
par Paolo Hamidouche
De sentinelle de l'OTAN à une projection en Méditerranée et dans le Golfe, Ankara tire parti de la crise de l'ordre international pour accroître son autonomie. Mais ses ambitions géopolitiques demeurent conditionnées par les limites de sa structure économique. "Même lit, rêves différents".
De sentinelle de l'OTAN à une présence projetée en Méditerranée et dans le Golfe, Ankara tire parti de la crise de l'ordre international pour accroître son autonomie. Toutefois, ses ambitions géopolitiques demeurent contraintes par les limites de sa structure économique.
"Un même lit, des rêves différents". Cette formule, par laquelle Zhou Enlai ironisait dans les années 1970 sur la détente entre les États-Unis et l'Union soviétique, illustre également bien les contradictions de l'OTAN contemporaine. L'exigence américaine d'une plus grande participation européenne à la défense se heurte, en effet, à des aspirations divergentes : Washington souhaite transférer une partie des coûts militaires sans pour autant renoncer à son leadership, tandis que les États européens cherchent à renforcer leurs capacités sans avoir encore défini de stratégie commune.
Dans ce contexte, la Turquie constitue un cas particulièrement significatif. Sa trajectoire montre comment une situation de dépendance stratégique peut, en période de crise internationale, se transformer en un levier d'autonomie et d'influence régionale.
Comme le soulignait Sergio Romano, la fin de la guerre froide a modifié le positionnement géopolitique du pays. La Turquie n'était plus seulement le gardien occidental des Détroits et la sentinelle de l'OTAN sur la mer Noire, aux confins d'un monde hostile. L'effondrement de l'URSS et du communisme européen lui a ouvert de nouveaux espaces politiques et économiques, lui permettant de poursuivre des ambitions régionales qui, auparavant, étaient subordonnées aux impératifs de l'Alliance atlantique.
Durant la guerre froide, la position de la Turquie constituait un atout stratégique de premier ordre. Le contrôle des accès à la mer Noire, la proximité du territoire soviétique et sa situation au carrefour de l'Europe, du Caucase et du Moyen-Orient conféraient à Ankara un poids supérieur à ce que la seule taille de son économie aurait pu laisser supposer. La Turquie était en mesure de convertir sa géographie en influence politique, tout en bénéficiant de la protection américaine et de son appartenance à l'OTAN.
Cette situation ne faisait toutefois pas disparaître la rivalité avec la Grèce, elle aussi alliée de Washington. Les deux pays cherchaient à préserver leur valeur stratégique aux yeux des États-Unis, tandis que les différends territoriaux et la question chypriote créaient une fracture durable au sein du système occidental.
Chypre constitue un tournant essentiel. En juillet 1974, le coup d'État soutenu par la junte militaire grecque - favorable à l'union de l'île avec la Grèce ("énosis") - a précédé l'intervention militaire turque et la division de fait du territoire qui en a résulté. Cette issue ne saurait s'expliquer uniquement par la rivalité entre Athènes et Ankara pour s'attirer les faveurs des États-Unis : les décisions politiques et militaires, ainsi que l'échec de la médiation internationale, ont également joué un rôle déterminant. Il demeure toutefois une contradiction fondamentale : l'appartenance à une même alliance n'a pas empêché ces deux pays de poursuivre des objectifs incompatibles.
Son rôle de sentinelle de l'Occident avait assuré à la Turquie une position de négociation avantageuse. Toutefois, avec la disparition de la menace soviétique, la nature de ses relations avec ses alliés était appelée à évoluer. Ankara ne pouvait plus se contenter d'être le rempart méridional de l'Occident. Le Caucase, l'Asie centrale et le Moyen-Orient offraient de nouveaux interlocuteurs et des opportunités d'action ; le développement des capacités militaires turques a permis de transformer progressivement ces possibilités en une présence concrète au-delà des frontières nationales.
La guerre civile syrienne, qui a éclaté en 2011, a accéléré cette mutation. La question kurde, centrale depuis longtemps dans la politique intérieure turque, est devenue une variable déterminante de la stratégie régionale. Ankara considère les Unités de protection du peuple kurde (YPG) - soutenues par les États-Unis dans la lutte contre l'État islamique - comme étant liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que la Turquie qualifie d'organisation terroriste. Washington et Ankara se sont ainsi retrouvés à soutenir des acteurs différents sur un même théâtre d'opérations.
Cette fracture a mis en lumière les limites de la solidarité atlantique : appartenir à une même alliance ne signifie pas pour autant partager la même perception des menaces. La réponse turque a combiné interventions militaires transfrontalières, soutien à des forces locales et accords avec des puissances poursuivant des objectifs divergents. La question kurde a ainsi servi, entre autres, de justification pour élargir la marge de manœuvre d'Ankara.
