🇵🇸 02/11/2026 les-crises.fr  19min ⁑️ 5 #331916

« À Gaza, n'importe qui peut tuer qui bon lui semble », selon un opérateur de drone

Les exécutions arbitraires, l'érosion de la morale, l'absence de règles : Nir est entré dans la guerre du 7 Octobre en tant qu'officier expérimenté et respecté de l'armée de l'Air, et en est ressorti marqué moralement, toxicomane, isolé de ses camarades d'unité et conscient d'être complètement seul.

Source :  Haaretz, Yaniv Kovovitz
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Cette nuit-là, Nir était assis dans une remorque remplie d'écrans. Depuis l'une des bases de "l'enveloppe de Gaza", il a observé des ambulances rouler sur la route, une embuscade tendue par la brigade Golani, puis ce qui s'est passé ensuite. "Il était évident qu'il s'agissait de véhicules de secours, même alors qu'on ouvrait le feu depuis le sol sur eux", se souvient Nir (nom d'emprunt). "Sans raison apparente, les forces terrestres ont chargé le convoi. Ils ont tiré sur le premier véhicule. Le personnel médical est sorti, s'est caché derrière les ambulances et a supplié qu'on leur laisse la vie sauve, mais les soldats les ont abattus les uns après les autres."

Les faits se sont déroulés aux premières heures du matin du 23 mars 2025, dans le quartier de Tel al-Sultan à Rafah. Aujourd'hui, cet incident est connu sous le nom de "massacre des ambulanciers". Les Forces de défense israéliennes (FDI) ont affirmé qu'il s'agissait d'un défaut d'identification, d'une erreur professionnelle. Cependant, récemment, à la suite de l'enquête militaire, le procureur général de l'armée a ordonné à la Division des enquêtes criminelles de la police militaire (MPCID) d'enquêter sur les circonstances de cet événement. Nir, major de réserve et opérateur de drone, se souvient de cette opération dans les moindres détails. De plus, ce qui s'est passé ce jour-là le hante et ne le lâche pas. "Après cet incident, j'ai réalisé que n'importe qui peut tuer qui il veut, autant de personnes qu'il veut, sans avoir à en répondre."

Ce qui l'a brisé, a-t-il dit, ce n'était pas seulement la fusillade, mais la manière dont les forces de l'ordre se sont comportées par la suite et la prise de conscience : "Ils n'ont pas hésité une seconde à appuyer sur la gâchette. Ces gens avaient perdu toute humanité." Mais cela ne s'est pas arrêté là. "Ils n'ont pas signalé par radio qu'il s'agissait de véhicules de secours, alors même que les sirènes retentissaient. Au début, ils ont parlé de 15 membres du Hamas, puis de 12, et finalement, ils n'ont plus évoqué que trois suspects. Les corps ont été enterrés sur place, et les ambulances ont été écrasées par un bulldozer D9 puis recouvertes de terre. Pour moi, c'est là que quelque chose s'est brisé. J'ai eu le sentiment que je n'étais pas seulement témoin d'un incident opérationnel difficile, mais d'un système tout entier capable de l'absorber et de passer à autre chose comme si de rien n'était."

Il faudra plus d'un an avant que Nir se rende compte qu'il ne pouvait plus continuer, avant qu'il ne puisse plus faire face aux symptômes du traumatisme moral dont il souffrait, et qu'il ne retire son uniforme pour la dernière fois. Ce fut un processus graduel, explique-t-il dans une interview accordée à Haaretz. Alors qu'au début, il pensait que la distance physique qui le séparait des frappes sur les cibles (des meurtres) lui offrait une sorte de protection, avec le temps, cette distance n'a fait que renforcer la difficulté et le sentiment de culpabilité. "La personne assise sur cette chaise n'est pas Dieu, dit-il, mais c'est elle qui décide s'il faut attaquer ou non."

Cette prise de conscience le rongeait de plus en plus. Il comprenait qu'il devait y faire face, mais ne savait pas comment. Il a commencé à consommer de la drogue, a souffert de crises d'angoisse et de psychoses, et est même allé jusqu'à blesser sa compagne dans son sommeil. Ce n'est que ces derniers mois qu'il a trouvé le courage d'admettre qu'il souffrait d'un syndrome de stress post-traumatique et d'un traumatisme moral qu'il portait en lui depuis de nombreuses années. "C'est littéralement comme si vous étiez assis là, en train de regarder le film le plus dur que vous puissiez imaginer" explique Nir. "Vous voyez les visages de tout le monde. Vous voyez les enfants, les parents, les familles, les femmes qui viennent, en larmes, suppliant qu'on les aide."

