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📚 31/10/2026 journal-neo.su  15min ⁂️ 6 #331771

Quand le parapluie sécuritaire ne suffit plus. Pourquoi les États du Moyen-Orient construisent leurs propres alliances

 Olivier Roynard,

Au Moyen-Orient, l'ancien centre organisateur est devenu lui-même producteur d'incertitude.

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La multiplication des alliances régionales ne traduit pas seulement l'affaiblissement des garanties américaines ni le retour de blocs militaires traditionnels. Elle répond à la nécessité vitale d'introduire de la redondance dans une architecture dont nul centre ne garantit plus la stabilité. Ces alliances constituent, pour les acteurs étatiques, des dispositifs adaptatifs destinés à contenir la propagation des crises et à restaurer une capacité de contrôle sur des vulnérabilités profondément interdépendantes.

La fin d'une évidence

L'évidence était simple. Les États-Unis garantissaient un glacis de sécurité, le dollar la stabilité des échanges et la signature américaine la continuité des engagements. Les États du Moyen-Orient, l'Iran contenu, pouvaient conserver leurs rivalités tout en confiant à Washington les fonctions décisives : renseignement, défense antimissile, contrôle maritime, protection des routes énergétiques et arbitrage diplomatique.

Cette évidence correspondait au cycle ouvert en 1945 par une prééminence américaine économique, industrielle et militaire sans équivalent. Après la disparition de l'Union soviétique, celle-ci devint le principe organisateur d'un ordre unipolaire. La mondialisation étendit alors ses réseaux autour du centre de gravité états-unien.

Mais cette extension transforma en retour les conditions de la puissance. Les délocalisations et les transferts de savoir-faire firent de la Chine un concurrent industriel, technologique et étatique majeur. La Russie conserva une capacité d'interdiction fondée sur son territoire, ses ressources et son statut nucléaire. Les États-Unis restèrent la première puissance du système sans pouvoir continuer d'en constituer seuls le centre.

À cela s'ajoute la structure polycentrique du pouvoir américain, qui s'apparente davantage à un faisceau d'intérêts qu'à une institution univoque. Présidence, Congrès, Pentagone, renseignement, complexe militaro-industriel, groupes de pression, donateurs et entreprises stratégiques n'obéissent ni au même calendrier ni aux mêmes intérêts. Sans posséder chacune leur politique étrangère, ces composantes disposent de moyens et de continuités qui peuvent survivre à la ligne présidentielle.

Pour les partenaires de Washington, une élection peut renverser une politique, une administration dénoncer l'accord conclu par la précédente et une agence poursuivre une logique plus durable que celle de la Maison-Blanche. La politique américaine combine ainsi une forte réversibilité au sommet et la permanence de réseaux profonds.

La sortie américaine du JCPOA en 2018, alors que l'Agence internationale de l'énergie atomique vérifiait encore la mise en œuvre des engagements nucléaires iraniens, avait déjà altéré la valeur prospective de la signature américaine. Le déclenchement de la guerre contre l'Iran, le 28 février 2026, a franchi un seuil supplémentaire :  la médiation omanaise estime rétrospectivement qu'un accord était alors à portée de main. La diplomatie russe qualifie cette situation par le terme nedogovorosposobnost' : l'impossibilité de considérer un interlocuteur comme un partenaire capable de conclure et de respecter un accord durable.

La conséquence dépasse la relation entre Washington et Téhéran. Les États ne cessent pas nécessairement de négocier avec les États-Unis ; ils recherchent des garanties supplémentaires, des engagements simultanés, des mécanismes réversibles et des partenaires capables de limiter le coût d'une rupture.

Une même érosion atteint la sphère financière. Le dollar demeure la principale monnaie de réserve. Mais les sanctions secondaires, l'exclusion des circuits financiers et le gel d'avoirs souverains ont transformé cette infrastructure commune en instrument de contrainte. Posséder un actif ne signifie plus nécessairement pouvoir en disposer si son accès dépend d'un alignement politique.

