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📺 03/11/2026 reseauinternational.net  14min ⁑️ 5 #332104

La vérité n'a pas de camp

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par Mounir Kilani

Il arrive qu'une information nous fasse plaisir avant même que nous sachions si elle est vraie.

Elle confirme ce que nous pensions, donne raison à ceux que nous soutenons ou affaiblit la position de ceux que nous contestons. Nous la partageons parfois sans prendre le temps de vérifier ce qu'elle vaut.

Le doute vient parfois après coup, lorsque l'information a déjà commencé à produire ses effets.

Nous parlons beaucoup de manipulation, de propagande et de mensonges médiatiques. Nous avons de bonnes raisons de nous en préoccuper. L'information n'est jamais produite dans le vide. Elle dépend de ceux qui la financent, des intérêts qu'elle sert, des institutions auxquelles elle donne la parole et de celles qu'elle ignore. Une guerre se mène aussi avec des images, des mots, des chiffres et des silences.

Face à la concentration de la parole médiatique, des voix indépendantes ont choisi d'exister autrement. Elles publient des enquêtes, confrontent les versions, recueillent des témoignages et cherchent à rendre visibles des réalités qui trouvent difficilement leur place dans les grandes rédactions.

Ce travail mérite d'être reconnu. Il s'accomplit pourtant dans des conditions souvent difficiles.

Certains auteurs travaillent seuls, sans rédaction permanente, sans rémunération régulière. Ils recherchent leurs sources, vérifient leurs documents, suivent l'actualité et écrivent sur leur temps personnel, avec des moyens qui n'ont rien de comparable à ceux des grands groupes. La plupart ne vivent pas de ce travail. Ils écrivent en parallèle d'une autre activité ou grâce à des revenus qui ne proviennent pas de leurs publications. Il leur arrive de consacrer plusieurs jours à un article sans savoir s'il trouvera suffisamment de lecteurs pour justifier tout ce travail.

Reste la question du financement. Plusieurs modèles existent : abonnement, coopérative, fonds de dotation ou mécénat transparent. Aucun n'est exempt de risques. La dépendance peut simplement changer de visage, passer d'un annonceur à un donateur, d'un propriétaire à un groupe de lecteurs dont on redoute de heurter les convictions. L'indépendance demande aussi de pouvoir résister à ceux qui vous soutiennent.

Changer de récit ne suffit pas

Internet a bouleversé l'ordre médiatique traditionnel. Des témoins ont pu publier directement leurs images, des documents ignorés ont circulé et des événements racontés depuis d'autres continents ont trouvé de nouveaux lecteurs. Des réalités auxquelles les grandes rédactions accordaient peu de place sont devenues accessibles.

Cette ouverture a permis de remettre en cause certaines évidences. Elle a aussi donné à des auteurs éloignés des grands centres médiatiques la possibilité de se faire entendre.

Dans de nombreux pays du Sud, cette possibilité reste cependant fragile. Les petites rédactions disposent de ressources limitées et dépendent de plateformes numériques dont elles ne maîtrisent ni les règles ni les mécanismes de diffusion. Un accès à la publication ne garantit pas les moyens de produire une information suivie, ni ceux de la faire circuler durablement.

L'abondance des sources ne garantit pas davantage la vérité.

Un mensonge peut être repris par cent sites et donner l'impression d'avoir été confirmé cent fois, alors que tous reproduisent la même publication initiale. Une image authentique peut accompagner un commentaire trompeur. Un chiffre exact peut être sorti de son contexte. Un fait réel peut aussi servir de point de départ à une conclusion qui ne repose sur rien.

La circulation n'est pas la vérification. La répétition n'est pas la preuve.

Les médias indépendants ne sont pas à l'abri de ces dérives. Ils peuvent dénoncer avec justesse les omissions des grandes rédactions et reproduire à leur tour des informations insuffisamment vérifiées. Il arrive aussi qu'une parole alternative soit accueillie avec la même confiance aveugle que celle que l'on reprochait autrefois d'accorder aux sources officielles.

L'indépendance est une liberté. Elle n'est pas une dispense de méthode.

