
Le président Luiz Inácio Lula da Silva s'adressant à la foule à São Paulo
après sa réélection [Photo: Paulo Pinto/Agencia Brasil]
Par Tomas Castanheira
Dimanche 25 octobre, des millions de travailleurs et de jeunes brésiliens ont voté contre la montée du fascisme. Le revirement qui a permis la réélection de Luiz Inácio Lula da Silva, du Parti des travailleurs (PT), a été porté par un rejet massif d'un nouveau gouvernement des Bolsonaro, rejet qui, dans les semaines précédentes, a fait descendre des foules dans la rue et a conduit aux urnes des millions de travailleurs et de jeunes qui s'étaient massivement abstenus au premier tour.
Ils ont également voté dans l'attente que le gouvernement du PT, une fois réélu, opérerait un virage à gauche et répondrait à leurs besoins sociaux les plus pressants. Lula a laissé entrevoir la fin du régime 6×1 (six jours de travail pour un jour de repos) ainsi que des exonérations d'impôt pour les tranches de revenus les plus faibles. Lors du dernier débat, lorsque Flávio l'a traité de "neuf doigts", une insulte qui exhale la haine de l'extrême droite envers la classe ouvrière, Lula a réagi avec vigueur en rappelant qu'il avait perdu ce doigt à 17 ans, en travaillant de nuit dans une usine métallurgique. Selon certains analystes, cette réponse a trouvé un puissant écho au sein de la classe ouvrière et a contribué à lui assurer la victoire.
Les résultats des urnes ont été immédiatement contestés. Lundi, le capital financier a rendu son propre verdict : la Bourse brésilienne a plongé, le dollar s'est envolé et le gouvernement réélu a commencé à se voir intimer l'ordre d'appliquer le même programme de coupes que celui que l'on attendait de son adversaire, un ordre dicté avec l'autorité d'une dictature qui ne se soumet à aucune élection, quelle qu'elle soit. Mercredi, le candidat fascisant battu, Flávio Bolsonaro, s'est proclamé président du Brésil sur le sol américain, sous la protection de Washington.
La puissance colossale mobilisée par le capital financier et l'impérialisme américain, d'abord pour intervenir dans les élections, puis pour dicter son programme au gouvernement élu sous la menace permanente de son renversement, pose à la classe ouvrière brésilienne la question de savoir qui gouverne réellement.
Un gouvernement parallèle sous la protection de Washington
Flávio Bolsonaro, sénateur du Parti libéral (PL) et fils de Jair Bolsonaro, l'ancien président fascisant condamné à 27 ans de prison pour sa tentative avortée de coup d'État de janvier 2023, a fui le Brésil au mépris d'une décision de la Cour suprême fédérale (STF) et a été reçu aux États-Unis avec l'approbation expresse de Donald Trump. Quelques heures après avoir atterri à Miami, il s'est proclamé "véritable président élu du Brésil", avant de troquer ce titre contre l'euphémisme "leader du Brésil" et d'annoncer : "Je dirigerai l'opposition depuis ici." Sa lettre lance un "gouvernement parallèle" basé à l'étranger : une plateforme contre-révolutionnaire qui conspire ouvertement pour renverser le gouvernement élu et appelle à un coup d'État militaire.
Trump, qui a déclaré que le scrutin "ressemblait à une nouvelle élection truquée", n'a pour l'instant pas reconnu Flávio comme président. Cette position ambiguë légitime l'accusation de fraude et maintient braqué sur le gouvernement élu un pistolet armé, qui pourra faire feu lorsque les conditions seront jugées favorables.
Le refuge offert à Flávio couronne plus d'un an de guerre économique et d'ingérence politique ouverte contre le Brésil : des droits de douane de 50 pour cent sur "tous les produits brésiliens, quels qu'ils soient", des sanctions contre les juges de la Cour suprême du Brésil, la désignation des plus grands groupes criminels du pays comme "organisations terroristes" et la réception de Flávio à la Maison-Blanche en pleine campagne.
L'intervention de l'impérialisme américain s'est également manifestée directement dans la campagne, dans deux affaires faisant l'objet d'enquêtes : il existe des indices selon lesquels Meta, propriétaire de Facebook, Instagram et WhatsApp, aurait limité la portée de la campagne de Lula, et une enquête examine les relations de la campagne bolsonariste avec le Rockbridge Network, un réseau de donateurs cofondé par le vice-président des États-Unis JD Vance. Cette intervention s'inscrit dans une offensive de domination néocoloniale de l'Amérique latine, visant à imposer un contrôle direct sur ses ressources stratégiques et à contrer l'influence économique chinoise, dans le cadre des préparatifs de Washington en vue d'une guerre contre la Chine.
