
Par Larry C. Johnson, le 31 octobre 2026
Washington a un plan pour l'Iran. Selon une source proche de la Maison Blanche, ce plan consiste à s'emparer d'une ou plusieurs îles iraniennes du golfe Persique. Le sénateur Chris Murphy, qui dit avoir été informé de ce que l'administration compte faire après les élections de mi-mandat de mardi, a résumé la situation cette semaine en quatre mots : "leur plan est insensé". Pour une fois, un sénateur américain a minimisé la situation.
Mon ami Karl Miller vient de publier un rapport sur les limites de la puissance militaire américaine et israélienne, et sa conclusion tient sur un autocollant de pare-chocs : ils peuvent déclencher la guerre, mais ils ne peuvent pas la mener à son terme. Laissez-moi vous expliquer pourquoi, puis pourquoi le scénario de la prise d'îles part d'une position stratégique déjà médiocre et l'aggrave considérablement.
Les réserves sont à sec
Commençons par ce dont personne à la Maison Blanche ne veut parler : les intercepteurs de défense antimissile. Selon des estimations publiques datant de septembre et citées par Miller, les États-Unis ont utilisé entre la moitié et les deux tiers de leur stock de certains types d'intercepteurs depuis juin 2025. Reconstituer ces stocks prendra au moins cinq ans, même en augmentant la cadence de production. On ne peut pas ordonner à une usine de travailler plus vite que la musique. Elle a besoin de pièces, de fournisseurs compétents, de main-d'œuvre qualifiée et de tests, et elle doit faire face à la concurrence des commandes provenant du Pacifique et des alliés qui souhaitent eux aussi être défendus.
Et non, le Pentagone ne peut résoudre ce problème en tirant davantage de Tomahawks. Les missiles et bombes offensifs remplissent une fonction différente de celle des intercepteurs qui protègent les navires, les bases et les villes. On peut disposer d'un entrepôt rempli de bombes et être malgré tout incapable d'arrêter les missiles lancés contre soi. Israël, quant à lui, dépend de Washington pour le réapprovisionnement de ses propres défenses, ce qui signifie que le problème du manque d'endurance d'Israël est en réalité un problème d'endurance américain sous un autre drapeau.
La facture arrive après les gros titres
Pour Miller, l'idée centrale est que ce sont les représailles, et non la frappe initiale, qui fixent les limites de cette guerre. N'importe quel président peut ordonner la première vague. La question est de savoir s'il continuera à payer après la riposte de l'Iran : protéger les marins et les bases, réapprovisionner les défenses, réparer les dégâts, garder les voies maritimes ouvertes et expliquer aux électeurs pourquoi le prix de l'essence et du diesel vient encore d'augmenter. Sur ce point, je partage le jugement sans détour de Miller. Donald Trump et les dirigeants israéliens sont incapables de mener ce combat jusqu'à la capitulation de l'Iran.
Le coût économique est déjà vertigineux. Miller estime le déficit mondial en gazole et en kérosène à au moins 3 millions de barils par jour. Cela représente 90 millions de barils par mois et environ 1,1 milliard de barils par an. À 150 dollars le baril, les remplacer coûterait 13,5 milliards de dollars par mois. Ses estimations concernant la reconstruction du système énergétique endommagé du Golfe vont de 550 milliards à 2 300 milliards de dollars, sur une période de sept à dix ans. Une nouvelle campagne ne réduit en rien ces chiffres. Elle ne fera que les alourdir.
Et faire sauter des installations n'entraîne pas la capitulation. Une installation détruite ne signifie pas une perte définitive de capacité. Un dirigeant mort ne garantit pas un successeur docile. Les restrictions nucléaires nécessitent des inspecteurs, un accès et une vérification, autant d'éléments qu'un B-2 ne peut assurer. C'est pourquoi Miller s'attend au même cycle que celui que nous avons observé toute l'année : menaces, frappes, représailles, puis une recherche frénétique d'une issue pouvant être qualifiée de victoire.
