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🇺🇸 02/11/2026 arretsurinfo.ch  9min ⁑️ 7 #331913

Les Etats-Unis, du peuple élu à l'empire contesté

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Le 2 octobre 1991 : Paul Wolfowitz, à droite, en tant que sous-secrétaire à la défense pour la politique, pendant la conférence de presse sur l'opération Tempête du désert. Le général Norman Schwarzkopf au centre. (Lietmotiv via Flickr)

L'auteur d'un livre à paraitre prochainement sur la destinée manifeste des Etats-Unis (Olivier Rouot, La destinée manifeste) m'a aimablement demandé d'en faire la préface, dont je vous livre ici l'essentiel. A l'occasion des élections de mi-mandat du 3 novembre, qui changeront la trajectoire de Donald Trump mais pas celle des Etats-Unis, le moment m'a semblé propice de faire le point sur le destin de la puissance américaine.

Par  Guy Mettan

La prodigieuse destinée des Etats-Unis fascine avec raison tant ce pays peut se flatter d'avoir réussi à façonner la planète à son image. Il convenait donc d'en faire le récit sans se laisser envoûter par son sujet, en montrant sa face cachée et ses crimes parfois monstrueux, tel le génocide des populations indiennes aux XVIIIe et XIXe siècles. Il faut rendre grâce à l'auteur de l'avoir fait en s'appuyant sur des faits, en partant des premiers - les aspirations messianiques des Pères pèlerins de 1620 - jusqu'aux derniers - les visions hallucinées des gourous de la Silicon Valley, les Peter Thiel, Curtin Yarvis, Nick Land et autres J.D. Vance.

Pour ma part, j'ai retenu trois épisodes qui me semblent avoir joué un rôle crucial dans le déroulement de cette destinée manifeste et qui continuent à déployer leurs effets jusqu'à aujourd'hui. Je veux parler de la doctrine Monroe, de la théorie de la puissance élaborée par l'amiral Alfred Mahan et de la promotion de l'universalisme libéral incarnée par le wilsonisme.

En 1823, les Etats-Unis, puissance en ascension mais encore faible, cherchent à exclure les puissances coloniales européennes d'Amérique latine. "L'Amérique aux Américains !" proclame alors fièrement le président James Monroe. Mais comme souvent dans l'histoire nord-américaine, la pureté des intentions originelles dérive vite vers des buts moins louables. De défensive, la doctrine Monroe ne tarde pas à devenir offensive : la sécurité de la jeune république américaine est rapidement associée à l'extension de son espace territorial. Et c'est ainsi que commencent la guerre de conquête contre le Mexique, l'annexion des territoires du sud-ouest et l'impitoyable conquête de l'Ouest.

En 2025, la stratégie de sécurité nationale de Donald Trump consacre le retour à une doctrine Monroe ("Donroe") pure et dure, avec velléité d'annexion du Canada et du Groenland et volonté de contrôle absolu de l'hémisphère occidental. Sous prétexte de contrer la Chine, on va subjuguer l'Amérique latine soit par les urnes, comme en Argentine, au Chili, au Pérou ou en Colombie - soit par la force comme au Vénézuéla, dont le président élu a été kidnappé au mépris total du droit international, ou à Cuba, à qui un régime de sanctions inhumaines a été imposé.

Conclusion provisoire : les Etats-Unis ne sont pas prêts à renoncer à leur primauté tant régionale que mondiale. Make America Great Again est un slogan qui vient de loin et qui transcende la politique étrangère américaine quelle que soit la couleur politique des présidents. On verra si la résistance du Mexique, et désormais du Brésil avec la réélection inattendue de Lula, parviendra à contenir leur appétit.

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Très peu connu en Europe, Alfred Thayer Mahan (1840-1914) est le créateur de la marine de guerre américaine, et par là, de la puissance militaire états-unienne. Officier de marine et historien, il publie en 1890 son ouvrage majeur, "The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783" dans lequel il constate que la maîtrise des mers a permis au Royaume-Uni de protéger son commerce, de soutenir son empire et d'intervenir dans de nombreuses régions du monde quand ses intérêts étaient menacés.

Mahan estime donc que le statut de grande puissance auquel aspire son pays ne peut pas être obtenu sans une marine de guerre puissante. Cette marine doit être capable de vaincre les flottes adverses et de protéger les communications maritimes ; de protéger la marine marchande et le commerce, qui sont à la base de la puissance militaire et de la prospérité économique ; de disposer de bases navales et de points d'appui outre-mer, et enfin de contrôler les passages stratégiques, canaux, détroits et grandes routes commerciales.

Cette vision sera mise en œuvre par le sénateur Henry Cabot-Lodge et le président Théodore Roossevelt, qui vont s'assurer du contrôle du canal de Panama, consolider les conquêtes des Philippines, de Hawaï, de Guam, développer le réseau de bases militaires (près de 800 aujourd'hui) et faire des Etats-Unis la première puissance militaire sur tous les océans du globe.

Avec un budget de défense de mille milliards de dollars, qui dépasse le budget cumulé aussi bien de ses rivaux et de ses principaux alliés, les Etats-Unis de 2026 sont plus que jamais investis dans ce programme. L'arrivée au pouvoir de Donald Trump, qui prétendait pourtant éviter les "guerres sans fin" de son prédécesseur Joe Biden, n'a en rien changé la donne : les guerres ont continué de plus belle, en Iran, au Yémen, en Palestine et au Liban tandis que le contrôle des détroits - Ormuz, Bab el-Mandeb/Suez, canal de Panama et détroit de Taiwan - reste un objectif non négociable.

