
Par Scott Ritter, le 30 octobre 2026
Il semble que l'Allemagne nourrisse un véritable "culte" pour la Lituanie qui remonte à environ 800 ans, plus précisément à l'année 1226, lorsque Conrad Ier, duc de Mazovie, fit appel à l'Ordre teutonique pour défendre ses frontières contre les raids menés par les anciens Prussiens païens de la Baltique. Au cours des siècles qui ont suivi, Prussiens et Lituaniens se sont battus pour préserver leurs identités respectives au cours des conflits incessants entre la Pologne, la Suède, la Russie et l'Empire austro-hongrois. Le successeur historique des chevaliers teutoniques - la Prusse ducale, dont la capitale était Königsberg - fut absorbée par la Confédération polono-lituanienne, où elle restera pendant plus de 200 ans, avant d'être réunifiée avec le royaume de Prusse en 1657.
Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Confédération polono-lituanienne fut divisée à plusieurs reprises jusqu'à sa disparition totale en 1795, date à laquelle elle fut absorbée par l'Empire russe. En 1812, la Lituanie a connu un bref moment d'indépendance lorsque Napoléon a envahi la Russie, mais ces aspirations furent de courte durée après sa défaite et sa retraite. Pendant la Première Guerre mondiale, l'Allemagne a occupé la Lituanie en 1915, donnant naissance à ce que les Allemands ont appelé l'Ober Ost, c'est-à-dire les territoires orientaux occupés. Les Allemands ont collaboré avec les Lituaniens pour établir les fondements d'un État indépendant et, en 1918, toujours sous occupation allemande, la Lituanie a été organisée en Royaume de Lituanie.
La Lituanie est alors entrée dans une période d'incertitude quant à son statut d'État, oscillant entre la domination polonaise et la domination soviétique. Le pacte de non-agression germano-soviétique de 1939 a placé la Lituanie dans la sphère d'influence allemande, mais après l'invasion allemande de la Pologne et l'occupation par l'Allemagne des territoires que le pacte avait attribués à l'Union soviétique, les Allemands ont modifié les termes du pacte et ont reclassé la Lituanie dans la sphère d'influence soviétique. Les Soviétiques se sont appuyés sur cet accord pour justifier leur invasion et leur occupation de la Lituanie en juin 1940.
L'invasion allemande de l'Union soviétique en juin 1941 a vu la Lituanie occupée par les troupes allemandes, qui ont alors organisé l'administration du pays dans le cadre du Reichskommissariat Ostland. Sous occupation allemande, quelque 30 000 hommes lituaniens se sont portés volontaires pour servir sous le commandement nazi et ont, à ce titre, participé au massacre de plus de 196 000 Juifs lituaniens. L'Armée rouge soviétique a chassé les Allemands du sol lituanien au cours du second semestre de 1944 et lorsque la guerre a pris fin en mai 1945, la Lituanie s'est retrouvée sous contrôle soviétique, tout comme l'ancienne capitale teutonique de Königsberg, rebaptisée Kaliningrad et intégrée à la Fédération de Russie.
Pendant des décennies, l'Allemagne a dû composer avec la réalité de la perte de ses territoires orientaux, conséquences d'une guerre d'agression lancée contre l'Union soviétique et qui s'est soldée par une défaite écrasante.
Mais en 1991, le vent a semblé tourner : l'Union soviétique s'est effondrée, et la Lituanie, avec les deux autres États baltes, l'Estonie et la Lettonie, a retrouvé son indépendance.
Et l'Allemagne s'est remise à rêver d'une domination dans la région baltique.
En 2017, l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) a commencé à déployer des "groupements tactiques" renforcés, de la taille d'un bataillon, en Pologne et en Lituanie dans le cadre de ce qu'on a appelé le "programme de présence avancée renforcée". Mis en place à la suite de l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, ces groupements tactiques avaient pour but d'assurer une présence avancée destinée à dissuader toute agression russe potentielle contre les pays baltes ou la Pologne.
En 2025, l'Allemagne a jugé nécessaire de passer la vitesse supérieure, s'engageant à renforcer sa présence militaire en Lituanie : au lieu d'un détachement de la taille d'une compagnie opérant en rotation, elle a déployé une brigade de combat à part entière stationnée en permanence sur sol étranger - la première unité allemande à être déployée de la sorte depuis la Seconde Guerre mondiale.
La 45e brigade blindée (Panzerbrigade 45), également connue sous le nom de "brigade de Lituanie", est une formation mécanisée lourde relevant de la 10e division blindée. Elle a été officiellement mise en service le 1er avril 2025 et inaugurée lors d'une cérémonie à Vilnius le 22 mai 2025, en présence du chancelier allemand Friedrich Merz et du président lituanien Gitanas Nausėda.
La brigade devrait atteindre sa pleine capacité opérationnelle d'ici fin 2027, avec environ 4 800 soldats et 200 membres du personnel civil, ainsi qu'environ 2 000 véhicules, dont quelque 105 chars de combat Leopard 2 (y compris les variantes 2A8 plus récentes) et des véhicules de combat d'infanterie Puma. Début 2026, ses effectifs s'élevaient à environ 1 800-2 000 personnes, après intégration en février 2026 du groupement tactique multinational de l'OTAN en Lituanie, longtemps dirigé par l'Allemagne. Les principaux unités de combat comprennent le 203e bataillon de chars et le 122e bataillon d'infanterie mécanisée, ainsi que des unités d'artillerie, du génie, de reconnaissance et de soutien.
