📚 03/11/2026 reseauinternational.net  13min ⁎️ 4 #332035

Vous ne posséderez rien, mais vous serez heureux !

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par Amal Djebbar

Hausse du prix du gaz, précarité énergétique, alimentation au rabais : bienvenue dans le monde merveilleux où les pauvres sont priés de se serrer la ceinture en souriant. Au 1er novembre, une nouvelle hausse du prix du gaz. Pff... Cette histoire ne s'arrêtera donc jamais ?

Ceux qui ont encore les moyens de payer leurs factures le remarquent, bien sûr, mais ils peuvent parfois absorber le choc. Pour ceux qui vivent au SMIC ou au RSA, c'est une autre histoire. Chaque hausse devient un problème supplémentaire, chaque dépense, un arbitrage et chaque fin de mois, un exercice de survie.

On nous promet un avenir radieux, mais, dans le présent, il faut choisir entre se chauffer, manger correctement et préserver sa santé.

Vous ne posséderez rien, mais vous serez heureux ! À regarder la réalité de près, la formule ressemble moins à une promesse qu'à une mauvaise plaisanterie.

Précarité énergétique : quand se chauffer devient un luxe

Pour les ménages modestes qui travaillent, il faut désormais chauffer avec parcimonie. On ferme certaines pièces, on baisse le thermostat, on s'habille davantage à l'intérieur. Le chauffage devient une dépense que l'on surveille comme le lait sur le feu.

Le gaz sert parfois uniquement à disposer d'eau chaude et à prendre une douche. Pour le reste, on se débrouille avec les moyens du bord : radiateurs électriques, chauffage au fioul ou bouteilles de gaz.

Il faut revoir le budget, encore et toujours. Et lorsque les chiffres ne rentrent plus dans les colonnes, on finit par sacrifier ce qui peut l'être.

Le problème, c'est que les dépenses incompressibles ne disparaissent pas par magie. Le loyer reste dû. L'électricité doit être payée. Les factures s'accumulent.

Alors, on rogne sur l'alimentation. Parce qu'après avoir réduit les loisirs, les vêtements et les petites dépenses du quotidien, il reste encore une variable d'ajustement : ce que l'on met dans son assiette.

Voilà comment on en arrive à considérer le chauffage comme un luxe et une douche chaude comme un confort presque superflu.

Quel progrès !

Quand l'État vous transforme en cas social

Il y a une phrase qui m'a particulièrement marquée. Elle m'a été dite par une personne qui travaille : "L'État fait de nous des cas sociaux".

Elle résume ce que ressentent ceux qui voient leur situation se dégrader sans parvenir à reprendre pied.

La pauvreté n'est pas toujours le résultat d'un manque de volonté. Elle peut aussi être la conséquence d'un marché du travail qui ferme ses portes, d'une santé qui ne permet plus de tout faire et d'un système dans lequel les dépenses augmentent bien plus vite que les possibilités de s'en sortir.

Il faut également tenir compte des difficultés de transport, particulièrement dans les territoires ruraux. Les lignes de cars sont parfois trop rares pour permettre de se rendre au travail, certaines sont supprimées et des gares ferment. Sans voiture, chercher un emploi peut alors devenir un véritable parcours du combattant.

Et lorsque l'on possède une voiture, ce n'est pas forcément plus simple. Avec le prix du carburant, n'en parlons pas ! Se déplacer coûte de plus en plus cher. Entre le carburant, l'assurance, l'entretien et les éventuelles réparations, posséder un véhicule représente un budget considérable. Pourtant, dans de nombreuses communes rurales, la voiture reste indispensable pour travailler, faire ses courses, consulter un médecin ou simplement accomplir les démarches du quotidien.

On se retrouve donc face à une contradiction supplémentaire : il faut être mobile pour trouver du travail, mais encore faut-il avoir les moyens de se déplacer. Comment accepter un emploi éloigné de son domicile lorsque le salaire risque en partie de partir dans le réservoir ? Comment rechercher activement un poste lorsque chaque déplacement représente une dépense que l'on ne peut plus absorber ?

Là encore, on demande aux personnes de faire des efforts, sans toujours tenir compte des contraintes matérielles auxquelles elles sont confrontées.

Même lorsqu'un poste existe à quelques dizaines de kilomètres, encore faut-il pouvoir s'y rendre, disposer d'horaires de transport compatibles avec ceux du travail et avoir les moyens de financer ses déplacements. On demande aux gens d'être mobiles, mais on ne leur donne pas toujours les moyens de l'être.

