🇵🇸 01/11/2026 palestine-solidarite.fr  4min ⁎️ 3 #331836

La beauté au bord des ruines

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Par Rami Abou Reida

Je me suis assis ici pour boire un verre d'al-barad, une boisson froide populaire à Gaza, devant le bâtiment détruit de la célèbre fabrique de jus Romana, au cœur de Khan Younès. Les propriétaires ont relancé une partie de leur activité grâce à un petit kiosque installé devant le bâtiment détruit, dans une tentative de retrouver quelque chose de leur activité d'autrefois.

Alors que j'étais assis à boire mon al-barad, cette boisson froide populaire à Gaza, mon regard a été attiré par le nouveau bâtiment que l'on voit sur la photo : la bibliothèque Al-Zahra.

Ici, la vie tente de se frayer un chemin au milieu des décombres. Une façade classique et sombre, éclairée d'une lumière chaleureuse, qui pourrait presque nous faire croire, l'espace d'un instant, que nous sommes dans une rue tranquille d'une ville scandinave. Mais nous n'y sommes pas. Nous sommes à Gaza, à Khan Younès, devant 𝐮𝐧𝐞 𝐛𝐢𝐛𝐥𝐢𝐨𝐭𝐡𝐞̀𝐪𝐮𝐞 𝐫𝐞𝐧𝐚𝐢𝐬𝐬𝐚𝐧𝐭 𝐚𝐮 𝐜œ𝐮𝐫 𝐝𝐞𝐬 𝐫𝐮𝐢𝐧𝐞𝐬.

Autrefois, cet endroit était un bâtiment en béton. Mais le bâtiment a disparu sous ses propres décombres, tandis que demeure le désir de retrouver un peu de vie. Il n'y avait ni temps, ni argent, ni matériaux de construction. La façade a donc été réalisée avec des planches de bois usagées, récupérées sur des palettes de transport de marchandises et fixées sur une structure métallique courbe. Quant au toit, il a été recouvert de bâches provenant de l'aide humanitaire. Une simple enveloppe de bois dissimule la mémoire d'un bâtiment qui n'existe plus, tout en donnant au lieu un nouveau visage.

Le bois a été poncé et peint en couleur sombre. Des lumières jaunes ont été réparties sur la façade, créant un contraste marqué avec le paysage environnant. Ici, 𝐥𝐚 𝐥𝐮𝐦𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐝𝐞𝐯𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐞 𝐝𝐞 𝐥'𝐚𝐫𝐜𝐡𝐢𝐭𝐞𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞, non seulement pour en révéler la beauté, mais aussi pour annoncer que cet endroit est toujours vivant. Derrière la façade apparaissent les silhouettes des bâtiments détruits, témoins de ce qui s'est passé. Comme si la bibliothèque se tenait face à la mémoire des ruines, sans chercher à l'effacer.

Sur le trottoir, un missile repose à terre, témoin sinistre de la puissance du feu et des explosifs qui se sont abattus sur nous. Le contraste est cruel : une bibliothèque qui retrouve vie grâce à des planches de bois et des bâches, tandis qu'un reste d'arme se trouve devant elle pour nous rappeler que 𝐜𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐩𝐞𝐭𝐢𝐭𝐞 𝐛𝐞𝐚𝐮𝐭𝐞́ 𝐚 𝐞́𝐭𝐞́ 𝐚𝐫𝐫𝐚𝐜𝐡𝐞́𝐞 𝐚𝐮 𝐜œ𝐮𝐫 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐯𝐢𝐨𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞.

Certaines personnes parviennent à se relever, oui. Mais 𝐢𝐜𝐢, 𝐥𝐚 𝐫𝐞𝐜𝐨𝐧𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐜𝐨𝐮̂𝐭𝐞 𝐬𝐢 𝐜𝐡𝐞𝐫 𝐪𝐮𝐞 𝐭𝐨𝐮𝐭 𝐥𝐞 𝐦𝐨𝐧𝐝𝐞 𝐧𝐞 𝐩𝐞𝐮𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐬𝐞 𝐥𝐚 𝐩𝐞𝐫𝐦𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞. Une planche de bois qui ne dépasse pas dix centimètres de largeur et un mètre vingt de longueur coûte aujourd'hui 14 shekels, soit environ 3,50 euros. Imaginez : construire une petite façade, réparer une fenêtre ou simplement fermer un toit est devenu un projet qui absorbe les dernières économies des habitants.

Nous ne payons pas seulement le prix des matériaux de construction. Nous payons aussi le prix de la tentative de retrouver une vie normale. Beaucoup d'argent, des efforts considérables et des innovations quotidiennes sont nécessaires pour obtenir des résultats qui semblent extraordinaires dans notre contexte, mais qui, en réalité, ne dépassent pas le minimum nécessaire pour vivre.

D'un point de vue architectural, il ne s'agit pas simplement d'une façade en bois réussie, réalisée à partir des matériaux disponibles. C'est aussi une leçon difficile sur le réemploi, l'économie des matériaux et la capacité à transformer des déchets en valeur esthétique et fonctionnelle. Mais c'est également le témoignage d'un profond renversement de sens : ce que l'architecture appelle conception durable et recyclage des matériaux devient ici une nécessité imposée à des personnes privées des conditions les plus élémentaires pour construire et vivre.

Pourtant, il y a quelque chose qui mérite réflexion : nous ne reconstruisons pas seulement des murs, nous essayons aussi de réparer notre relation à la vie. Nous installons une lampe devant les décombres, nous ouvrons la porte d'une bibliothèque et nous fabriquons, avec du bois usagé, une façade qui mérite d'être regardée.

𝐌𝐚𝐢𝐬 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐧𝐞 𝐝𝐞𝐯𝐨𝐧𝐬 𝐩𝐚𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐨𝐧𝐝𝐫𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐚𝐩𝐚𝐜𝐢𝐭𝐞́ 𝐝𝐞 𝐥'𝐞̂𝐭𝐫𝐞 𝐡𝐮𝐦𝐚𝐢𝐧 𝐚̀ 𝐢𝐧𝐧𝐨𝐯𝐞𝐫 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐬𝐚 𝐜𝐚𝐩𝐚𝐜𝐢𝐭𝐞́ 𝐚̀ 𝐬𝐮𝐩𝐩𝐨𝐫𝐭𝐞𝐫 𝐮𝐧𝐞 𝐭𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐝𝐞́𝐬𝐨𝐥𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧. La résilience ne remplace pas le droit à une vie normale, et la beauté ne devrait jamais servir de compensation à l'absence de justice.

𝐍𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐨𝐮𝐯𝐨𝐧𝐬 𝐜𝐫𝐞́𝐞𝐫 𝐪𝐮𝐞𝐥𝐪𝐮𝐞 𝐜𝐡𝐨𝐬𝐞 𝐝𝐞 𝐛𝐞𝐚𝐮 𝐚̀ 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐢𝐫 𝐝𝐞𝐬 𝐝𝐞́𝐜𝐨𝐦𝐛𝐫𝐞𝐬, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐭𝐨𝐧𝐬 𝐝𝐞 𝐧𝐞 𝐩𝐚𝐬 𝐯𝐢𝐯𝐫𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐦𝐢 𝐥𝐞𝐬 𝐝𝐞́𝐜𝐨𝐦𝐛𝐫𝐞𝐬.

1er novembre 2026

 Rami Abou Reida

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