucoup de composantes de cette "Majorité Mondiale" dépendent de la qualité de la gestion d'une Chine échappant par sa "sinisation" aux modèles que cherche à imposer le capitalisme encore dominant.
Le droit international peut acquérir une fonction nouvelle non seulement de structuration, mais aussi d'arme (pacifique) pour révolutionner le monde contre les soi-disant "démocraties autoritaires" en plein développement ! Il faut donner pleine effectivité à la formule de la Charte des Nations unies : "Nous, peuples..." dans la fidélité aux fondateurs des années 1940 ! La démocratie internationale reste à inventer sans mettre en cause la souveraineté internationale qui doit gagner en effectivité face aux dérives impériales.
Le prix élevé du contrat social
Lama El Horr : On est responsable de ce que l'on voit, disait l'autre... Ne pensez-vous pas que l'on a peut-être exagéré le niveau d'omnipotence des États-Unis, et par conséquent, leur niveau d'emprise sur les règles censées régir les relations entre les différents pays ? Aussi bien leurs alliés que leurs adversaires les ont qualifiés d'hégémon, d'hyperpuissance - certains allant même jusqu'à qualifier l'ordre impérialiste américain d'épilogue de l'histoire universelle...
Au prix, certes, de décennies d'asphyxie et d'épreuves, la résilience iranienne a déconstruit le postulat selon lequel la capitulation face à un adversaire militairement supérieur est inéluctable.
Sans faire de futiles procès d'intention aux puissances de demain, comment peut-on se prémunir, à l'avenir, contre la répétition d'un tel mirage, où la supériorité militaire d'un adversaire géopolitique rime avec asservissement du reste du monde ? Existe-t-il un moyen d'échapper à l'adage selon lequel la force fait le droit ? Ou devra-t-on toujours miser sur la miraculeuse survie des "damnés de la terre", c'est-à-dire, sur de nouveaux Haïti, Cuba, Congo, Iran et Palestine, et tant d'autres, avant de parvenir à (re)fonder un contrat social ?
Robert Charvin : Nul ne peut contester "l'américanisation" de la majorité des États dans le monde et du mode de vie de nombreux pays durant la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale dont les États-Unis ont tiré tous les bénéfices sans subir le moindre dommage matériel. La pénurie des pays européens liée aux destructions et la pseudo "assistance" du Plan Marshall ont fait des États-Unis la référence d'une "modernité" incomparable. La jeunesse des pays d'orientation socialiste et de nombreux pays du Sud (malgré la ségrégation raciale étasunienne) a elle-même été séduite par "l'american way of life". Le "jean" produit aux USA, le style vestimentaire jusqu'à la coupe de cheveux (voir la controverse en RDA) l'emportaient sur les efforts de promotion culturelle, d'industrialisation et les avancées de l'égalité sociale : mais pour la première fois dans l'Histoire, le rôle de l'argent était réduit ! Objectif du communisme, l'amélioration des rapports humains semblait pouvoir aboutir.
La croissance spectaculaire du pays vaincu, l'Allemagne fédérale, et de la France, malmenée durant les années d'occupation nazie, l'a cependant emporté dans les esprits d'une partie de la population de l'Europe de l'Est et peut-être de l'Union soviétique elle-même : il y avait, semble-t-il, un "Ouest" attractif et une "grisaille" pesante à "l'Est" ! La bataille idéologique ne semble pas avoir été menée avec la qualité nécessaire pour rivaliser avec le "capitalisme de la séduction" 6 des années 1960-70.
Dès 1947, avec la réinsertion du personnel politique de la collaboration avec les nazis, la relance économique et la capacité du capitalisme à favoriser une certaine redistribution sociale limitant le chômage et majorant les salaires, conjuguées avec la conception d'une "démocratie" peu exigeante pour les citoyens 7, malgré les guerres contre les mouvements de libération anticolonialiste, le mythe du "monde libre" s'est imposé. La "guerre froide" et la vive hostilité de l'Occident à l'encontre de l'URSS, de la Chine (liée à la guerre de Corée - première défaite, partielle, de l'armée américaine) sont devenues l'obsession unique de l'OTAN créant de graves difficultés aux économies socialistes en raison des moyens financiers à consacrer à leur défense nationale.