Comment retrouver un emploi lorsque les transports en commun ne permettent même pas de rejoindre les bassins d'activité ? Comment se rendre à un entretien d'embauche quand on ne possède pas de voiture et que le premier car ne passe qu'à une heure incompatible avec le rendez-vous ?

Ces obstacles sont rarement pris en compte dans les discours sur le retour à l'emploi. Pourtant, ils peuvent suffire à rendre une recherche d'emploi particulièrement difficile, voire impossible.

Mais, dans l'imaginaire collectif, le pauvre doit toujours justifier sa pauvreté.

A-t-il vraiment cherché du travail ? A-t-il fait suffisamment d'efforts ? Ne pourrait-il pas réduire encore ses dépenses ? A-t-il vraiment besoin de ceci ou de cela ?

À force, la précarité devient presque une faute morale. Il ne suffit plus de manquer d'argent et de subir les difficultés du quotidien : il faut encore justifier sa situation et démontrer que l'on mérite d'être aidé, lorsque des aides existent et que l'on parvient à y accéder.

Et surtout, ne pas se plaindre. Il y a toujours quelqu'un pour vous expliquer que d'autres vivent plus mal.

Le RSA : les aides ne tombent pas du ciel

Parlons maintenant de ceux qui vivent avec le RSA.

Je sais que certains imaginent encore que les aides sociales pleuvent sur les personnes sans emploi. Qu'il suffirait de tendre la main pour obtenir de quoi vivre convenablement.

La réalité est nettement moins généreuse.

Les aides ponctuelles peuvent exister, notamment sous la forme d'une aide alimentaire ou d'un soutien exceptionnel pour régler une facture importante. Mais elles ne sont ni automatiques ni systématiques. Elles dépendent de dispositifs, de critères et des moyens disponibles.

Dans mon département, la Marne, les possibilités de soutien se réduisent. Les personnes en difficulté ne peuvent pas partir du principe qu'une aide sera accordée lorsqu'elles en auront besoin.

Il faut donc se débrouiller avec ce que l'on a, même lorsque ce que l'on a ne suffit plus.

Avant de juger les bénéficiaires du RSA, peut-être faudrait-il s'intéresser à ce qu'ils vivent réellement. Les clichés sont confortables lorsqu'on n'a jamais eu à compter chaque euro pour savoir si l'on pourra manger jusqu'à la fin du mois.

La solidarité n'est pas un jackpot. C'est parfois simplement ce qui empêche une situation déjà difficile de devenir catastrophique.

Les quinquagénaires exclus du marché du travail

Et puis, il y a ceux qui vous lancent, avec une assurance admirable : "Vous n'avez qu'à vous sortir les doigts du cul !"

Ah, cette merveilleuse recette universelle ! Un peu de volonté, une bonne dose de courage et, hop, les problèmes disparaissent.

J'aimerais beaucoup que les choses soient aussi simples.

Pour les quinquagénaires qui cherchent un emploi, la réalité peut être particulièrement brutale. Les candidatures restent sans réponse, les portes se ferment et l'expérience professionnelle ne constitue pas toujours l'atout qu'elle devrait être.

Bien sûr, des possibilités existent. Mais, dans ma région, les emplois auxquels les personnes qui peinent à retrouver un poste peuvent réellement prétendre semblent souvent se concentrer dans quelques secteurs : ménage, aide à domicile, manutention...

Des métiers indispensables, mais qui exigent une condition physique que tout le monde ne possède pas, particulièrement après cinquante ans ou lorsque la santé est fragilisée.

Et lorsque ce sont les seuls postes disponibles à proximité, que reste-t-il comme solution à ceux qui ne peuvent pas les exercer ?

Il y a aussi une réalité dont on parle peu : des personnes diplômées se retrouvent au RSA. Avoir suivi des études, acquis des compétences et travaillé pendant des années ne garantit plus de retrouver un emploi.

Les qualifications ne correspondent pas toujours aux postes proposés localement. Les recrutements peuvent se faire attendre et les candidatures restent parfois sans réponse. L'expérience, qui devrait être un atout, peut elle-même devenir un obstacle aux yeux de certains employeurs.

Ce décalage est difficile à accepter. On a beau avoir appris, travaillé et construit un parcours professionnel, on peut se retrouver sans débouché, avec pour seule ressource une misérable allocation qui ne permet pas de vivre confortablement.

À quoi servent alors les diplômes, les années d'expérience et les compétences acquises si le marché du travail ne permet plus de les valoriser ?

Que fait-on lorsque la santé ne permet plus d'exercer ces métiers ?

Que fait-on lorsque l'on souhaite travailler, mais que les emplois auxquels on peut prétendre sont inaccessibles pour des raisons physiques ?