Les îles entrent en scène
Ce qui nous amène au scénario des îles. Voici comment, selon moi, il a vu le jour. La semaine du 19 octobre, Trump s'est vu présenter une liste d'options pour une nouvelle guerre contre l'Iran. Ces plans n'ont pas été élaborés par le Joint Staff's J5, la direction principale de la planification du Pentagone, mais par le J5 du Commandement central, le quartier général qui mènera effectivement la guerre. Trump, selon ma source, a choisi l'option consistant à s'emparer d'une ou plusieurs îles. Le commentaire "insensé" de Murphy, après son briefing, correspond à ce choix. Murphy n'a pas nommé publiquement les cibles. Les analystes qui ont commenté son briefing ont mentionné Kharg, le principal terminal d'exportation de pétrole de l'Iran, et Qeshm, la grande île située de l'autre côté du détroit d'Ormuz.
Puis, le 29 octobre, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a limogé le général de corps d'armée Brett Sylvia, le J5 de l'état-major interarmées. Le Pentagone affirme qu'il a été démis de ses fonctions pour avoir divulgué des informations classifiées et avoir échoué à plusieurs tests au détecteur de mensonges. Deux autres sources du Pentagone ont déclaré à CBS que ces accusations étaient sans fondement. D'après ce qu'on m'a rapporté, et ce que d'autres analystes ont entendu de leurs propres sources, Sylvia s'était opposé au plan concernant les îles. Si c'est vrai, l'administration vient de limoger le général dont le rôle était justement de lui signaler les mauvais plans, une semaine avant qu'elle ne compte en mettre un en œuvre. Ce n'est pas du leadership. C'est comme tirer sur son propre détecteur de fumée.
Je comprends l'attrait que cela représente pour Trump. Une île est quelque chose de concret. On peut y planter un drapeau, prendre une photo et crier victoire. Du moins en théorie. Laissez-moi maintenant vous expliquer comment cela se passe dans la pratique.
Comment s'y rendre
La méthode traditionnelle pour s'emparer d'une île est un débarquement amphibie : navires, péniches de débarquement, Marines pataugeant jusqu'au rivage. Cette option est presque certainement hors de question. Tout navire amphibie américain entrant dans le golfe Persique se met à portée des missiles antinavires, des drones, des mines et des vedettes rapides iraniens.
Kharg se trouve à environ vingt-cinq kilomètres au large des côtes iraniennes. Larak, près de Qeshm, n'est qu'à quelques kilomètres de celles-ci. Envoyer un navire amphibie à grand pont dans cette zone revient à signer l'arrêt de mort du premier navire de combat américain sous le feu ennemi depuis la Seconde Guerre mondiale. Même Proceedings, la revue de l'Institut naval, a publié en avril une analyse avertissant que la Marine pourrait ne pas être en mesure de s'approcher suffisamment pour lancer des véhicules amphibies.
Il ne reste donc que la voie aérienne. Soit on largue des parachutistes, soit on fait atterrir des avions de transport C-130 sur l'île pour y débarquer des troupes. Voici le problème arithmétique. Un C-130 transporte moins de 100 soldats en tenue de combat, et généralement entre 64 et 92 parachutistes, selon le modèle. Pour déployer 1 000 soldats ou marines au sol, il faut au moins une douzaine de missions, et bien plus encore si l'on ajoute les véhicules, les munitions, l'eau, les équipes médicales et la défense aérienne. Chacun de ces appareils est une cible imposante, lente et non blindée qui pénètre dans un espace aérien où l'Iran a eu des années pour déployer des défenses aériennes courte portée et des missiles portatifs. Un seul avion abattu en approche et c'est toute une compagnie qui tombe.