Pour l'Arabie saoudite, la question est centrale. Le riyal reste arrimé au dollar, le pétrole est très majoritairement facturé dans cette monnaie et une part considérable de la richesse nationale est placée à l'extérieur. Cette architecture lui apporte stabilité, liquidité et profondeur financière, mais concentre aussi son risque. Les données du  FMI et de la  Réserve fédérale montrent que la diversification monétaire, commerciale et diplomatique reste graduelle : elle constitue moins une rupture avec Washington qu'une assurance contre une dépendance potentiellement coercitive.

Un autre facteur d'incertitude provient de la radicalisation d'une partie du système politique israélien et de sa rencontre avec certains courants du  sionisme chrétien américain. Lorsque le territoire ou la guerre s'inscrivent dans un récit sacré, les finalités politiques se rigidifient, l'espace de négociation se réduit et la décision devient plus difficile à anticiper. Cette rigidification idéologique accroît, pour les partenaires régionaux de Washington, l'incertitude entourant les finalités réelles de la garantie américaine.

La garantie devient également vulnérable sur le plan militaire. Les premières semaines de la guerre contre l'Iran ont montré qu'une architecture fixe, rare et coûteuse pouvait être repérée, atteinte et fragmentée. Des  analyses d'images satellitaires ont documenté des dommages touchant des radars de longue portée et le réseau de bases américaines dans la région. Surtout, la présence de ces installations sur le territoire des partenaires les désigne comme des cibles privilégiées : la protection se renverse alors en exposition. Les évaluations du  CSIS sur les stocks de missiles et du  GAO sur la maintenance du F-35 soulignent parallèlement les contraintes de reconstitution et de disponibilité.

Les États du Moyen-Orient ne répondent donc pas à la disparition d'un protecteur, mais à la fragilisation de sa garantie. L'incertitude diplomatique, la fragmentation de la décision américaine, la militarisation des dépendances financières, la radicalisation idéologique et la vulnérabilité des infrastructures convergent. Leur superposition rend presque mécanique la recherche de relais régionaux.

Former des alliances ne signifie pas nécessairement changer de camp. Cela signifie introduire de la redondance dans un système trop centralisé : multiplier les fournisseurs, les garanties, les routes, les monnaies de règlement, les capacités militaires et les canaux de négociation. La régionalisation de la sécurité constitue moins une révolte contre les États-Unis qu'une assurance contre l'impossibilité désormais manifeste de leur confier seuls la stabilité du système.

Trois géographies superposées

Cette transformation demeure incompréhensible si l'analyse se limite aux rapports de force entre États. Trois géographies se superposent au Moyen-Orient.

La première est politique. Elle devient multipolaire : l'Arabie saoudite, l'Iran, la Turquie, Israël, l'Égypte et les monarchies du Golfe suivent leurs propres trajectoires, tandis que les États-Unis, la Chine et la Russie demeurent présents sans pouvoir organiser seuls l'ensemble régional.

La deuxième est matérielle. Elle est multinodale : radars, bases, ports, raffineries, terminaux gaziers, détroits, systèmes de dessalement, câbles et centres de données forment des réseaux interdépendants. Une frappe locale peut réduire le temps d'alerte, interrompre une route maritime, augmenter le prix de l'énergie, perturber les assurances et transmettre ses effets jusqu'aux marchés mondiaux.

La troisième est humaine. Les sociétés sont feuilletées. L'appartenance nationale y coexiste avec des solidarités familiales, tribales, locales, linguistiques, confessionnelles, religieuses ou politiques. Comme l'ont montré  Philip Khoury et Joseph Kostiner, l'État moderne ne s'est pas simplement posé sur une mosaïque demeurée intacte : il a transformé ces structures tandis qu'elles modifiaient en retour ses institutions et ses pratiques.

La tribu n'est donc ni une essence immuable du Moyen-Orient ni un synonyme du nomadisme. Elle devient politiquement pertinente lorsqu'elle sert de canal de mobilisation, de médiation, de redistribution ou d'influence transfrontalière. Il en va de même des appartenances religieuses. Le fait que la région soit le berceau du judaïsme, du christianisme et de l'islam ne détermine pas mécaniquement les politiques étrangères. Il donne cependant à certains territoires une puissance symbolique mondiale : une crise locale peut mobiliser des communautés éloignées et internationaliser les récits.