Douter d'une affirmation ne signifie pas que toutes les versions se valent. Certains faits sont suffisamment établis pour permettre de rejeter les interprétations qui les ignorent ou les déforment. Le doute a sa place dans la recherche de la vérité, à condition de ne pas devenir un refus permanent de reconnaître ce qui a été démontré.

Une information mérite d'être examinée pour ce qu'elle contient, indépendamment de celui qui la publie.

Le poids des étiquettes

Il existe une manière commode de disqualifier une voix : lui attribuer une étiquette.

Le mot "complotiste" est devenu, dans certains débats, une réponse qui précède l'examen des arguments. Il suffit parfois de l'employer pour déplacer la discussion. On ne parle plus des documents présentés, des faits rapportés ou des questions soulevées, mais de celui qui les a publiés.

Les théories infondées existent, bien sûr. Des affirmations sans preuves circulent, des récits sont fabriqués et certaines publications exploitent délibérément la crédulité du public. Il faut pouvoir les dénoncer, en montrant précisément ce qui est faux ou trompeur.

Mais réfuter une affirmation n'est pas disqualifier celui qui la formule.

Un auteur peut se tromper. Une analyse peut être contestable sans que tous les travaux de son auteur deviennent suspects. Pourtant, une erreur suffit parfois à installer une réputation dont il devient difficile de se défaire.

Certaines disqualifications reposent aussi sur une idée implicite : ceux qui lisent ces médias n'auraient pas besoin qu'on leur réponde, mais seulement qu'on les détrompe. Comme si la discussion n'était pas due à tous les publics de la même manière.

Il serait plus utile de revenir aux arguments, d'examiner les faits et de laisser chacun juger de la solidité des conclusions.

La réputation avant la lecture

Il suffit de taper le nom d'un média dans un moteur de recherche pour découvrir, avant même d'avoir lu un seul de ses articles, ce qu'on dit de lui. On apprend qu'il serait complotiste, désinformateur ou relais d'une propagande. Ces qualifications apparaissent comme des éléments de présentation, presque comme des caractéristiques établies.

Critiquer un média est légitime. Encore faut-il savoir sur quoi repose cette critique, quels articles ont été examinés, quelles erreurs ont été relevées et si les appréciations anciennes sont réévaluées à la lumière de ses publications récentes.

Une qualification publiée quelque part peut être reprise ailleurs, puis citée à son tour. À force de circuler, elle finit par tenir lieu de définition. Le lecteur rencontre alors une réputation déjà constituée, sans toujours pouvoir remonter aux faits qui l'ont produite.

Le moteur de recherche ne démontre pas nécessairement cette réputation. Il présente des résultats selon des mécanismes de classement et de visibilité qui lui sont propres. Ce qui apparaît en premier n'est pas forcément ce qui permet de juger le plus justement.

Les médias établis commettent des erreurs, connaissent des omissions et peuvent avoir des partis pris. Les médias indépendants aussi. Pourtant, les premiers bénéficient parfois d'une présomption de crédibilité que les seconds doivent constamment reconquérir. Rien ne justifie que les méthodes d'évaluation soient moins exigeantes pour les uns que pour les autres.

La réputation d'un média peut être un élément de l'enquête. Elle ne devrait jamais en être la conclusion.

L'inégalité des moyens et celle de la visibilité

Un article peut demander plusieurs jours de travail et rester presque invisible. Une enquête peut apporter des éléments nouveaux sans trouver de relais. Pendant ce temps, un commentaire beaucoup moins documenté bénéficie parfois d'une large exposition.

Les grandes rédactions disposent de réseaux de diffusion, de moyens financiers et d'une présence médiatique que les petites structures ne peuvent généralement pas égaler. Mais même lorsqu'un auteur indépendant parvient à publier son travail, rien ne lui garantit qu'il atteindra les lecteurs susceptibles de s'y intéresser.

Les plateformes numériques occupent désormais une place considérable dans cette circulation. Leurs mécanismes de recommandation favorisent souvent les contenus qui suscitent une réaction immédiate. L'émotion, la controverse ou l'indignation retiennent davantage l'attention qu'une explication patiente, accompagnée de sources et de réserves.

