📚 02/11/2026 ssofidelis.substack.com  11min ⁑️ 6 #331935

Une lecture d'« Ulysse » à la tour Martello

424px/399px - 31.83 Koreduce by 50%del

Par  Chris Hedges, le 29 octobre 2026

Dublin - Une matinée venteuse et nuageuse sur la côte irlandaise. Je me tiens debout sur le toit de la tour Martello, observant les baigneurs qui plongent depuis un rocher dans le "Forty Foot" dans la baie de Dublin, sur la plage de Sandycove. Je tiens entre mes mains l'Ulysse de James Joyce.

Nul autre bruit que le vent pour m'importuner. J'ouvre le livre. Je lis le premier chapitre, que Joyce - qui a brièvement vécu dans cette fortification côtière aujourd'hui désaffectée - a situé dans la tour.

"Buck Mulligan, imposant et corpulent, descendit l'escalier, portant un bol de mousse sur lequel reposaient, en croix, un miroir et un rasoir. Une robe de chambre jaune, sans ceinture, flottait légèrement derrière lui, soulevée par la douce brise matinale. Il leva le bol bien haut et entonna : Introibo ad altare Dei".

La traduction latine est "J'entrerai à l'autel de Dieu", ouverture de la messe dans l'Église catholique depuis des siècles.

Une odeur de mort flotte dans ce premier chapitre, où Mulligan entonne une messe sombre à l'intention de Stephen Dedalus qui a rejeté la demande de sa mère de prier à son chevet. Dedalus, chassé de la maison de son père, est bientôt exilé de la tour pour errer dans Dublin. Son refus de s'incliner devant l'autorité, qu'elle soit incarnée par l'Église catholique romaine ou les colonisateurs britanniques, fait de lui un paria, à l'instar du protagoniste du roman, Leopold Bloom.

Nous aussi, nous sommes des orphelins sur notre propre terre.

Je fais face à la barbarie qui m'entoure en lisant. Je me réfugie dans des mondes et des vies passées. Je me délecte du lyrisme et de la musicalité des grands textes. Je m'inspire de la sagesse de nos ancêtres.

Joyce déteste ce que nous devrions tous détester. La guerre. La violence. Le nationalisme, y compris le nationalisme irlandais. Les capitalistes cupides. Les experts et journalistes prétentieux. Les pseudo-intellectuels. Les rêveurs utopistes. Les politiciens pompeux. Les tyrans et les brutes.

Il se méfie des grandes causes et des nobles idéaux. Joyce sait que plus la rhétorique est grandiloquente - "ces grands mots qui nous rendent si malheureux", comme le dit Dedalus dans le roman - plus le sacrifice humain devient nécessaire. Il relate les faiblesses, les excentricités et les luttes qui définissent nos vies. À l'instar de  V. S. Pritchett - un autre écrivain que je chéris - il nous rappelle que personne n'est ordinaire.

Les héros de Joyce ne figuraient pas sur les affiches de recrutement incitant les jeunes hommes à se battre dans la folie suicidaire de la Première Guerre mondiale, alors en cours lorsqu'il a écrit une grande partie du roman. Les fonctions corporelles de Bloom, notamment la défécation et la masturbation, y sont décrites en détail, des scènes qui ont conduit à l'interdiction du livre pour obscénité aux  États-Unis et en  Grande-Bretagne, ainsi qu'en Union soviétique  pour "non-conformité à la politique du réalisme socialiste".

Mais le but était justement de ramener Bloom sur terre. Bloom est indéniablement humain, bien que dévoré par le pathos, l'empathie et un désir désespéré d'amour. L'héroïsme, nous montre Joyce, se définit par la capacité à endurer la souffrance plutôt qu'à l'infliger.

Beaucoup de choses en ce monde, du  génocide à Gaza au renforcement du  fascisme aux États-Unis, justifient le désespoir. Mais lorsque le désespoir accable, on trouve un certain réconfort dans des romans comme "Ulysse", dont l'action se déroule en une seule journée, le 16 juin 1904. Ce roman fait de manière improbable d'un vendeur de publicité juif un héros, un Ulysse moderne qui lutte pour préserver la bonté et la bienveillance dans un monde où triomphent cruauté et froideur.

Les personnages vulgaires, tels que le coureur de jupons et beau parleur Blazes Boylan dans le roman - à l'image de Donald Trump - sont dépourvus de la capacité d'introspection de Bloom. Pour eux, les mots cachent plus qu'ils ne révèlent.

Les personnages de Joyce sont dépeints avec toute la complexité, l'ambiguïté et l'incohérence propres à l'être humain. Ils sont aux prises avec les facettes contradictoires et conflictuelles de la nature humaine - notre identité plurielle.