Parallèlement, le gouvernement turc a mobilisé différentes références idéologiques. Le panturquisme met en avant les liens avec les peuples turcophones du Caucase et d'Asie centrale ; le panislamisme insiste sur la solidarité entre les sociétés musulmanes ; le néo-ottomanisme, quant à lui, invoque l'héritage impérial et une présence privilégiée dans les Balkans, en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient.
Ces courants ne constituent pas un programme unifié. Ils offrent, toutefois, un répertoire politique permettant de présenter la Turquie non pas comme une puissance périphérique de l'Europe, mais comme un acteur aux intérêts étendus sur plusieurs régions. L'idéologie accompagne ainsi le calcul stratégique, légitimant la projection extérieure et renforçant le consensus interne.
La "Mavi Vatan", ou "Patrie bleue", traduit ces ambitions dans la dimension maritime. Élaborée au sein des milieux navals turcs, cette doctrine conçoit les mers environnantes non pas comme de simples frontières, mais comme des espaces de souveraineté, de sécurité et de projection militaire.
La Méditerranée orientale en constitue le principal terrain d'application. Les différends relatifs aux zones économiques maritimes, aux ressources énergétiques, à Chypre et à la rivalité avec la Grèce s'articulent autour de la volonté turque d'empêcher que les équilibres régionaux ne soient définis sans Ankara. Le mémorandum maritime signé avec la Libye en 2019 a concrétisé cette approche, en reliant les revendications turques en Méditerranée aux relations avec la rive sud du bassin.
La "Mavi Vatan" ne constitue pas, à proprement parler, un projet visant à atteindre l'océan. Il s'agit d'une stratégie de puissance maritime destinée à accroître la profondeur stratégique de la Turquie. Sa présence en Libye et dans la Corne de l'Afrique en représente une extension possible : la coopération militaire, la formation, les exportations d'armements et les investissements permettent à Ankara d'établir des points d'appui et de nouer des relations durables.
Ces implantations ne forment pas une continuité territoriale et répondent à des impératifs distincts. En Méditerranée, ce sont la sécurité maritime et la concurrence régionale qui prévalent ; en Somalie, la coopération militaire et la présence économique jouent également un rôle majeur. Il en résulte un réseau qui permet à la Turquie d'intervenir sur plusieurs axes et de renforcer son pouvoir de négociation.
Reste la question des ressources. Une projection d'une telle ampleur exige des financements, des capacités logistiques, une continuité industrielle ainsi que des forces armées capables de soutenir des opérations prolongées. L'ambition géopolitique, à elle seule, ne suffit pas : elle peut même conduire à une surextension si les engagements pris excèdent les capacités disponibles. La crise de l'OTAN est souvent interprétée comme l'occasion de bâtir une défense européenne autonome. Cette lecture suppose toutefois que l'Europe constitue déjà un acteur géopolitique unitaire. C'est précisément ce point qu'il convient de contester.
L'Union européenne est une grande puissance économique et une entité juridique dotée d'institutions communes, mais elle ne dispose pas d'une souveraineté stratégique comparable à celle d'un État. Ses composantes nationales ne partagent pas nécessairement la même vision des menaces, les mêmes priorités militaires, ni la même conception des relations avec Washington et Moscou.
L'Europe demeure avant tout une table autour de laquelle les puissances nationales négocient leurs intérêts, et non une puissance géopolitique capable d'en formuler un qui soit unitaire. Le réarmement en cours doit être interprété, en premier lieu, comme un réarmement des États, même lorsqu'il bénéficie de financements et de programmes communs.
La distinction est fondamentale. Accroître les budgets militaires ne signifie pas automatiquement acquérir une autonomie stratégique : encore faut-il maîtriser les technologies, la production, les chaînes d'approvisionnement ainsi que les décisions relatives à l'emploi des forces. Sur ces différents plans, la dépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis demeure significative.
L'Allemagne et la France suivent deux orientations distinctes. Berlin continue de considérer la dissuasion américaine comme essentielle. L'acquisition d'avions américains F-35 - destinés, entre autres, à une mission nucléaire dans le cadre de l'OTAN - démontre que le renforcement des forces armées allemandes ne s'inscrit pas nécessairement dans une démarche d'émancipation vis-à-vis de Washington.
La France, à l'inverse, dispose de sa propre force nucléaire et accorde une importance accrue à l'autonomie, tant décisionnelle qu'industrielle. La coopération avec d'autres pays européens - illustrée notamment par des programmes tels que le SAMP/T et son évolution, le SAMP/T NG - prouve qu'il est possible de bâtir des capacités militaires communes. Cela ne démontre pas, pour autant, l'existence d'une volonté géopolitique européenne partagée : la collaboration industrielle ne supprime pas le contrôle national sur les armements et les décisions stratégiques.
Les difficultés rencontrées par le programme aéronautique SCAF (FCAS), développé avec la participation de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne, mettent en évidence à quel point les intérêts industriels et nationaux peuvent entraver les projets communs. Les États peuvent coopérer en matière de production tout en continuant à poursuivre des stratégies divergentes.