Les événements à l'origine de son syndrome de stress post-traumatique ont commencé bien avant la dernière guerre. Ils se sont accumulés au fil d'une longue série d'opérations, de missions antiterroristes et de ce qu'il allait plus tard considérer comme des erreurs fatales - même si tout le monde ne partageait pas ce point de vue. Mais le matin du 7 octobre, lorsque les rapports en provenance de la zone frontalière de Gaza ont commencé à affluer, "tout a été effacé" dit-il. "Tout ce qui me pesait (tout ce stress post-traumatique) a disparu face à la réalité insensée qui régnait là-bas, du moins c'est ce que je croyais." Quelques heures après le début de la guerre, il s'est rendu en voiture au quartier général de l'armée de l'Air, à la Kirya, à Tel-Aviv, et a proposé son aide. Peu après, il était de retour devant les écrans, prenant des décisions à la hâte. "Au début, il n'y a pas de règles", se souvient-il. "Le principe était clair pour tout le monde : nous devions protéger les forces, fournir un appui-feu, permettre à l'armée de reprendre les localités et sauver autant de civils que possible."

La riche expérience opérationnelle qu'il avait acquise l'a conduit à troquer son uniforme bleu contre un uniforme vert. Il a alors commencé à servir en tant que commandant au sein d'une cellule d'assaut accompagnant les brigades qui menaient des manœuvres au cœur de la bande de Gaza. Et c'est là, raconte-t-il, qu'il a été témoin direct de l'épuisement professionnel qui a entraîné un effondrement de la discipline. Il en a résulté des situations mettant la vie en danger, de toutes sortes. Il raconte de nombreux incidents évités de justesse et des cas de tirs croisés entre soldats. Lors d'un incident, deux parachutistes ont été tués. Lors d'un autre, on a évité in extremis une fusillade impliquant huit soldats qui se déplaçaient sur le terrain sans coordination adéquate et avaient été signalés comme suspects. "L'ennemi n'était pas seulement le Hamas, dit-il, parfois, l'ennemi, c'était l'épuisement."

Mais alors que tout ce qui concernait les soldats de l'armée israélienne était attribué à des erreurs ou à des incidents (tels qu'ils étaient définis en temps réel), lorsque les victimes étaient palestiniennes, ces erreurs étaient accueillies avec compréhension, voire avec approbation. Ce fut le cas lorsque Nir découvrit que la ligne jaune dans la bande de Gaza, destinée à délimiter la zone sous contrôle militaire, avait commencé à se déplacer vers l'ouest, sans l'accord des responsables politiques ou des hauts gradés de l'armée, et à l'insu de la population civile environnante. "La ligne jaune, ce sont essentiellement des blocs de béton posés au sol" explique Nir. Selon lui, "le commandant de division a décidé de son propre chef de les déplacer vers l'ouest, parfois de plusieurs centaines de mètres, et de créer une nouvelle frontière. Les Palestiniens ignoraient son existence, et même l'armée de l'Air n'en était pas toujours informée. Du point de vue d'un agriculteur qui pénètre sur ses propres terres, il n'a aucune idée qu'il s'aventure dans une zone que les FDI ont soudainement déclarée zone de tir."

En effet, dit-il, les cas de civils non armés pénétrant dans la nouvelle zone et étant désignés comme cibles à abattre ne se sont pas fait attendre. "J'ai annulé des frappes par dizaines" raconte Nir. "J'ai dit que je ne frapperais qu'en cas de menace directe et immédiate. Et là, toutes sortes de justifications a posteriori ont commencé à affluer. "Il est venu pour un trafic d'armes", " Il a touché le sol - peut-être qu'il pose un engin explosif improvisé." À mon sens, ils essayaient de piéger des gens sans renseignements, sans preuves, et après coup - juste pour créer une justification à la frappe." Selon lui, il n'était pas le seul à avoir des réserves. "Mes homologues et mes amis ne voulaient pas non plus approuver chaque frappe. Tout le monde comprenait qu'il y avait là un problème. En particulier dans les zones agricoles, nous avons refusé d'accepter la "ligne MAOG" et nous nous sommes tenus aussi près que possible de la ligne jaune d'origine qui figurait sur les cartes."

