
par Paolo Hamidouche
Le yuan est de plus en plus utilisé par les pays africains pour régler leurs importations, rembourser des prêts ou percevoir des recettes publiques.
La République populaire de Chine et l'Afrique du Sud ont décidé de renouveler, pour une durée de cinq ans, leur accord de swap de devises entre le rand et le yuan, leurs monnaies nationales respectives. L'échange prévu atteindra une valeur de 30 milliards de yuans, soit 74 milliards en monnaie sud-africaine, ce qui équivaut à un peu plus de 4,5 milliards de dollars. Un swap de devises (ou currency swap) est un accord négocié directement entre les parties concernées, sans passer par le marché des changes.
Les deux signataires - la Banque populaire de Chine et la Banque de réserve sud-africaine - ont ainsi convenu d'échanger des sommes en monnaies nationales, assorties des flux d'intérêts périodiques correspondants. Cette opération permet de protéger ces monnaies contre la spéculation et d'en renforcer la valeur sur le marché monétaire. Les deux nations collaborent depuis des années et sont par ailleurs membres fondateurs du groupe politique et économique des BRICS, qui comprend également la Russie, la Chine et le Brésil.
Les échanges commerciaux entre les deux pays sont en constante augmentation ; en 2025, ils ont dépassé les 53 milliards de dollars, confirmant la Chine comme premier partenaire commercial de l'Afrique du Sud. Plus précisément, Pékin exporte vers l'Afrique pour environ 23 milliards de dollars de marchandises et en importe pour 13 milliards en provenance d'Afrique du Sud. Depuis mai dernier, la Chine a supprimé les droits de douane sur de nombreux produits sud-africains, notamment dans le secteur agricole, ce qui a fait bondir le volume des échanges. Cette initiative en Afrique du Sud n'est toutefois que la dernière en date des actions menées par Pékin sur le continent africain.
Le yuan est, en effet, de plus en plus utilisé par les pays africains pour régler leurs importations, rembourser des emprunts ou percevoir certaines recettes publiques. Pékin demeure le premier partenaire commercial de l'Afrique, et la récente suppression des droits de douane a renforcé la présence de la monnaie chinoise. La Chine a obtenu de la Zambie, pour ses entreprises minières, la possibilité de régler impôts et redevances en monnaie chinoise, ce qui réduit sensiblement le coût du cuivre, de la bauxite et du manganèse. Le Kenya a contracté une dette importante auprès de Pékin pour la construction de la ligne ferroviaire reliant Nairobi à Mombasa ; cette dette a été convertie du dollar en yuan. Les principales banques angolaises vont rejoindre le CIPS, le système bancaire lié à la banque centrale de la République populaire de Chine, tout comme l'ont déjà fait des banques de l'est de la Libye.
Dans toutes les nations africaines dotées d'une activité portuaire significative, on trouve au moins une banque active dans le commerce maritime qui effectue ses transactions et ses paiements dans la devise de Pékin. La Standard Bank, premier groupe bancaire et financier d'Afrique en termes d'actifs, permet déjà des paiements en yuans dans 19 pays africains. Malgré une croissance constante, le poids de la monnaie chinoise demeure marginal, avec une part de marché mondiale oscillant entre 3 et 5%. Toutefois, certains projets pourraient modifier les équilibres, en particulier sur le continent africain. L'objectif réel de Pékin est, en effet, de s'attaquer au franc CFA, cette monnaie fragile utilisée par 14 nations d'Afrique centrale et occidentale.
La stabilité de cette devise est garantie par le Trésor français, qui en arrime la valeur à l'euro - et, par conséquent, au dollar, qui sert d'actif de référence. Le système mis en place par Paris au sein de ce que l'on appelait la "Françafrique" - c'est-à-dire l'ancien empire colonial français - a joué un rôle déterminant dans le contrôle des économies africaines depuis leur indépendance dans les années 1960. Aujourd'hui, de nombreux États ont rompu leurs liens avec Paris, réduisant ainsi au minimum son influence dans cette région. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES), ont décidé de créer leur propre monnaie - baptisée "Sahel" ou "Liptako" - en guise d'alternative au franc CFA. Pékin est immédiatement intervenue pour garantir la stabilité de la nouvelle monnaie, en arrimant son taux de change à la Banque centrale chinoise et en faisant du yuan le nouvel actif de référence. Il s'agit d'une offensive économico-monétaire d'envergure de la part du gouvernement de Xi Jinping, qui saisit parfaitement la centralité géostratégique et le potentiel du continent africain.
source : Paolo Hamidouche