On se retrouve coincé entre des exigences administratives, des recherches d'emploi infructueuses et des ressources insuffisantes pour vivre dignement.

Dans certaines situations, le quotidien se transforme en une succession de démarches et de contrôles, tandis que les perspectives d'amélioration restent désespérément limitées.

On vous demande de vous en sortir, mais encore faudrait-il que les conditions vous permettent de le faire.

Être privé d'emploi est déjà une épreuve. Être soupçonné de ne pas vouloir travailler lorsqu'on ne parvient pas à en retrouver un en est une autre.

Vivre sans chauffage ni eau chaude : un retour en arrière

Revenons au sujet qui nous occupe : le prix de l'énergie et ses conséquences sur les plus modestes.

Pour certains d'entre nous, le chauffage au gaz est devenu un luxe depuis plusieurs années, particulièrement depuis la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine.

Alors, les pauvres s'adaptent.

On vit à l'ancienne. Plus d'eau chaude au robinet, ou seulement lorsque les moyens le permettent. Pas de chauffage dans toute la maison. Un petit radiateur électrique dans la salle de bains pour limiter les dégâts.

Pour se laver, on sort la bassine et la grosse marmite. On fait chauffer l'eau, on organise sa toilette et l'on se débrouille.

Parfois, j'ai l'impression de revivre à une époque lointaine, celle où l'eau chaude et le chauffage central n'étaient pas encore des équipements ordinaires.

Sauf qu'il ne s'agit pas d'une expérience nostalgique ou d'un choix de vie alternatif. Il ne s'agit pas de revenir volontairement à une existence plus simple, de réduire son empreinte écologique ou de jouer aux apprentis décroissants.

Il s'agit de faire des économies parce que l'on n'a plus les moyens de faire autrement.

La nuance est importante.

Choisir la sobriété est une chose. Y être contraint parce que chaque kilowattheure pèse sur le budget en est une autre.

Manger moins bien pour payer ses factures

Lorsqu'on parle de précarité, on évoque souvent le logement, le chauffage et les factures. Mais l'alimentation est l'un des premiers postes sur lesquels les ménages modestes finissent par réduire leurs dépenses.

Et les conséquences ne sont pas anodines.

La viande devient rare. Chez nous, cela peut se résumer à un kilo de poulet par semaine pour deux personnes. Le poisson est devenu tellement cher que nous n'en mangeons plus.

Les marques ont disparu des habitudes d'achat. On compare les prix, on traque les promotions et l'on multiplie les passages dans les magasins discount pour trouver les produits les moins chers.

Aldi et Lidl sont devenus des étapes presque incontournables pour acheter des légumes et quelques produits supplémentaires.

Même les plaisirs les plus simples se raréfient : un morceau de fromage, de la charcuterie, une tablette de chocolat.

Ce ne sont que des détails, me dira-t-on. Après tout, il ne s'agit pas de produits indispensables à la survie.

Justement.

Vivre ne devrait pas se résumer à survivre.

Manger devrait permettre de se nourrir correctement, pas seulement de remplir son estomac au moindre coût. Et pouvoir s'offrir occasionnellement un aliment que l'on aime ne devrait pas relever d'un privilège réservé à ceux dont le compte bancaire le permet.

À force de supprimer tout ce qui n'est pas absolument nécessaire, que reste-t-il ?

Un toit, si l'on parvient à payer son loyer. De quoi manger, si l'on sait jongler avec les prix. Un peu de chauffage, si l'on peut encore se le permettre.

Et beaucoup de renoncements.

La santé, les vêtements, les loisirs : tout passe à la trappe

La précarité ne s'arrête pas à la porte du supermarché.

Le coiffeur devient une dépense que l'on reporte. Les vêtements sont portés plus longtemps. On renonce à remplacer ce qui est usé, à sortir, à se faire plaisir.

Et puis, il y a la santé.

Tout n'est pas remboursé. Certains soins représentent une dépense trop importante pour un budget déjà exsangue. On attend, on reporte, on espère que le problème ne s'aggravera pas.

C'est là que la situation devient particulièrement absurde : pour payer les dépenses indispensables, on sacrifie parfois ce qui permettrait justement de préserver sa santé et sa qualité de vie.

Le système finit par produire une forme de pauvreté silencieuse. De l'extérieur, rien ne semble nécessairement alarmant. Les gens sont habillés, ils ont un logement, ils font leurs courses.

Mais derrière les portes fermées, les arbitrages se multiplient.