La majeure partie du contingent sera basée sur le terrain d'entraînement de Rūdninkai en cours d'agrandissement, situé à environ 30 kilomètres de la frontière biélorusse, tandis que des éléments supplémentaires seront déployés à Rukla. La Lituanie finance le plus grand projet d'infrastructure militaire de son histoire - estimé à plus d'un milliard d'euros pour la seule base de Rūdninkai - pour accueillir la brigade et les installations associées.
Ce déploiement s'inscrit dans le prolongement du rôle de chef de file joué par l'Allemagne au sein du groupement tactique de la "Présence avancée renforcée" de l'OTAN en Lituanie depuis 2017, mis en place après l'annexion de la Crimée par la Russie. L'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022 a accéléré la transition d'une présence tournante vers un stationnement permanent, annoncée par le ministre de la Défense Boris Pistorius en 2023 et officialisée dans une feuille de route de décembre 2023.
Cette mesure positionne les forces allemandes directement sur le flanc nord-est de l'OTAN, à proximité immédiate de la Biélorussie et de l'enclave russe de Kaliningrad, ainsi qu'à proximité de l'étroit corridor terrestre du "couloir de Suwałki" qui relie les États baltes au reste de l'Alliance. Les responsables allemands ont présenté ce déploiement comme un moyen de dissuasion : toute attaque russe contre la Lituanie impliquera immédiatement les troupes allemandes et, par conséquent, l'Allemagne elle-même.
La guerre électronique (GE), destinée à l'alerte précoce et à la surveillance à large spectre des signaux électroniques, constitue désormais un aspect particulièrement stratégique de la présence militaire allemande en Lituanie.
Le 28 octobre 2026, le vice-amiral Thomas Daum, chef des forces de la Bundeswehr chargées du cyberespace et du domaine de l'information, a déclaré que la brigade aurait recours à des systèmes de GE pour détecter toute activité militaire à Kaliningrad et en Biélorussie. Les unités collecteront des données sur les émetteurs militaires et les systèmes radar russes et biélorusses, puis transmettront ces informations à des bases de données de guerre électronique utilisées par les forces allemandes et alliées. L'objectif est d'identifier les nouveaux déploiements de radars côté biélorusse et de mettre à jour le tableau électromagnétique en temps quasi réel.
Les capacités renforcées de la 45e brigade ont été conçues pour tenir compte de la géographie exposée de la Lituanie et de ce que les responsables de l'OTAN ont décrit comme un environnement de menaces hybrides plus large. Daum a décrit l'activité russe dans la région baltique comme entrant dans une phase de "préjudice délibéré en deçà du seuil d'un conflit ouvert", soulignant que le domaine cybernétique et de l'information n'est "ni complètement en paix, ni complètement en guerre".
En intégrant une collecte persistante de données de guerre électronique au sein d'une brigade blindée permanente, affirme Daum, l'Allemagne vise à raccourcir les délais d'alerte, à améliorer la qualité des bases de données du renseignement partagées et à renforcer l'état de préparation global des forces de l'OTAN sur le flanc est. Cette présence combine donc une puissance de combat conventionnelle considérable avec des outils spécialisés de surveillance du spectre, adaptés à l'environnement spécifique des radars et des émetteurs le long des frontières biélorusses et de Kaliningrad.
En bref, l'Allemagne se prépare à une guerre avec la Russie sur sol lituanien, ce que l'histoire nous enseigne être une très, très mauvaise idée.
Voilà pour la mauvaise nouvelle.
La bonne nouvelle, c'est qu'il n'est pas dit que l'Allemagne soit capable de mener à bien ne serait-ce que cette modeste tâche.
Le commandement allemand espérait doter la 45e brigade d'un effectif complet d'environ 4 800 volontaires. À ce jour, il lui manque environ 1 000 hommes, ce qui l'oblige à affecter du personnel au déploiement. De même, pour disposer de l'effectif complet de véhicules alloués à une brigade blindée lourde, l'Allemagne est contrainte de "cannibaliser" d'autres unités, en leur prélevant des chars modernes et des véhicules de combat blindés. Même dans ce cas, il n'est pas certain que l'Allemagne dispose de ressources mécanisées suffisantes pour déclarer la brigade pleinement opérationnelle d'ici la date butoir de 2027. De plus, la question de la maintenance, des réparations et du ravitaillement reste en suspens : le système allemand n'est tout simplement pas conçu pour soutenir une unité de la taille d'une brigade opérant en dehors des frontières territoriales allemandes. Enfin, le coût de ce déploiement pourrait s'avérer prohibitif pour une économie allemande qui subit actuellement une thérapie de choc liée à la disparition de l'industrie lourde et des emplois associés en raison du coût élevé de l'énergie.
En déployant sa 45e brigade en Lituanie, l'Allemagne s'est peut-être lancée dans une entreprise trop ambitieuse.
Mais là n'est pas le problème.
Le problème, c'est avant tout que l'Allemagne aspire à s'étendre vers les pays baltes et Kaliningrad.
C'est cet appétit et les politiques qui en découlent qui exposent l'Europe au danger d'un conflit avec la Russie qui, s'il venait à se concrétiser, signifierait la fin de la civilisation européenne.
Traduit par Spirit of Free Speech