 Partager ★ Spirit Of Free Speech

Joyce, qui vivait en exil volontaire à Paris, ne fréquentait pas les grands noms de la littérature ni les mondains rassemblés dans les salons huppés du Faubourg Saint-Germain. Son cercle intime était composé de serveurs, de marchands de fruits, d'employés de banque et de concierges d'hôtel. Les salons fascinaient Marcel Proust jusqu'à ce que celui-ci dénonce leur cruauté et leur hypocrisie dans le dernier tome de  "À la recherche du temps perdu".
Joyce n'avait que faire des intellectuels, des prétentieux et des pédants. Lors d'un dîner à Paris, à la consternation des hôtes, il discuta avec Proust non pas de modernisme et de littérature, mais de leurs maux physiques et de leur  passion commune pour les truffes au chocolat noir. Proust,  se souvenait Joyce, "ne parlait que de duchesses tandis que je m'intéressais davantage à leurs femmes de chambre".

Les critiques  marxistes, à l'instar de nombreux contemporains de Joyce, ont pris leurs distances face à sa description de notre nature humaine irrémédiablement imparfaite et à son mépris pour le mythe du progrès humain. Pour Joyce, nous ne nous rapprochons pas d'une utopie dépourvue de classes, ni d'aucune autre utopie d'ailleurs.

"Je ne sais pas pourquoi ils m'attaquent", a déclaré Joyce à son ami Eugène Jolas. "Personne, dans aucun de mes livres, ne vaut plus de mille livres".

Il sait que les mythes nationaux servent à occulter notre mortalité imminente, à donner un sens au chaos et à nous faire croire, par illusion, que nous sommes plus grands que nous ne le sommes réellement.
Joyce se délecte du désordre de la vie, mettant à mal nos illusions et la manière dont nous nous présentons au monde. Il réduit à néant les récits binaires futiles que nous tissons au nom de la morale conventionnelle.

"Si nous nous tournons vers lui en le considérant comme l'apôtre de la fraternité, il nous montre des frères aux prises à une violente querelle", écrit Richard Ellmann dans sa biographie de Joyce. "Si nous cherchons en lui un défenseur de la famille, il nous présente son héros principal : le cocu. Si nous lui demandons d'être le chantre de l'individu solitaire, Joyce nous montre que l'isolement nous rend moroses et sans défense. Si nous attendons un porte-parole de la vie, il nous fait découvrir les morts".

En fin d'après-midi, alors que des nuages de pluie s'amoncellent dans le ciel, je me rends au cimetière de Glasnevin à Dublin pour voir les tombes de célèbres révolutionnaires, dont celle de Roger Casement.  Casement, qui a dénoncé les atrocités commises par les Belges au Congo, était un farouche opposant à l'Empire britannique que Dedalus résume comme étant composé de

"bière, bœuf, commerce, bibles, bouledogues, cuirassés, sodomie et évêques".

Casement fut initialement inhumé dans l'enceinte de la prison de Pentonville à Londres, où il fut pendu pour trahison après avoir tenté de faire passer clandestinement depuis l'Allemagne 20 000 fusils Mosin-Nagant 1891, ainsi que des mitrailleuses et des millions de cartouches, pour armer les nationalistes irlandais lors du soulèvement malheureux de 1916. Sa dépouille fut  rapatriée en Irlande en 1965, où elle a été exposée à Dublin pendant cinq jours et a fait l'objet de funérailles nationales avec les honneurs militaires.

Je passe devant les tombes des révolutionnaires irlandais  Michael Collins et  la comtesse Constance Markievicz. Je lève les yeux vers la tour de granit de plus de cinquante mètres qui surplombe la tombe de Daniel O'Connell, le leader nationaliste du XIXe siècle. Je m'arrête devant la tombe de  Maud Gonne, l'actrice et militante que le poète William Butler Yeats comparait à Hélène de Troie et qui repoussa ses nombreuses demandes en mariage.

"J'ai étendu mes rêves à tes pieds", écrit Yeats. "Marche doucement, car tu piétines mes rêves".

Joyce calque les chapitres de son livre sur les épisodes de "L'Odyssée", mais ses intentions divergent radicalement de celles d'Homère. Homère célèbre les prouesses militaires et les exploits guerriers tant méprisés par Joyce. Les critiques se sont affairés, et nous ont fait perdre notre temps, à passer au crible "Ulysse" et Homère en quête de parallèles, confondant la superstructure de Joyce avec sa vision.