Ici, dit-il, un aspect de l'épuisement professionnel était manifeste : l'épuisement moral. "On avait l'impression que quelque chose avait cédé. Tout le monde était devenu cynique face à la mort. On ne peut pas comprendre cela de l'extérieur, explique-t-il. Ce n'est pas seulement de la fatigue, c'est un effondrement de la moralité, du sens des responsabilités, du sentiment que quelqu'un maîtrise encore la situation."

Au fil du temps, le terme "terroriste" a pris un sens bien plus large. Dans un cas précis, un gratte-ciel a été pris pour cible sur la base d'une évaluation selon laquelle un suspect recherché y était entré. "L'ordre était le suivant : le terroriste se trouvait à l'intérieur du bâtiment, et toute personne qui en sortait devait être abattue." Quinze personnes ont trouvé la mort lors de cet incident. Le suspect recherché n'en faisait pas partie. D'une manière générale, explique-t-il, "très rapidement, toute la notion de dégâts collatéraux a disparu de nos préoccupations. On tirait simplement sur tout ce qu'on voyait." Le langage utilisé au sein des unités d'assaut a également complètement changé. "On avait l'impression d'être dans les tribunes lors d'un match de football. Tout comme on crie à un joueur : Allez, marque un but !, on criait à un soldat : Tue-le, attaque-le."

Au cours de sa période de service de réserve en mai 2026, Nir a découvert une autre facette de son métier : la surveillance aérienne des milices palestiniennes opposées au Hamas, sur lesquelles s'appuie l'armée israélienne. "La première fois, on se dit : D'accord, puis une deuxième fois, et ensuite ça devient une routine. Ils incendient des rangées de maisons, et nous les suivons depuis les airs. Incendies criminels, pillages, coups de feu." Et il y avait d'autres exemples : le Hamas a commencé à envoyer des femmes et des personnes souffrant de troubles mentaux vers les avant-postes de l'armée israélienne, "pour repérer la zone ou parce qu'elles sont soupçonnées d'être des collaborateurs, puis ils lancent le Zik (un type de drone, ndlr), et on se rend compte qu'on n'a pas le choix, car ils avancent vers les soldats - et à ce moment-là, il n'y a plus aucun doute, il faut agir."

"C'est moi qui en ai tué le plus"

Nir s'est engagé dans les Forces de défense israéliennes (FDI) en 2008. Il a abandonné l'école de pilotage au bout d'un an et a été affecté à l'unité des drones, où il a terminé sa formation avec mention et obtenu la qualification lui permettant de piloter le Zik. Il a servi en service actif, a travaillé comme instructeur à l'école des opérateurs de drones et a rejoint un escadron d'opérations spéciales. En 2016, il a été démobilisé avec le grade de capitaine, mais a continué à rejoindre l'unité en tant que réserviste jusqu'en juillet 2026, date à laquelle il a décidé de mettre fin à son service, avec à son actif une série de succès et une liste tout aussi longue de visages qu'il ne pourra jamais oublier.

Il se souvient très bien de la première fois où il a tué des gens. C'était en août 2012, lorsque des terroristes, qui s'étaient infiltrés depuis la péninsule du Sinaï, se sont emparés d'un véhicule blindé de transport de troupes et ont tenté de l'utiliser pour franchir la frontière vers Israël. Nir a repéré le véhicule, lui a tiré deux missiles et l'a détruit. Il a reçu un certificat d'excellence pour son intervention ce jour-là. C'est d'ailleurs le seul incident de toutes ses années de service dont il parle aujourd'hui sans presque aucune réserve morale : il y avait des individus armés, une menace évidente et une mission bien définie. Après cela, les choses sont devenues bien plus compliquées.

Au cours de l'opération "Protective Edge", alors qu'il avait, selon ses propres dires, accumulé plus de 500 heures de vol au-dessus de Gaza, il a été directement impliqué dans la mort de 19 personnes. Depuis lors, ce nombre a augmenté. Le 7 octobre, il atteignait 54. Parmi elles se trouvaient des terroristes et, comme il l'admet, des passants. "Soudain, j'ai pris conscience que dans chaque pièce où j'entrais, j'étais celui qui avait tué le plus de monde."