À ces couches s'ajoute une asymétrie démographique directe. Selon  GCC-Stat, les six États du Conseil de coopération du Golfe réunissaient environ 61,5 millions d'habitants en 2024, avec une forte proportion de non-citoyens dans plusieurs monarchies. Le Pakistan approchait à lui seul 250 millions d'habitants selon les  Nations unies. La population ne devient puissance qu'à travers des institutions, une industrie, une économie et une cohésion. Mais la profondeur humaine affecte le recrutement, la durée de l'effort et la dépendance envers des compétences étrangères.

Les États sont donc multipolaires, les infrastructures multinodales et les sociétés feuilletées. La multipolarité décrit la distribution des volontés étatiques ; la multinodalité, la circulation des dépendances matérielles ; le feuilletage, la profondeur des sociétés. L'alliance constitue l'interface évolutive entre ces trois réalités : c'est à leur intersection que se forment les nouvelles architectures régionales.

L'alliance comme interface adaptative

Une alliance militaire classique associe des États contre un adversaire désigné. Les dispositifs émergents au Moyen-Orient remplissent une fonction plus large. Ils relient des capacités différentes afin de maintenir la continuité d'un système exposé à plusieurs formes de propagation.

Ils doivent dissuader, en augmentant le coût d'une attaque ; mutualiser le renseignement, l'alerte, la logistique et les moyens d'interception ; compenser les asymétries, lorsqu'un partenaire apporte les ressources financières, un autre l'industrie de défense, un troisième la profondeur démographique ou l'expérience opérationnelle. Ils doivent enfin préserver des canaux de négociation, car une dissuasion dépourvue de mécanisme de désescalade peut produire la guerre qu'elle devait empêcher.

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L'alliance devient ainsi une interface adaptative. Elle ne relie pas seulement des armées. Elle articule des pôles souverains, protège des réseaux matériels et contribue à empêcher que les fractures sociales ne transmettent la crise au-delà de son point d'origine.

Ce déplacement change la mesure de la puissance. Un État peut détruire une cible sans maîtriser les conséquences de sa destruction : hausse des prix énergétiques, représailles contre des infrastructures tierces, mobilisation communautaire ou succession de contre-mesures imprévues. Les alliances se multiplient donc non seulement parce que les États manquent de puissance, mais parce qu'aucun d'entre eux ne peut contrôler seul les effets produits par l'exercice de sa propre puissance.

Une architecture composite prend forme

L'Accord de La Mecque pour la défense commune, signé le 7 août 2026 par l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, fournit l'exemple le plus structuré de cette évolution. Les  communiqués officiels pakistanais précisent qu'une attaque extérieure contre l'un des signataires sera considérée comme une attaque contre les trois et organisent la coopération militaire, le renseignement, la logistique, les exercices, l'interopérabilité et la coopération industrielle.

Sa portée réelle dépendra de sa ratification, de ses institutions et de sa mise en œuvre. Il ne constitue pas encore une OTAN régionale. Mais sa composition révèle une complémentarité : l'Arabie saoudite apporte sa centralité énergétique, financière et religieuse ; la Turquie, sa profondeur industrielle, démographique et opérationnelle ; le Pakistan, une profondeur humaine, stratégique et militaire. Cette complémentarité n'autorise pas à présumer une garantie nucléaire implicite. Elle montre que la sécurité ne repose plus sur une ressource unique.

La  coalition maritime soutenue initialement par quatorze États relève de la même logique fonctionnelle. Elle relie le Golfe, la mer Rouge, Bab el-Mandeb et le golfe d'Aden autour de la protection des voies maritimes et du commerce. Les structures du Conseil de coopération du Golfe, les capacités nationales et les partenariats américains continuent parallèlement d'exister.

La région ne remplace donc pas un centre par un autre. Elle superpose plusieurs couches : garantie américaine résiduelle, capacités souveraines, CCG, accords transrégionaux, coalitions spécialisées et mécanismes de non-agression.