Joyce situe le chapitre six dans ce cimetière de près de 50 hectares qui abrite aujourd'hui 1,5 million d'âmes. Dans "L'Odyssée", Ulysse descend aux Enfers pour rencontrer le devin Tirésias et découvrir le moyen de retourner à Ithaque. Sous la plume de Joyce, les Enfers n'évoquent ni esprits ni prophéties, mais la terrible irréversibilité de la mort.

Bloom assiste aux funérailles de l'ivrogne Paddy Dignam au cimetière. Bloom pleure la perte de son fils, Rudy, mort onze jours après sa naissance, dix ans plus tôt. Il l'imagine en jeune garçon vêtu d'un costume d'Eton. Il se souvient de son père qui s'est donné la mort en buvant du poison et qui, dans sa lettre d'adieu, suppliait Bloom de prendre soin de son chien Athos. Il a du mal à accepter que, cet après-midi-là, sa femme, Molly, ait rendez-vous avec son amant, Blazes Boylan. Il supporte les remarques antisémites de ses compagnons de deuil. Il regarde la concession où Rudy et sa mère sont enterrés et imagine son propre enterrement.

Il contemple les hectares de tombes qui l'entourent, avec leurs

"anges tristes, leurs croix, leurs colonnes brisées, leurs caveaux familiaux, leurs espoirs de pierre priant les yeux tournés vers le ciel".

"Combien !", s'exclame-t-il. "Tous ceux-là ont autrefois arpenté Dublin. Fidèles disparus. Comme vous êtes ici aujourd'hui, nous étions autrefois".

Il observe le gardien du cimetière, vêtu d'une "redingote bien coupée", qu'il soupçonne d'évaluer les visiteurs "pour voir qui sera le prochain à partir".

"Eh bien, c'est un long repos", pense-t-il en regardant ceux qui sont enterrés autour de lui. "On ne ressent plus rien. Ça doit être sacrément désagréable. Impossible d'y croire au début. Ce doit être une erreur. Essayez la maison d'en face. Attendez, je voulais le faire. Je ne l'ai pas encore fait. Puis la chambre mortuaire plongée dans l'obscurité. Ils veulent de la lumière. Des chuchotements autour de vous. Voulez-vous voir un prêtre ? Puis divagations et errances. Le délire de tout ce que vous avez caché toute votre vie. L'agonie. Son sommeil n'est pas naturel. Appuie sur sa paupière inférieure. Observe si son nez est pointu, si sa mâchoire s'affaisse, si la plante de ses pieds est jaune. Retire l'oreiller et achève-le au sol puisqu'il est condamné. Le diable, dans ce tableau représentant la mort d'un pécheur, lui montre une femme. Il meurt d'envie de l'étreindre dans sa chemise. Dernier acte de Lucia. Ne te reverrai-je plus jamais ? Bam ! Il rend l'âme. Enfin parti. Les gens parlent un peu de toi, puis t'oublient. N'oublie pas de prier pour lui. Souviens-toi de lui dans tes prières. Même Parnell. Le jour du lierre s'éteint. Puis ils suivent tous, tombant dans un trou les uns après les autres".

Il aperçoit "un rat gris obèse" le long d'une chapelle et se dit :

"Un de ces engins n'en ferait qu'une bouchée. Il lui rongerai les os jusqu'à la moelle, peu importe qui... Je me demande si la nouvelle se répand chaque fois qu'un nouveau descend. Communication souterraine. C'est eux qui nous l'ont appris. Ça ne m'étonnerait pas. C'est leur ration quotidienne. Les mouches arrivent avant même qu'il ne soit bien mort. Elles ont eu vent de Dignam. L'odeur, ça leur est égal".

Il y a des passages d'"Ulysse" qui méritent d'être lus à haute voix. Joyce décrit le quartier chaud de Dublin, Nighttown, comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre. Les noms des personnages sont mis en exergue en majuscules et les didascalies sont en italique. Le monologue de Molly à la fin du livre, dépourvu de ponctuation, gagne également à être écouté, comme j'ai pu le faire lorsque  Eunice Wong l'a interprété sur scène à New York. La RTE, la chaîne nationale irlandaise, a produit un livre audio d'"Ulysse" en 1982, avec un acteur différent pour chaque personnage. Vous pouvez accéder à l'enregistrement  ici.

Nous n'allons pas vers un avenir radieux. Les murs se referment sur nous. Nous aussi devenons des parias. Les romans comme "Ulysse", comme le dit Dedalus, apportent "l'affirmation éternelle" de l'esprit humain. Ils nous rappellent pourquoi nous avons été mis sur cette terre. Ils nous aident à nous sentir moins seuls. Ils nourrissent nos âmes.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com