Pendant des années, il a réussi à vivre avec ce chiffre et ses conséquences psychologiques. Il s'est lancé dans des études d'entrepreneuriat et d'informatique, qu'il a terminées avec mention. Iil a travaillé brièvement au sein de la division des drones d'Elbit Systems, puis s'est rendu en Inde pour trouver des réponses aux questions auxquelles il n'avait pas trouvé de réponse en Israël. À première vue, un parcours de vie tout à fait classique, voire couronné de succès.

Mais l'opération "Black Belt" a alors débuté en novembre 2019. Il se souvient avoir demandé à son commandant comment il devait réagir si un enfant apparaissait dans le champ de la caméra. La réponse qu'il a reçue se résumait à deux mots : "C'est une zone grise", ce qui signifiait qu'il n'y avait pas de directives absolues venant d'en haut. "En d'autres termes, c'est à moi de décider s'il faut tuer ou non." À l'époque, explique-t-il, les ordres opérationnels et les affiches indiquaient clairement qu'il était interdit de s'en prendre aux femmes et aux enfants. Mais il s'est avéré que cette interdiction n'était pas absolue. Quelques mois plus tard, il s'est rendu compte qu'il ne pouvait plus continuer. Il a donc abordé ses commandants et leur a demandé de ne plus participer aux frappes aériennes et de se consacrer uniquement aux missions de décollage et d'atterrissage. Ils ont accepté, mais à une condition : qu'il ne parle pas de ce qu'il ressentait aux autres membres de l'escadron. "Ne commence pas à raconter des histoires aux pilotes d'ici et à tes amis, ne les contamine pas", lui aurait dit l'un de ses commandants, "Ne les empoisonne pas". Cette phrase le hante encore aujourd'hui. "Empoisonner ?", demande-t-il, le cœur serré. "Suis-je donc le poison ?"

À l'époque, il n'avait pas encore reçu de diagnostic officiel, mais il savait déjà que quelque chose en lui avait cessé de fonctionner correctement. Des événements passés qu'il avait réussi à refouler pendant des années ont refait surface, et l'anxiété, la culpabilité et la haine de soi ont commencé à s'installer. Une cérémonie d'ayahuasca (au cours de laquelle les participants boivent une décoction psychédélique) à laquelle il a participé a fait remonter à la surface un incident datant de 2014, au cours duquel une erreur de saisie de données avait entraîné la mort d'un agriculteur à Gaza ("Il travaillait simplement dans son jardin"). "Je me voyais comme si j'étais la bombe", explique-t-il en décrivant son expérience lors de la cérémonie d'ayahuasca. "Je vois tous ces gens debout là, et j'ai l'impression d'exploser sur eux." La silhouette qu'il voyait devant lui n'était pas seulement celle de l'homme qui avait été tué. "La prise de conscience la plus importante a été que je me débattais non seulement avec l'homme que j'avais tué (qui ne faisait que travailler dans son jardin), mais aussi avec ses proches venus lui rendre hommage."

Vers la fin de l'année 2022, Nir s'est rendu à la bibliothèque des archives de l'armée de l'Air et a demandé à revoir les enregistrements des frappes aériennes qu'il avait menées au fil des ans. Le choc a été immédiat. "Je m'entends, pendant les missions, parler comme un chasseur qui veut chasser des gens", raconte-t-il. "Je n'arrivais pas à croire que c'était ma voix." Au sein de l'escadron, explique-t-il, on utilisait ouvertement l'expression "missions de chasse". "On se rend compte qu'on est un chasseur. Le plus dur pour moi a été d'entendre à quel point j'étais impatient d'attaquer et de tuer." Dans l'une des vidéos, il a reconnu trois personnes dont il se souvenait depuis des années comme étant des membres d'une cellule terroriste. Face à ces anciennes images, il a pris conscience que "cette histoire de terroristes armés n'avait jamais existé. C'est une histoire que j'avais apparemment inventée pour pouvoir vivre en paix avec moi-même."

C'est presque par hasard qu'il a trouvé le chemin vers un traitement, après que son père lui eut parlé de "Kfar Izun", un programme qui aide les personnes souffrant de syndrome de stress post-traumatique et de dépendance. Au début, il ne venait que pour faire du bénévolat et cuisiner, mais le personnel a identifié son état et l'a encouragé à s'inscrire en tant que patient. Il a alors entamé un programme de traitement de quatre mois. "C'est là que j'ai commencé à réaliser que je ne pouvais pas continuer à fuir et que j'avais moi-même besoin d'aide." Il a reçu cette aide, son état a commencé à s'améliorer, puis le 7 octobre est arrivé.

