
Guy Chapouillié
Avant que le film ne reçoive le prix du jury de la Mostra de Venise, le public de la projection officielle avait fait son choix en réservant à ce film 25 minutes de standing ovation..
Un film qui a suscité une violente controverse en Israël jusqu'au graffiti portraiturant les réalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor, barré par le mot traîtres, que le ministre israélien de la culture souhaite déchoir de leur nationalité sans oublier Netanayou menaçant de trainer devant les tribunaux ces militaires qui parlent de leur mission d'abattre tous les membres du Hamas.
Vingt-quatre soldats israéliens nous ouvrent les coulisses de la guerre menée à Gaza depuis le 8 octobre 2023 : un désastre humain. Le titre Naza est un acronyme de l'hébreu Nezek Agavi qui signifie "dommages collatéraux"et désigne parfaitement bien le centre de gravité du propos qui concerne le nombre effrayant des victimes civiles.
D'après le premier témoin, l'Etat-major israélien est clair, "Personne n'est innocent à Gaza. Une nation entière est jugée responsable, nous devions raser Gaza, explique-t-il, ils le méritent."Il s'agit bien d'une guerre contre le peuple palestinien confirmée par une des sources qui révèle l'approbation donnée de sacrifier 500 civils pour tuer un seul membre du Hamas. Oui c'est un génocide dit un des témoins... je suis génocidaire. Pas de fioritures, pas d'effets, c'est une voix qui ne triche pas et pèse ses mots. Mais qui me parle ainsi à m'arracher les larmes ?
Mon corps ne ressent aucune douleur, il est tétanisé, cloué sur place dirait mon père et il me semble que je ne suis pas le seul car, dans la salle, pas de frottements de papiers de bonbons, ni de toux, ni d'éternuement, ni de téléphones qui s'oublient. C'est une bien étrange expérience où l'écran m'invite à transpirer l'obscurité d'une nuit sur un des toits-terrasse de Tel-Aviv. Tout se confond, la salle est dans l'écran, l'écran est dans la salle, je peux dire que, d'une certaine manière, je descends dans la salle, je monte sur le toit. Autrement dit, la distance intime avec le film serait abolie.
Nul besoin de tendre l'oreille, c'est le souffle chaud de voix qui me touche comme si j'écoutais une confession, une confidence ; c'est la mise à plat d'une pensée meurtrie, d'une prise de conscience vécue tel un renversement, un trauma dont la métabolisation doit passer par l'aveu.
Ici, pour prendre la parole, pas d'accélération ni de combat ni de chevauchement si courants sur un plateau de télévision. Les voix prennent leur temps de parler au rythme qui leur est nécessaire pour dire ce qu'elles ont à dire, en toute conscience du poids des mots à articuler à d'autres mots, et quels mots ! La précaution se mêle au courage car la chose à dire est terrifiante où il s'agit de manipulation, d'endoctrinement, de bourrage de crane pour servir les ordres de tuer, encore tuer et toujours tuer "une nation entière jugée responsable" par le gouvernement de Netanyaou. Je me mets à aimer les paroles de ces hommes et de ces femmes qui mènent une reconquête d'eux-mêmes, afin de devenir ce qu'ils sont vraiment : des êtes humains et non des robots de l'IA qui, pour la grande majorité, déciderait des cibles. C'est un arrachement glorieux pour échapper à la réification et sortir de la morale du troupeau.µ
C'est vrai, ces témoins reviennent de l'enfer "Nous étions autorisés à tirer sur des gens qui revenaient juste prendre des vêtements"... "des snipers juchés sur les toits étaient autorisés à tirer sur des personnes qui s'éloignaient de la file d'attente pour aller chercher de la nourriture."... "C'est un meurtre de masse intentionnel, et je suis déçu d'avoir participé à ça, de ne pas l'avoir dénoncé, et de m'être amusé en le faisant. C'était fun". "Des centaines de cibles ont ainsi été bombardées, y compris lorsque l'on entendait des bébés crier à l'intérieur." C'est le chant choral d'un cauchemar, qui dévoile un pan de la décomposition de l'humanité. Ce chant choral de la mort me submerge "C'était comme dans un jeu vidéo""Je vais frapper, et ensuite, je sors avec mes copains pour boire un coup". Il paraît que la chance de les éliminer est plus grande la nuit, "car les gens dorment à côté d'un téléphone" qui les géolocalise. Ce que résume bien une autre parole"Nous les contrôlons totalement." Mais alors, si la surveillance était au millimètre près, à la seconde aussi, comme au souffle le plus intime, comment l'attaque du 7 octobre a-t-elle été possible ? Comment ont-ils pu passer ? Il ne s'agissait nullement d'un petit groupe ! Mon trouble grandit en pensant à l'enquête du quotidien israélien "Haaretz" révélant que Benyamin Netanyahou aurait été informé des intentions du Hamas dix jours avant le 7 octobre par le président émirati Mohammed Ben Zayed, sans bouger le petit doigt.
Le parti pris de l'obscurité d'une nuit israélienne n'est autre, me semble-t-il que la métaphore d'un pays privé de lumières, frappé de cécité qui va tout droit à la catastrophe. Avec ce film courageux, les deux cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor ont servi au mieux le cinéma, un cinéma qui nous appelle à retrouver le chant de la vie car, là où croît le danger, là aussi croît l'espoir, l'espoir
Guy Chapouillié