La vérification coûte du temps à produire et rapporte souvent moins de visibilité qu'une affirmation spectaculaire.

Cette concurrence pour l'attention transforme aussi notre manière de lire. Nous passons d'un événement à l'autre, accumulons des réactions, des images et des commentaires. Il arrive que nous connaissions les polémiques entourant un fait sans avoir pris le temps de comprendre le fait lui-même.

À ces difficultés s'ajoutent les restrictions de publication, les suppressions de contenus et les limitations de portée qui peuvent affecter certains médias ou certains auteurs. Toute décision de modération n'est pas une censure. Mais lorsqu'un contenu disparaît ou que sa diffusion est limitée, les raisons devraient être compréhensibles et les possibilités de recours réelles.

Pouvoir écrire ne suffit pas toujours. Encore faut-il pouvoir atteindre ses lecteurs.

Il y a quelque chose de paradoxal dans une époque qui dispose d'une quantité d'informations sans précédent et qui semble manquer de temps pour les comprendre.

Lorsque les faits donnent raison à ceux que l'on avait écartés

Il arrive que des auteurs indépendants signalent des faits qui suscitent d'abord la méfiance. Leur travail est contesté, parfois écarté sans examen sérieux. On leur demande des preuves qu'ils n'ont pas toujours les moyens de réunir rapidement.

Une enquête exige pourtant du temps. Il faut retrouver les documents, identifier les témoins, confronter les versions, vérifier les dates. Certaines recherches demandent des semaines ou des mois. Une grande rédaction peut mobiliser plusieurs journalistes et des moyens techniques. Un auteur indépendant doit souvent accomplir seul une grande partie de ces tâches, en parallèle de ses autres obligations. Il peut cependant solliciter des relecteurs extérieurs, des chercheurs ou des associations spécialisées, et publier ses documents sources pour que d'autres puissent vérifier ce qu'il avance. Ces appuis ne remplacent pas une rédaction, mais ils réduisent la solitude sans prétendre la supprimer.

Il lui faut alors choisir entre publier avec les éléments dont il dispose, en signalant ce qui reste incertain, ou poursuivre ses vérifications au risque de voir l'actualité passer. Ce choix n'a rien de confortable. Une publication prématurée peut nuire à sa crédibilité ; une publication tardive risque de ne plus intéresser personne.

Parfois, de nouveaux documents apparaissent. Des témoignages sont confirmés. Des enquêtes plus approfondies établissent des faits qui avaient d'abord été contestés. Ce qui semblait improbable devient vérifiable.

D'autres médias reprennent alors l'information. Il arrive qu'ils ne mentionnent pas ceux qui avaient signalé les premiers les éléments désormais reconnus. L'histoire de la découverte s'efface derrière celle de sa reconnaissance.

Il ne s'agit pas de réclamer une récompense pour chaque hypothèse formulée. Beaucoup ne se vérifient jamais. Avoir eu raison une fois ne garantit pas non plus la justesse des analyses suivantes.

Mais lorsqu'une information a été injustement disqualifiée et que les faits viennent ensuite l'établir, le jugement initial devrait être rectifié. Il serait également juste de reconnaître le travail de ceux qui avaient contribué à la faire connaître.

Le piège de nos propres convictions

Il serait trop facile de voir dans ces injustices une justification générale des médias alternatifs. Leur indépendance ne les protège pas contre leurs propres erreurs, ni contre la tentation de croire plus facilement ce qui confirme leurs convictions.

Nous devenons alors moins exigeants. Une seule confirmation nous suffit là où nous en aurions demandé plusieurs. Nous relevons les contradictions du récit adverse, mais trouvons des excuses à celles du récit qui nous convient.

Cette attitude n'appartient à aucun courant de pensée. Nous cherchons parfois moins à comprendre ce qui s'est passé qu'à préserver ce que nous croyions déjà savoir.

Les médias indépendants ont donc intérêt à rendre leurs propres pratiques aussi transparentes que celles qu'ils réclament des grandes rédactions. Leur financement, leurs orientations éditoriales, leurs choix de sujets et leurs relations avec les sources doivent pouvoir être examinés.