Un point de rupture

Lors de la dernière guerre, la difficulté ne s'est pas manifestée immédiatement. Il lui a fallu du temps pour en prendre conscience, pour que les doutes pèsent sur sa conscience. L'un des événements qu'il ne pouvait plus ignorer s'est produit en octobre 2024, peu avant le premier anniversaire du 7 octobre. Nir fut envoyé dans la région du couloir de Natzarim pour former des combattants au pilotage de drones. C'est là qu'il eut pour la première fois le sentiment concret que sa vie était en danger immédiat et que ses camarades n'étaient pas prêts à le défendre. Il prit son arme personnelle et des grenades, puis monta seul au troisième étage d'un des bâtiments. "Je me suis dit : Je vais monter la garde. Je me suis assis là, dans le noir, seul, et j'ai commencé à imaginer des silhouettes à 20 mètres de moi. Dans un coin d'une pièce sombre, un fusil et des grenades à la main, j'ai attendu toute la nuit l'arrivée du Hamas. Avec le recul, je me rends compte que j'étais déjà en pleine crise de panique." Le lendemain matin, il a été ramené en Israël. "Je suis rentré directement chez moi et j'avais l'impression de n'avoir pas quitté la pièce. J'entendais et voyais ces mêmes silhouettes. J'entendais les chars - c'était exactement comme si j'étais encore à Gaza."

Au début, il a essayé de s'en sortir tout seul, mais ça n'a pas marché. "Les jours de commémoration, j'avais des crises où je pleurais sans arrêt, en imaginant que les gens que j'avais tués me maudissaient" se souvient-il. "Je m'enfermais dans ma chambre pour que mes parents ne me voient pas, et je cassais des objets." Puis il s'est tourné vers la drogue. D'abord le cannabis "pour trouver un peu de paix", puis la MDMA et la kétamine - "tout ce qui pouvait m'aider à m'évader". Selon lui, la consommation de substances psychoactives chez les réservistes n'est pas un phénomène marginal, mais un mécanisme d'adaptation passé sous silence. "Beaucoup de gens en consomment. Personne ne veut le savoir, et personne ne veut en entendre parler. Ce n'était pas pour faire la fête, c'était un moyen d'apaiser l'enfer qui faisait rage en moi."

Est-ce courant ? D'après lui, lors d'un entretien avec le responsable de la santé mentale de la division, celui-ci a déclaré : Certains soldats affirmaient que les orgies et les drogues dures étaient un excellent moyen de revenir à la normale. Nous avons ri, mais il a ensuite ajouté qu'il souffrait lui aussi d'une dépression active." Pendant toute cette période, il a continué à revêtir son uniforme. Bien qu'il affirme ne s'être jamais présenté au travail sous l'emprise de la drogue, c'était là son réconfort pendant ses heures de repos.

Pourim 2026 a marqué un tournant - un énième point de rupture. Lors d'une fête à la Tour de David à Jérusalem, "tout a tout simplement explosé" se souvient-il. "Je suis entré dans un état psychotique total. Je ne me souvenais plus des noms de mes amis. J'ai regardé la Tour de David, et soudain, elle m'a semblé être une mosquée à Gaza. J'avais l'impression de perdre la raison." Dans les semaines qui ont suivi, il a décidé d'arrêter le cannabis. Il est parti avec sa compagne pour un voyage de cinq jours en Géorgie. Mais le lendemain de leur retour en Israël, fin avril, il a déjà été appelé pour une mission de patrouille sectorielle à Gaza. "Je suis arrivé à l'avant-poste de Nahal Oz et j'ai vu à quel point Gaza était devenue Givat Halfon. Nous n'avions même pas encore commencé la ronde que tout le monde parlait déjà de tuer. J'ai demandé à rencontrer l'officier du renseignement pour saisir les cibles dans l'ordinateur, et il m'a répondu : Tu as deux millions de cibles à Gaza. Il voulait dire que les deux millions d'habitants de la bande de Gaza étaient les cibles."