La défaite des premières années 1990 et la relégation de la Russie au second rang des grandes puissances ont couronné l'évolution des rapports de force en faveur de l'occidentalisme.
Toutefois les crises successives du monde capitaliste, particulièrement dans les années 1990-2000 et les échecs entraînant la naissance du "Tiers Monde" ont créé les conditions d'une mutation des rapports de force.
L'omnipotence des États-Unis s'est profondément dégradée, particulièrement avec l'avènement d'un parti républicain devenu ultra-réactionnaire et de l'installation de D. Trump à la présidence et sa politique incohérente. Les États-Unis et l'Europe se sont fracturés : le "modèle" américain ne fait plus recette ; la confiance politique est rompue et les contradictions économiques sont de nature inextricable. C'est la violence et la force qui sont désormais les outils essentiels de l'hégémonie étasunienne 8 : l'image populaire des États-Unis est profondément dégradée et leurs armes sont devenues exclusivement le dollar et la brutalité militaire. L'impérialisme américain change de nature et se manifeste aujourd'hui à l'encontre de ses anciens alliés : la servitude européenne qui néanmoins se poursuit dans les relations internationales et financières est de moins en moins volontaire.
Les campagnes "anti-totalitaires" visant la Russie et la Chine se délitent avec la montée des soi-disant régimes "illibéraux", en réalité néofascistes. Cette déconstruction de la propagande étasunienne et plus généralement occidentale ouvre des perspectives renouvelées dans les relations internationales : le "sérieux" et la "cohérence" responsables de l'État et du parti communiste chinois, par exemple, marquent des points dans l'opinion mondiale.
Nul ne traite encore la Chine de pays de seconde zone : elle est considérée désormais comme une grande puissance politique de premier plan militaire mais surtout technologique et scientifique avec qui il y a nécessité de négocier : la Chine a réussi la démonstration qu'un peuple peut se libérer et s'imposer sur la scène internationale après mille difficultés évidemment sans se plier à tous les compromis, comme ont dû le faire après la Seconde Guerre mondiale les pays dits "socialistes" mais qui n'ont pu s'offrir une logique de fonctionnement de nature totalement "socialiste" !
Les compromis toujours inévitables dans les relations internationales peuvent désormais ne pas aller jusqu'à la subordination, malgré ce que les États-Unis tentent de mettre en œuvre au Venezuela, à Cuba et en Iran en imposant de nouvelles formes de pillage. L'efficacité de la force militaire étasunienne semble même sérieusement affaiblie 9 : la défaite au Vietnam était un premier avertissement, le retrait d'Afghanistan, la perte de contrôle au moins partielle de l'Irak, de la Turquie, de l'Union européenne, et l'échec électoral au Brésil en 2026.
Ce qui est certain, c'est qu'en dépit de la supériorité technique militaire des forces américaines sur toutes les armées du monde, celle-ci ne garantit en rien une victoire inéluctable ! On ne peut écarter à ce propos les vraisemblables intérêts contradictoires de la caste dominante étasunienne qui rendent incohérente sa politique étrangère 10, ainsi que la faible combativité des troupes. La porte des libertés souveraines des peuples semble s'entr'ouvrir s'ils sont décidés à en payer le prix. Ce fut dans les années 1950-60 le cas des peuples colonisés d'Afrique qui se sont libérés, comme l'Algérie par exemple, avec ses propres forces et l'aide mesurée de l'URSS et de la Yougoslavie titiste (voir le discours d'Alger de E. Che Guevara).
Cuba apporte aussi la preuve que dans les pires conditions, il était possible de résister au blocus de plusieurs décennies, même si aujourd'hui la situation est excessivement menaçante.
On peut imaginer de nouvelles révolutions moins prématurées dans des pays encore insoupçonnés mais où des conditions sont réunies pour que le peuple s'éveille à de nouvelles valeurs pour de nouveaux projets : en 1789, la France, très isolée au milieu des monarchies européennes, a pu se libérer et s'auto-transformer.