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Si Mahan est le théoricien de la force brute, du hard power, Woodrow Wilson (1856-1924) est lui le champion du soft power. C'est lui qui va ajouter la puissance de la parole à la puissance des canons. Wilson va universaliser la destinée manifeste et la rendre acceptable aux yeux du monde, en prétendant la fonder sur des valeurs - démocratie, droits individuels, libre commerce - universellement désirables.

Inventeur de la première propagande de masse avec la Commission Creel et avec l'aide des premiers théoriciens du façonnage de l'opinion publique Edward Bernays et Walter Lippmann, il va réussir à convaincre le peuple américain, plutôt isolationniste, qu'il a le devoir moral d'aller faire la guerre en Europe et de réorganiser les relations internationales autour des principes de droit, de coopération, de gouvernement représentatif et de sécurité collective en principe chers au cœur des Américains.

La participation américaine à la Première Guerre mondiale, bien que contraire à la doctrine Monroe qui interdisait toute intervention en Europe, devient ainsi la première manifestation de l'ingérence militaire américaine hors du continent même si elle est présentée comme une haute mission de politique internationale.

En janvier 1918, Wilson publie ainsi ses fameux Quatorze Points, prônant la diplomatie ouverte, la liberté de navigation, la réduction des armements, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, l'ouverture des échanges commerciaux et une réorganisation de certaines frontières. Son quatorzième point prévoit la création d'une association générale des nations destinée à garantir leur indépendance politique et leur intégrité territoriale. Ce sera la Société des Nations.

Wilson se fait le champion de l'internationalisme libéral qui influencera, sous des formes différentes, la création de l'ONU en 1945 et l'ordre institutionnel d'après-guerre, le fameux rules based order, "l'ordre mondial fondé sur des règles" dont les partisans des Etats-Unis dans le monde se sont gargarisés jusqu'à nos jours. C'est ce modèle, remis au goût du jour en 1992 par la "doctrine Wolfowitz", que les néo-conservateurs partisans de la primauté des Etats-Unis von reprendre pour justifier la poursuite de la mission impériale des Etats-Unis après la chute de l'Union soviétique.

C'est ainsi que, bon gré mal gré et en dépit de nombreux revers sur le terrain, les Etats-Unis ont réussi à conserver jusqu'à aujourd'hui aussi bien le monopole de la violence légitime mondiale que la maitrise quasi exclusive de la parole publique et du narratif dominant.

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A partir de là se pose la grande question existentielle. Les Etats-Unis parviendront-ils à conserver intacts les piliers idéologiques, militaires et financiers de leur domination ? Et si oui, jusqu'à quand ? Et si non, quand se résoudront-ils à accepter le fait qu'ils ne sont plus qu'une superpuissance parmi d'autres, dans un monde devenu définitivement multipolaire ? En d'autres termes, les Etats-Unis sont-ils arrivés au bout de leur "destinée manifeste" ?

Je suis d'avis qu'il est encore trop tôt pour répondre avec certitude à ces questions. Beaucoup se sont hasardés à pronostiquer la fin de l'hégémonie américaine et l'avènement d'un monde multipolaire. Cela me semble encore prématuré. Mon sentiment est que les Etats-Unis plient mais ne rompent pas encore.

Cela étant, il est certain que, depuis le début de ce siècle, l'ordre mondial américain est confronté à des contestations croissantes et que le pays est entré dans une phase de déclin relatif.

Le tournant a eu lieu après les attaques du 11 septembre 2011 et l'échec de la guerre contre le terrorisme qui a suivi. Les guerres d'Afghanistan et d'Irak ont toutes deux été perdues et les interventions en Syrie, en Libye, en Palestine et en Iran aux côtés d'Israël, se sont révélées calamiteuses à la fois sur le plan militaire et celui de l'image. De même, la guerre provoquée en Ukraine, avec le coup d'Etat de 2014 à Kiev suivi de l'annexion de la Crimée par la Russie, n'a pas réussi à casser la puissance russe. Elle a même eu un effet contraire, en rapprochant la Russie de la Chine, en affaiblissant l'Europe, désormais vassalisée et marginalisée, et en réduisant l'OTAN à l'impuissance malgré l'explosion désordonnée des budgets militaires.

Mais l'événement majeur qui est venu mettre fin au rêve américain de toute-puissance est l'émergence de la Chine qui a désormais largement dépassé l'économie états-unienne en termes de parité pouvoir d'achat. De même, l'économie consolidée des BRICS a largement devancé celle de l'Occident, Europe et Japon inclus. Ce phénomène est irréversible et se traduira tôt ou tard en puissance politique et militaire, et peut-être même en puissance culturelle.

Pour survivre, la destinée manifeste américaine devrait en effet résoudre trois contradictions insolubles.

En premier lieu, la position qui consiste à présenter ses objectifs comme universels et altruistes, alors que sa politique sert d'abord des intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires souvent fort égoïstes, n'est plus tenable.

En second lieu, le discours sur la liberté ne résiste plus à la logique des faits : la république fondée sur la liberté a étendu son territoire au détriment de la liberté des autres peuples, maintenus dans la subordination et l'exploitation. La république est devenue un empire et cela se voit.

Enfin, la primauté nationale revendiquée par les Etats-Unis contredit de facto l'ordre international multilatéral que Washington avait contribué à bâtir depuis 1945. Le mépris affiché à l'égard des institutions et des organisations internationales en témoigne.

La question fondamentale pour le XXIe siècle est donc la suivante : les États-Unis peuvent-ils passer d'une conception missionnaire de leur puissance à une conception négociée de leur place dans le monde, ou chercheront-ils à préserver leur prééminence malgré l'émergence d'un ordre multipolaire ? On espère qu'ils choisiront la seconde option. Mais ce n'est pas encore sûr.

Par  Guy Mettan

Guy Mettan est un journaliste indépendant, essayiste et homme politique suisse romand

 Arretsurinfo.ch. le 2 novembre 2026

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