On ne voit pas les repas simplifiés, les pièces laissées froides, les vêtements que l'on garde faute de pouvoir les remplacer ou les soins que l'on repousse.

La pauvreté ne fait pas toujours de bruit. Elle s'installe dans les habitudes jusqu'à ce que les privations deviennent la norme.

"Vous ne posséderez rien, mais vous serez heureux" : vraiment ?

Alors, sommes-nous heureux pour autant ?

Non.

Est-ce que cela nous fait rager ?

Oui.

Il y a une différence entre vivre simplement parce qu'on le souhaite et vivre dans la privation parce qu'on n'a plus le choix.

La première situation peut apporter de la liberté. La seconde enferme dans une succession de calculs, de renoncements et d'inquiétudes.

Quand chaque dépense doit être justifiée, quand se chauffer devient un problème, quand l'alimentation perd en qualité et que l'on doit réfléchir avant de consulter ou d'acheter un vêtement, il devient difficile de parler de liberté.

On peut apprendre à vivre avec peu. On peut aussi développer des stratégies pour tenir, trouver des astuces et s'adapter.

Mais l'adaptation n'est pas le bonheur.

Il faut cesser de confondre la capacité des pauvres à survivre avec leur capacité à vivre dignement. Ce n'est pas parce que des personnes parviennent à tenir qu'elles vont bien. Ce n'est pas parce qu'elles ne descendent pas dans la rue qu'elles acceptent leur sort. Et ce n'est certainement pas parce qu'elles ne se plaignent plus qu'elles n'ont plus rien à dire.

Beaucoup finissent pourtant par se résigner. À force de lutter, on s'épuise. À force de voir les prix augmenter et les perspectives se réduire, on finit parfois par ne plus rien attendre.

C'est peut-être cela, le plus inquiétant : non pas seulement la pauvreté, mais l'habitude de la pauvreté.

On s'habitue à ne plus chauffer la maison. À ne plus acheter de viande rouge. À remettre les soins à plus tard. À se passer de tout ce qui rend la vie un peu plus agréable.

Et, pendant ce temps, on continue de demander aux plus fragiles de faire des efforts.

Toujours des efforts.

La pauvreté n'est pas un choix, et la résignation n'est pas le bonheur

Je fais partie de ces personnes qui connaissent les difficultés dont je parle. Je ne les observe pas depuis une tribune, un bureau ou un plateau de télévision.

C'est précisément pour cela que je refuse les jugements faciles.

Non, toutes les personnes pauvres ne sont pas responsables de leur situation. Non, les aides ne suffisent pas toujours à vivre correctement, si aide il y a. Et non, travailler ou vouloir travailler ne garantit plus nécessairement une vie à l'abri des difficultés financières.

Il serait temps de regarder la réalité en face.

La hausse du prix du gaz n'est pas seulement une ligne supplémentaire sur une facture. Pour certains ménages, elle signifie moins de chauffage, moins de nourriture ou un nouveau renoncement.

Derrière les chiffres, il y a des gens qui essaient de tenir. Des gens qui ne retrouvent pas d'emploi. Des personnes dont la santé limite les possibilités. Des familles qui réduisent leurs dépenses jusqu'à ne plus savoir quoi supprimer.

Et ces personnes n'ont pas besoin qu'on leur explique qu'elles devraient faire davantage d'efforts. Elles en font déjà, tous les jours, pour continuer à vivre.

Alors, oui, la formule me revient en tête : "Vous ne posséderez rien, mais vous serez heureux".

Sauf que, dans la réalité, nous ne possédons plus grand-chose, nous renonçons à presque tout, et le bonheur ne suit pas.

La pauvreté n'est pas une philosophie de vie. Ce n'est pas une tendance à la mode. Et la résignation n'est pas une preuve de bonheur.

C'est une réalité sociale qui mérite mieux que des leçons de morale.

Et si, avant de nous demander de nous contenter de moins, on se demandait pourquoi tant de personnes doivent déjà vivre avec si peu ?

💥 "Dans les campagnes, on est en train de crever ! On ne bouffe pas ! On ne se chauffe pas !"
Énorme coup de colère de Wilffrid qui craque sur le plateau des GG :
Le 1ᵉʳ novembre on nous baisse le gazole mais le gaz augmente de 6,3 %, on nous donne 10 cts d'un côté, on nous en...  pic.twitter.com/5rCCztYIOb

- 🇫🇷 fred le gaulois 🇫🇷 Uniondesdroites 🐱🐱 (@FredGaulois)  November 2, 2026

 Amal Djebbar

Illustration : Jean Pierre Alexandre Antigna, L'éclair, 1848.

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