🦅 02/11/2026 legrandsoir.info  4min ⁑️ 5 #331971

L'axe Mexique - Brésil

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Carlos FAZIO

Pour la présidente du Mexique, la victoire de Lula au Brésil représente une bouffée d'oxygène dans sa résistance régionale presque solitaire à la monroéisation de l'Amérique latine.

Comme chaque jour lorsqu'elle entre dans l'enceinte de ses habituelles conférences matinales au Palais national, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a adressé ses "bonjour" aux reporters réunis sur place. Mais ce lundi 26, sa salutation a pris une tonalité particulière. Avec un sourire dessiné sur le visage, elle a immédiatement déclaré : "Nous sommes heureux, très contents de la victoire de Lula au Brésil. Beaucoup, beaucoup, beaucoup de félicitations au président Lula, au peuple du Brésil. C'est une bouffée d'air frais pour l'Amérique latine et les Caraïbes. Très, très contents." Plus tard, en réponse à une question, elle ajouterait que la victoire du charismatique leader du Parti des Travailleurs "est le triomphe d'un dirigeant, d'un mouvement populaire, d'un gouvernement qui représente son peuple" et "la défaite d'un mouvement de droite". Après midi, on apprendrait que Lula et Sheinbaum avaient eu un "bref appel" mais "très émouvant", au cours duquel ils ont convenu d'une rencontre à une date prochaine.

La joie de Sheinbaum était justifiée. Personne, autant qu'elle, à la tête d'un pays avec plus de 3 000 kilomètres de frontière et une dépendance structurelle asymétrique à son voisin du nord sur le plan économique, enchaînée à l'AEUMC (Accord entre le Mexique, les États-Unis et le Canada), ne pouvait mesurer la victoire de Lula à un moment où, depuis la Maison-Blanche, est promu un agressif projet de reconfiguration hémisphérique de nature coloniale.

Soumise aux pressions intermittentes de Donald Trump - qui, depuis le début de son second mandat, a menacé à plusieurs reprises d'une intervention militaire terrestre unilatérale au Mexique sous le prétexte de la lutte contre la drogue -, Sheinbaum comprend, comme peu de dirigeants de la région, que, dans la conjoncture actuelle, pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, la région latino-américaine et caribéenne se trouve devant une bifurcation historique.

Après une série de victoires électorales truquées d'obscurs outsiders politiques (l'Équatorien Daniel Noboa, le Hondurien Nasry Asfura, le Chilien José Antonio Kast, le Bolivien Rodrigo Paz, le Colombien Abelardo de la Espriella, la Péruvienne Keiko Fujimori) impulsés par Washington - dans certains cas, via une manipulation algorithmique -, le triomphe du bolsonarisme aurait couronné un virage régional radical vers une droitisation conservatrice et un alignement inconditionnel sur Washington et Israël. Comme dans les années 1960, le Mexique serait resté isolé aux côtés du petit Uruguay et de Cuba, qui, depuis ces années-là (grâce à des réunions interaméricaines à Punta del Este), continue de résister au blocus impérial.

Un autre élément commun qui relie Sheinbaum et Lula est l'opposition à intégrer le Bouclier des Amériques. Dans le cadre de la Stratégie de sécurité nationale de l'administration Trump 2.0, la finalité de ce nouvel instrument du Pentagone est de conformer une architecture militaire, de sécurité et de renseignement qui préserve ce qu'on appelle l'hémisphère occidental comme "espace vital" des États-Unis dans leur repli stratégique, dans une phase de déclin de leur hégémonie. Les deux dirigeants se sont opposés à accepter la catégorie trumpiste qui assimile les groupes de l'économie criminelle à des "organisations terroristes internationales", le subterfuge mañoso de Washington pour justifier des opérations militaires directes ou clandestines dans des pays tiers.

Victime aussi d'une "guerre culturelle" souterraine - tant dans l'arène politique que sur les plateformes numériques - menée par les secteurs conservateurs locaux étroitement liés au trumpisme et à l'extrême droite espagnole (Vox et le Parti populaire), Sheinbaum, tout comme Lula, impulse la continuité d'un projet réformiste et progressiste ancré dans le multilatéralisme, la défense de la Charte de l'ONU, le souverainisme défensif, la néo-industrialisation et la souveraineté technologique. Et de même que la tardive armée de Lula sur WhatsApp a permis au Brésilien de remonter lors du ballotage, les conférences matinales et l'infanterie numérique sont les antidotes de Sheinbaum pour livrer les batailles sur le plan symbolique.

Parrain déclaré des fugitifs de la justice brésilienne Flávio et Eduardo Bolsonaro, Trump n'a pas toutes les cartes en main. Une alliance potentielle entre le Brésil et le Mexique pourrait même signifier un point d'inflexion dans l'avancée continentale et mondiale des extrêmes droites de nouveau type en vogue.

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