La première vague doit également sécuriser la piste avant que quiconque puisse atterrir, et nous savons à qui revient cette tâche. La prise d'un aérodrome est la mission emblématique du 75e régiment de Rangers. C'est ce qu'ont fait les Rangers à Point Salines à la Grenade en 1983, à Rio Hato au Panama en 1989 et lors de l'opération "Objective Rhino" en Afghanistan en 2001. Des bataillons de Rangers seraient déjà sur le théâtre d'opérations, et on leur confierait presque certainement la mission de se parachuter sur place et de s'emparer de la piste afin que les C-130 puissent suivre. Ce sont les meilleurs soldats d'infanterie légère au monde. Mais ce sont aussi des soldats d'infanterie légère : peu armés, transportant uniquement ce qu'ils peuvent emporter en sautant, et dépendants de tout ce qui peut arriver après eux. À la Grenade et au Panama, la défense n'a pas pu bombarder l'aérodrome depuis le continent, situé à quelques kilomètres. Ici, l'Iran en est capable. L'Iran connaît également le mode opératoire des Rangers aussi bien que quiconque ayant étudié l'histoire, ce qui signifie qu'il sait exactement quelle piste surveiller. Envoyer les Rangers s'emparer d'un aérodrome à portée de vue de la côte iranienne revient à demander aux meilleurs soldats américains de maintenir la porte ouverte dans une pièce déjà en feu.
Rester sur place
Le débarquement n'est même pas la partie la plus délicate. Le plus difficile, c'est le lendemain. Une fois que les troupes américaines sont sur l'île, elles se trouvent à quelques kilomètres de la côte iranienne, sans fortifications sérieuses, à portée de l'artillerie, des roquettes, des missiles balistiques et des essaims de drones iraniens. L'Iran n'aura même pas besoin de reprendre l'île. Il se contentera de la bombarder, 24 heures sur 24, aussi longtemps que les Américains choisiront de rester. Et les Américains devront se défendre avec les mêmes stocks d'intercepteurs épuisés que décrit Miller, contre des cibles peu coûteuses à fabriquer pour l'Iran et coûteuses à neutraliser pour nous.
Vient ensuite le ravitaillement. Une unité expéditionnaire des Marines emporte suffisamment de provisions pour subvenir à ses besoins pendant environ 15 jours. Au-delà, chaque balle, chaque litre de carburant, chaque bouteille d'eau et chaque pièce de rechange devra être acheminée par voie aérienne ou maritime, en traversant le même couloir de tir qui a rendu le débarquement si dangereux. Les blessés devront être évacués de la même manière. Cela implique un pont aérien sans fin de transports vulnérables, ou des navires stationnés dans le golfe, ou les deux. L'île devient otage, et l'opinion publique américaine voit le nombre de victimes augmenter chaque soir au journal télévisé.
Et à quoi cela servirait-il ? S'emparer de quelques petites îles près du détroit ne neutraliserait pas la longue côte sud de l'Iran, d'où sont en réalité lancés les missiles et les drones qui menacent la navigation. La prise de Kharg réduirait les exportations de pétrole iraniennes, mais l'Iran dispose d'autres terminaux, et la réponse la plus probable consisterait en de nouvelles frappes contre les infrastructures pétrolières et portuaires des États du Golfe, des infrastructures qui tiennent déjà à peine debout. Nous échangerions un lever de drapeau symbolique contre une cible permanente.
Pas étonnant que le général ait dit non
C'est le genre de plan qui semble parfait sur un tableau blanc à Tampa, mais catastrophique sur le terrain dans le Golfe. Il part du principe que l'Iran n'abattra pas les avions de transport, ne bombardera pas une garnison exposée, n'attaquera pas les convois de ravitaillement et n'étendra pas la guerre. Chacune de ces hypothèses s'est avérée fausse cette année.
Voilà où nous en sommes. La moitié des intercepteurs a disparu. Le diesel est épuisé. Le réseau énergétique du Golfe a besoin d'une décennie de réparations. Le général qui aurait mis en garde contre ce plan a été limogé. Et le président s'apprête à envoyer des troupes américaines s'installer sur une île au large des côtes iraniennes, à quelques kilomètres de l'artillerie ennemie, dans l'attente de C-130 qui pourraient ne jamais arriver. Si l'on voulait concevoir une guerre que les États-Unis puissent déclencher sans pouvoir la mener à terme, on ne pourrait guère faire mieux. Quelque part à Téhéran, on espère probablement que nous irons jusqu'au bout.
Traduit par Spirit of Free Speech
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