La pression exercée par les États-Unis pour inciter les Européens à accroître leurs dépenses militaires comporte donc une part d'ambiguïté. Si elle peut favoriser le développement de capacités militaires nationales, elle risque également de renforcer la dépendance à l'égard des technologies et des approvisionnements américains. Les États-Unis peuvent transférer une partie des coûts de la défense à leurs alliés sans pour autant renoncer à leur centralité stratégique.
Le résultat n'est pas nécessairement une Europe plus autonome, mais plutôt une répartition différente des responsabilités au sein de l'OTAN. Il s'agit d'une contradiction qui concerne directement la Turquie : Ankara évolue dans un système où Washington conserve un poids déterminant, mais où les alliés disposent de marges de manœuvre croissantes pour poursuivre leurs propres intérêts.
C'est dans cette perspective qu'il convient d'analyser l'accord de défense mutuelle entre la Turquie, le Pakistan et l'Arabie saoudite, signé à La Mecque le 7 août 2026. Le texte prévoit qu'une attaque armée contre l'un des trois pays soit considérée comme une attaque contre tous. Sa portée réelle dépendra de la mise en œuvre des engagements pris et des capacités concrètement mobilisables, mais sa signification politique est claire : les signataires entendent renforcer leur coopération militaire et diversifier leurs garanties de sécurité.
Les ressources des trois pays sont complémentaires. La Turquie dispose d'une industrie de défense en pleine expansion et d'une expérience opérationnelle ; le Pakistan possède des forces armées importantes ainsi qu'un arsenal nucléaire ; l'Arabie saoudite dispose de ressources financières considérables et occupe une position centrale dans le Golfe.
Cet accord ne constitue pas, en soi, une alternative à l'OTAN déjà bien établie. Il révèle toutefois la volonté de bâtir des relations en matière de sécurité qui ne dépendent pas exclusivement des États-Unis. Pour Ankara, il s'agit d'un levier supplémentaire pour accroître son influence, sans pour autant quitter l'Alliance atlantique.
C'est là toute la logique du "multi-alignement" : ne pas se limiter à un seul bloc, mais entretenir des relations diversifiées afin d'élargir ses options. La Turquie peut être membre de l'OTAN, interlocutrice de l'Europe, partenaire du Pakistan et de l'Arabie saoudite, tout en maintenant des liens avec la Russie. Ces relations ne sont pas exemptes de contradictions ; pourtant, la capacité même à les gérer constitue un atout dans les négociations.
L'accord de La Mecque reflète également une transformation plus vaste. Les puissances régionales ne cherchent pas nécessairement à rompre avec Washington, mais elles recherchent des outils complémentaires pour faire face à des crises où les intérêts américains pourraient diverger des leurs. Ankara tente de s'insérer dans cet espace, en reliant sa présence en Méditerranée à ses relations avec le Golfe et la Corne de l'Afrique.
La multiplication des relations et des théâtres d'intervention ne transforme pas pour autant, et de manière automatique, la Turquie en une grande puissance. Si sa capacité d'initiative s'est accrue, elle demeure toutefois conditionnée par les ressources économiques, industrielles et financières disponibles.
Une telle projection de puissance exige des investissements constants, des approvisionnements sécurisés, de la recherche technologique, ainsi que la capacité de soutenir des opérations militaires sans compromettre la stabilité intérieure. La Syrie, l'Irak, la Libye, la Méditerranée orientale, le Caucase et la Corne de l'Afrique imposent, chacun, des exigences différentes. Les gérer simultanément peut accroître l'influence turque, mais aussi engendrer des coûts excessifs.
La force d'Ankara réside avant tout dans sa capacité à se rendre indispensable auprès d'interlocuteurs variés. Sa position géographique, son appartenance à l'OTAN, son industrie militaire et ses relations avec le monde musulman lui permettent de transformer des ressources relativement limitées en influence politique. Cela ne lui garantit toutefois pas la capacité de soutenir une projection mondiale comparable à celle des grandes puissances.
C'est là qu'apparaît la contradiction fondamentale de la stratégie turque. Ankara souhaite être autonome, mais a encore besoin de l'OTAN ; elle veut participer au réarmement européen, mais n'accepte pas d'en être exclue ; elle noue de nouvelles alliances régionales, mais ne dispose pas de ressources suffisantes pour s'affranchir de ses contraintes économiques.
La crise de l'ordre international lui offre de nouvelles opportunités, mais non une liberté d'action illimitée.
La Turquie constitue ainsi l'un des exemples les plus manifestes d'une dynamique appelée à façonner les équilibres futurs : les puissances moyennes ne sont pas de simples pions entre les mains des grandes puissances ; elles peuvent, au contraire, tirer parti des rivalités entre ces dernières pour accroître leur propre autonomie. Leur marge de manœuvre dépend de leur capacité à conjuguer géographie, ressources militaires, relations économiques et diplomatie.
source : Paolo Hamidouche