On peut concevoir qu'à moyen terme la même démarche peut se reproduire sur tous les continents, peut-être particulièrement en Afrique où la jeunesse ne supporte plus la présence des ex-colonisateurs, après tant de décennies de subordination néocoloniale (dans les pays du Sahel, ou même en Côte d'Ivoire ou au Sénégal).
Le droit aura toujours besoin de la force pour être respecté et même pour le créer : c'est la nature de cette force qui peut se renouveler. La part de l'influence idéologique peut tout faire basculer si elle se combine avec la mise en mouvement pacifique des masses populaires : il n'est pas interdit d'imaginer des "damnés de la terre" intelligents et même subtiles face au pouvoir de l'argent.
Le monde intellectuel de tous les pays a un credo qui peut-être n'est pas synonyme d'illusions : les forces de l'esprit, qui sont moins coûteuses que les équipements militaires, ne seraient-elles pas en mesure de l'emporter, si elles sont conséquentes ?
- Sont "oubliés" la guerre contre la Yougoslavie et sa destruction, les accords d'Helsinki, les engagements pris avec l'URSS de la période Gorbatchev, la fascisation progressive des divers pays d'Europe de l'Est...
- Les juristes critiques rencontrent des difficultés renforcées pour publier leurs analyses soit par une censure de fait soit par la réduction du nombre de publications, faute de moyens financiers (par exemple, la Revue "Droits" éditée à Paris). Cf. R. Charvin. Répliques. Droit international/ Relations internationales. Pédone. 2022. Préface de D. Alland.
- On note que "l'image" (photographique ou filmée des reporteurs de presse) non encore censurés a contribué à faire cesser la guerre contre le Vietnam que menait le régime de Nixon (on se souvient de la photo de la petite fille brûlée par le napalm courant sur une route bombardée par l'armée américaine). La censure a mis fin à la liberté de l'image aux États-Unis.
- Cf. R. Charvin "L'anti-souverainisme et l'ingérence destructrice", in Répliques, op. cit, p. 116 et s.
- Cf. R. Charvin. G. Germani. Le mouvement "critique du droit" 1978-1987. Delga. 2026.
- Cf. Michel Clouscard. Le capitalisme de la séduction. 1981 - rééditions 2006, 2009. Éditions Delga.
- L'absence d'un contrôle social de la part du pouvoir politique et le laisser-aller toléré des citoyens, combinés avec une répression limitée à un nombre réduit de militants politiques ou syndicaux ont créé l'illusion d'une "Liberté" mythique (au singulier et avec majuscule), alors qu'elle servait essentiellement à occulter les régressions "à petits pas de velours" des libertés (au pluriel et sans majuscule).
- Le comportement des États-Unis vis-à-vis de la Cour Pénale Internationale et de certains juges de la juridiction internationale est révélateur : pas question pour les Américains de se soumettre pour quelque motif que ce soit à une procédure judiciaire. C'est selon le président Trump aux juges qu'il faut appliquer des sanctions pour abus de pouvoir.
- Il est vrai cependant qu'il ne peut y avoir de justice organisée hors d'une communauté suffisamment homogène : la création d'une Cour Pénale dans l'ordre international était, semble-t-il, prématurée. La position des États africains qui la refusent, tout comme les États-Unis ou Israël, fait apparaître qu'elle ne peut fonctionner dans une société internationale profondément fracturée.
- Face à la brutalité primitive de la politique étrangère des États-Unis "trumpistes", la Chine adopte l'un de ses principes traditionnels qui est de "traverser la rivière en tâtant les pierres". On ne peut s'étonner des différences de pratiques et de style entre un pays qui est né il y a peu de siècles avec le génocide des Amérindiens et la Chine dont le passé civilisationnel connu a plus de 3500 ans d'existence et qui est en train de réussir un syncrétisme entre tradition et révolution.
- On peut noter que la Commission de l'Union européenne se paralyse souvent et n'agit pas parce que tout simplement les chefs des États membres n'ont pas envie d'agir.