Il lui a encore fallu environ deux mois avant de terminer définitivement son service. Pendant cette période, il s'est retrouvé confronté à des conflits répétés ("Des gens qui avaient autrefois des valeurs ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes") et a également rechuté dans la consommation de drogue. Ce n'est qu'une fois tout cela terminé qu'il a eu le sentiment de pouvoir véritablement commencer à remettre de l'ordre dans sa vie. "Aujourd'hui, cela fait déjà quelques mois que je ne consomme plus aucune drogue" dit-il, mais il a du mal à ignorer les séquelles qui subsistent.

Pour Nir, le traumatisme moral se manifeste non seulement par un sentiment de culpabilité face aux actions auxquelles il a participé, mais aussi par l'impression d'avoir trahi la confiance qui lui avait été accordée. "En Israël, le traumatisme moral est défini comme une trahison - c'est exactement ce que je ressens" dit-il. "Réfléchissez-y : moi, qui suis censé protéger les combattants et tuer des terroristes, je ressens soudain de la compassion pour l'ennemi. Qu'est-ce que cela, si ce n'est de la trahison ? Comment un officier de l'armée de l'Air peut-il éprouver de la compassion pour des familles palestiniennes, surtout après le 7 octobre ? C'est la contradiction avec laquelle je vis." Son sentiment de culpabilité n'a cessé de grandir. "J'ai commencé à me détester et j'avais peur que les gens me haïssent. Je me sentais comme un nazi, comme si j'avais assassiné des gens. Lors d'un voyage en Europe, j'ai dit à des inconnus que j'étais un meurtrier. Ce n'est pas un meurtre au sens de la loi, je le sais, mais c'est ce que je ressentais."

Ces derniers mois, il a décidé de déposer une demande auprès du ministère de la Défense afin que son trouble psychique soit reconnu. C'est là qu'il s'est rendu compte qu'il était seul - à plus d'un titre. Ses liens avec l'escadron se sont progressivement effilochés. Certains de ses amis ont cessé de répondre à ses appels ou à ses messages dans le groupe WhatsApp, et il a découvert par la suite qu'il n'en faisait plus partie. "Mes meilleurs amis m'ont mis à la porte" raconte-t-il. Il doit désormais composer seul avec ses sentiments, qui ne disparaîtront pas pour autant. "Ce n'est pas parce qu'on tue quelqu'un à distance qu'on n'est pas affecté par les conséquences de ce meurtre" souligne-t-il. "La technologie est censée protéger le soldat du danger physique, mais elle ne protège pas l'esprit - parfois, elle fait exactement le contraire."

Un porte-parole de l'armée israélienne a déclaré : "L'armée israélienne est pleinement responsable de la santé mentale et physique de son personnel, ce qui constitue un élément essentiel de son aptitude au service et de la capacité de l'armée à mener à bien ses missions. Dans tous les cas où des soldats expriment une détresse psychologique, une réponse immédiate est apportée par l'intermédiaire des commandants et du personnel médical compétent, notamment le médecin de l'unité, l'officier chargé de la santé mentale au sein de l'armée et, si nécessaire, un psychiatre. Des séances de débriefing sont organisées à une fréquence suffisante dans tous les escadrons. Les combattants et les opérateurs du système de drones bénéficient d'un soutien complet en matière de santé mentale. Tous les opérateurs ont suivi et continuent de suivre des processus de débriefing et de soutien adaptés. Si la personne en question est un opérateur en activité au sein du système, elle est également incluse dans ce dispositif de soutien."

Il a en outre été précisé : "Avant la publication, aucune information permettant d'identifier l'officier de réserve décrit dans l'article n'avait été fournie. Si de telles informations venaient à être communiquées, elles seraient examinées et traitées comme il se doit. Les Forces de défense israéliennes (FDI) invitent tous les soldats et membres du personnel confrontés à une détresse émotionnelle à s'adresser à leurs commandants, à leur faire part de leur situation et à bénéficier de l'aide et du soutien nécessaires. Les FDI, y compris l'armée de l'Air, continueront à œuvrer pour préserver le bien-être de leur personnel et à lui fournir le soutien professionnel, médical et hiérarchique nécessaire. En ce qui concerne l'allégation d'un manque de coordination entre l'armée de l'Air et les forces de la division, l'armée de l'Air opère en totale coordination avec les forces au sol, comme elle l'a fait tout au long des combats."

Source :  Haaretz, Yaniv Kovovitz, 09-09-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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