Les ordres du capital financier
À côté de cet interventionnisme criminel et éhonté, les principaux organes du capital financier international dictent leurs exigences au gouvernement brésilien élu, sur un ton de commandement qui ne s'embarrasse d'aucune civilité diplomatique.
Le magazine britannique The Economist a publié après l'élection un éditorial intitulé "Les marchés sont consternés par la victoire surprise de Lula - et pour cause". Le texte affirme sans détour : soit le gouvernement renonce à ses promesses de campagne et se soumet aux exigences du capital, soit il sera réduit "en cendres". Le magazine commence par constater que "si les partisans de Lula jubilent, les marchés sont effrayés", et ajoute qu'ils "ont raison de l'être".
On accuse Lula d'avoir "minimisé la nécessité de la discipline budgétaire" pendant la campagne et d'avoir promis "une débauche de nouveaux et gros cadeaux". Ce que les porte-parole de l'oligarchie capitaliste appellent "débauche" se résume en réalité à des miettes, comme la promesse d'une hausse des prestations sociales pour les plus pauvres et de la gratuité des transports publics le week-end, qui ne commencent même pas à s'attaquer aux niveaux brutaux d'inégalités sociales du pays.
The Economist conclut sans ambages que les quatre dernières années de Lula au pouvoir "devront être très différentes des quatre précédentes" et qu'il "n'a pas beaucoup de temps pour convaincre les investisseurs qu'il changera de cap". Le dernier mandat de Lula, loin d'avoir accru les dépenses sociales, a été un gouvernement d'austérité budgétaire, et le rejet massif que le PT a subi au premier tour a été le produit direct de ces politiques.
Viennent ensuite les ordres : Lula "devrait commencer immédiatement en nommant un ministre des Finances auquel les investisseurs feront confiance", puis "doit annoncer un plan crédible de réforme budgétaire".
Le Financial Times s'est montré plus explicite encore sur le mécanisme du chantage. Lula "doit maîtriser les dépenses publiques, faute de quoi des investisseurs de plus en plus réticents à financer son gouvernement pourraient lui forcer la main". Le journal va jusqu'à lui dicter ses mots : "Lula devrait commencer par changer de rhétorique." Il rappelle que, durant la campagne, le président "avait dit que c'était"babaquice", ou une sottise, de parler de resserrement budgétaire". Lula doit aussi bâtir "la coalition la plus large possible" au Congrès, en approfondissant les alliances de 2022, qui, de l'avis du FT, ne sont pas allées assez loin vers la droite. Lula lui-même a indiqué dans son discours de victoire que tel est son objectif : "Je n'ai pas choisi le Congrès, le peuple l'a choisi, et c'est avec lui que je travaillerai et que je ferai adopter des textes."
Les diktats de l'oligarchie financière se résument dans la phrase par laquelle The Economist conclut son éditorial : si Lula croit que sa victoire est "une excuse pour s'entêter dans les politiques qui ont eu raison de Flávio, il provoquera une crise budgétaire et une profonde récession. Sa victoire dorée sera réduite en cendres." Ce que le capital exige, c'est que le gouvernement élu applique le même programme d'austérité que la bourgeoisie attendait de Flávio Bolsonaro, le même programme que le FMI a déclaré "urgent" à l'échelle mondiale et qui a provoqué la mobilisation de centaines de milliers de jeunes et de travailleurs dans les rues de France.
Le Front large se prépare à obéir
Le gouvernement n'a pas attendu l'investiture pour répondre. Mardi, le ministre des Finances Dario Durigan a laissé entendre que des mesures d'ajustement budgétaire seraient bientôt annoncées par la nouvelle équipe gouvernementale en cours de formation.
Parmi les noms les plus souvent cités pour diriger le ministère des Finances figurent le vice-président Geraldo Alckmin, présenté pendant la campagne comme l'homme qui comprend l'ajustement budgétaire, et Rafael Fonteles, gouverneur du PT dans le Piauí et l'un des coordinateurs de la campagne de Lula pour le second tour. Surnommé le "Tarcísio de la gauche" - en référence à Tarcísio de Freitas, le gouverneur bolsonariste de São Paulo -, Fonteles a privatisé les services d'assainissement de l'État, accordé des concessions autoroutières et imposé un plafonnement des dépenses sur dix ans.