L'Arabie saoudite, nœud du système

L'Arabie saoudite n'est pas seulement un producteur de pétrole ou un acheteur d'armes. Elle se trouve au croisement de la sécurité du Golfe, des flux énergétiques, des investissements internationaux et de la relation historique entre pétrole et dollar.

Une interruption durable de la production ou de la circulation du pétrole se transmet aux transports, à l'inflation, aux marchés financiers et aux politiques monétaires. Le système du pétrodollar ne signifie pas que chaque importateur de pétrole finance directement la dette américaine. Il décrit un écosystème plus large : facturation en dollars, besoin de liquidité, recyclage des excédents et profondeur des marchés financiers américains. La  Réserve fédérale souligne que cette profondeur demeure sans équivalent immédiat, ce qui interdit de confondre diversification et effondrement soudain.

Riyad doit donc maintenir sa relation avec Washington, développer des garanties régionales, entretenir ses liens économiques avec l'Asie et empêcher une confrontation incontrôlée avec l'Iran. Ce comportement n'est pas un basculement de camp. Il constitue une stratégie de diversification destinée à protéger plusieurs réseaux dont le royaume est lui-même un nœud essentiel.

Contre l'Iran, avec l'Iran

Les nouvelles alliances ne peuvent pas être réduites à un front anti-iranien. L'Iran constitue une menace pour plusieurs États par ses capacités balistiques, sa profondeur territoriale et les relations qu'il entretient avec des acteurs politiques ou armés dans plusieurs sociétés. Sa projection de puissance utilise des réseaux religieux, politiques, économiques et militaires transnationaux, décrits notamment par le  Danish Institute for International Studies.

Ces acteurs ne sont pas de simples exécutants. Ils possèdent leurs propres intérêts, leur base sociale et leur degré d'autonomie. L'appartenance confessionnelle facilite certaines relations ; elle ne détermine jamais seule le comportement. La profondeur iranienne forme ainsi un réseau variable plutôt qu'une chaîne de commandement uniforme.

Aucun ordre régional durable ne peut cependant exclure l'Iran. Sa géographie, sa population et ses capacités interdisent cette illusion. Les États cherchent simultanément à le dissuader et à l'intégrer dans des règles minimales. La  proposition omanaise d'un pacte de non-agression entre les six membres du CCG, l'Iran et l'Irak, ainsi que les consultations sur la navigation et le déminage du détroit d'Ormuz, témoignent de cette double orientation.

Se protéger de l'Iran et négocier avec lui ne sont pas deux politiques contradictoires. La capacité de résistance rend la négociation crédible ; la négociation empêche la dissuasion de se transformer en mécanisme automatique d'escalade.

Ni OTAN arabe ni retrait américain

Le système émergent n'est ni une OTAN arabe ni l'annonce d'une disparition des États-Unis. Les acteurs ne partagent pas la même perception des menaces, le même commandement ni les mêmes relations avec l'Iran, Israël, la Chine ou la Russie. Washington conserve des capacités militaires, technologiques, financières et diplomatiques considérables.

Le déplacement est ailleurs. Les États-Unis cessent progressivement d'être l'unique principe organisateur de la sécurité régionale. Ils deviennent un partenaire majeur au sein d'une architecture plus distribuée.

Cette architecture peut encore échouer : absence de ratification, rivalités entre partenaires, dépendances technologiques, faiblesse institutionnelle ou instrumentalisation des fractures communautaires. Elle n'est pas un ordre achevé. Elle constitue une réponse en cours de formation à une transformation déjà réalisée : les vulnérabilités circulent désormais plus vite et plus loin que les protections traditionnelles.

Dans cet espace, les alliances deviennent des interfaces de compensation, de continuité, de médiation et d'adaptation. La question décisive n'est plus seulement de savoir qui peut produire les effets les plus considérables.

Elle est de savoir qui peut encore en maîtriser la propagation.

Olivier Roynard, French essayist and independent researcher on the relationship between geopolitics and the transformation of political and intellectual forms in the modern world

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