La pseudo-gauche fournit déjà la justification. Dans un article publié après l'élection, Leonardo Attuch, rédacteur en chef de Brasil 247, l'un des principaux médias alignés sur le PT, soutient que l'ajustement budgétaire "ne devrait pas être un tabou" durant le quatrième mandat. "Il faut reconnaître que la responsabilité budgétaire n'est pas l'étendard exclusif de la droite, des banques ou du marché financier", écrit-il, avant de s'employer à vendre l'idée cynique selon laquelle l'austérité serait bénéfique "surtout pour les plus pauvres". La responsabilité budgétaire, conclut-il, "ne doit pas être vue comme une concession au marché".
Le gouvernement du Front large - la coalition qui rassemble le PT et des partis de la droite traditionnelle - est acculé. De par sa nature même de gouvernement de coalition de la bourgeoisie brésilienne, il est condamné à imposer le programme du capital. Mais les travailleurs et les jeunes, qui ont rendu possible le revirement au second tour, ont voté en attendant un gouvernement qui servirait leurs intérêts. Lula cherchera une voie de demi-mesures où la marge de manœuvre est extrêmement étroite. Plus la subordination des travailleurs et des jeunes à ce gouvernement et à ses appareils syndicaux et politiques se prolongera, plus la désillusion se muera en démoralisation, terrain sur lequel l'extrême droite se renforce et sur lequel se prépare le prochain coup d'État.
L'impérialisme et la stratégie de la classe ouvrière
La situation semble sans issue. Mais cette impasse est celle d'une stratégie bien déterminée, celle qui oriente les masses vers les élections, vers la bourgeoisie et son État national corrompu, et vers la construction de "fronts démocratiques" bourgeois qui ne servent qu'à tromper les travailleurs et ne combattent en rien le fascisme.
Lénine a expliqué il y a plus d'un siècle que l'impérialisme n'est pas une politique qu'un gouvernement peut adopter ou abandonner, mais le stade historique du capitalisme correspondant à la domination du capital financier. C'est pourquoi aucun gouvernement national bourgeois n'est capable d'affronter efficacement l'impérialisme. La lutte contre l'impérialisme est indissociable de la lutte contre le capitalisme et ne peut être menée que par la classe ouvrière, entraînant derrière elle les masses d'opprimés, et à l'échelle internationale.
Partout, les jeunes et les travailleurs confrontés à un capitalisme en crise rencontrent le même type de piège politique : le gouvernement de coalition du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en Espagne ; La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon en France ; les Democratic Socialists of America (DSA) aux États-Unis. La lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière vis-à-vis du PT et de son gouvernement, soutenus par la pseudo-gauche, revêt donc une signification stratégique internationale.
Les coalitions politiques que défendent ces forces sont les héritières de la tradition stalinienne du Front populaire, dont le cœur est de saper l'indépendance politique de la classe ouvrière. Le résultat de cette orientation politique s'est vérifié maintes et maintes fois tout au long du 20e siècle, sous la forme de défaites catastrophiques pour la classe ouvrière.
Au Chili, l'Unité populaire de Salvador Allende, élue en 1970, a cherché à subordonner la montée révolutionnaire de la classe ouvrière aux limites de la légalité bourgeoise et a placé sa confiance dans le caractère "constitutionnaliste" des forces armées, tandis que l'administration Nixon ordonnait à la CIA de "faire hurler l'économie", l'arme même que le capital financier menace aujourd'hui de brandir contre le Brésil. Politiquement désarmés face à l'impérialisme et au fascisme, les travailleurs chiliens ont été écrasés par le coup d'État du général Augusto Pinochet le 11 septembre 1973. La question stratégique centrale, il est alors apparu clairement, était la préparation de la prise du pouvoir d'État par la classe ouvrière.
La puissance du capital financier et de l'impérialisme ne paraît inexorable que du point de vue de l'État national. La même époque historique qui concentre cette puissance a engendré son antagoniste : une classe ouvrière internationale plus nombreuse et plus interconnectée que jamais, qui se soulève aujourd'hui contre le même programme de guerre et d'austérité, de la France, de la Grèce et de l'Italie jusqu'au Chili et au Mexique. Au Brésil, les travailleurs et les jeunes qui ont voté contre le fascisme se heurteront à l'austérité exigée par les marchés et mise en œuvre par le Front large.
La tâche décisive consiste à préparer cette lutte : établir l'indépendance politique de la classe ouvrière vis-à-vis de toutes les fractions de la bourgeoisie, organiser des comités de la base indépendants de la bureaucratie syndicale, reliés au niveau international par l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC), et l'armer d'un programme socialiste et internationaliste.
Source : WSWS
wsws.org
Notre dossier Brésil