La proximité avec les sources peut aussi devenir une faiblesse. À force de partager les mêmes convictions ou d'entretenir des relations de confiance avec ceux que l'on interroge, on risque de ne plus leur poser les questions nécessaires. Certaines contradictions passent inaperçues. L'entretien devient un moment de confirmation plutôt qu'un véritable examen. La confiance est utile, mais elle ne devrait jamais dispenser de l'esprit critique.

Il existe un risque voisin : finir par parler toujours aux mêmes personnes, inviter ceux qui partagent nos analyses et ne rencontrer que des objections auxquelles nous savons déjà répondre.

Peu à peu, le débat se referme. Un média indépendant ne devrait pas seulement donner la parole à ceux qui pensent autrement que les médias dominants. Il devrait aussi accepter la confrontation avec ceux qui pensent autrement que lui.

Un journaliste peut défendre une idée, critiquer un gouvernement, dénoncer une guerre ou contester l'ordre international. Prendre position ne lui retire pas nécessairement son indépendance. Mais il compromet sa crédibilité lorsqu'il dissimule les éléments qui fragilisent son raisonnement, présente une hypothèse comme une certitude ou refuse de corriger une erreur.

Nos convictions influencent notre regard. Nous ne pouvons pas toujours nous en défaire, mais nous pouvons apprendre à reconnaître les moments où elles nous empêchent de voir ce qui les contredit.

La fidélité à une cause ne saurait remplacer la fidélité aux faits.

Cette exigence de transparence n'est pas une concession faite aux adversaires. Elle permet à ceux qui prétendent informer autrement de montrer ce qui distingue réellement leur travail.

La responsabilité ne s'arrête pas aux médias

La qualité de l'information ne dépend pas seulement de ceux qui la produisent. Le lecteur a lui aussi un rôle à jouer.

Il choisit ce qu'il lit, ce qu'il partage et ce qu'il commente. Il peut chercher une autre source, prendre le temps de vérifier une affirmation ou la diffuser immédiatement parce qu'elle lui donne raison.

Nous connaissons tous cette tentation. Un titre nous paraît convaincant, un extrait confirme notre opinion, et nous le transmettons sans avoir lu l'article entier. Quelques secondes suffisent pour donner à une information une audience qu'elle n'aurait peut-être jamais trouvée autrement.

Les plateformes ont fait de chacun de nous un relais possible. Une information douteuse peut circuler de personne en personne, gagner en apparente crédibilité à mesure qu'elle est partagée et finir par être acceptée simplement parce qu'on l'a rencontrée plusieurs fois.

Il ne s'agit pas de demander à chaque lecteur de devenir enquêteur. Mais quelques habitudes peuvent changer beaucoup de choses : lire au-delà du titre, remonter à la source lorsqu'elle est accessible, distinguer les faits des suppositions et accepter qu'un événement soit parfois plus complexe que le récit qui en est fait.

La responsabilité est partagée. Elle commence aussi dans ces gestes ordinaires.

La confiance ne se décrète pas

L'indépendance de l'information n'est pas un titre que l'on s'attribue une fois pour toutes. Elle se vérifie dans les sujets que l'on choisit, les sources que l'on consulte, les mots que l'on emploie et les corrections que l'on accepte de publier.

Elle suppose de ne pas être soumis aux intérêts qui dictent ce qu'il faudrait taire ou répéter. Elle demande également de résister à ses propres préférences. Un média peut être libre de toute pression extérieure et rester prisonnier de ses convictions.

La réinformation mérite d'être définie avec précision. Elle ne consiste pas à remplacer un récit par un autre, ni à considérer que tout ce que disent les médias dominants serait faux par principe. Elle consiste à reprendre des faits, à les examiner à nouveaux frais, à mobiliser des sources négligées et à rendre visibles des réalités omises, déformées ou insuffisamment explorées.

Elle se distingue de la désinformation par la manière dont elle traite les faits. Une information peut déranger, contredire une version officielle ou remettre en cause une conviction largement partagée. Ce qui compte est de pouvoir en examiner les preuves et de reconnaître ce qui demeure incertain.

Nous avons besoin de médias capables de contester les pouvoirs, de faire entendre les voix écartées et de remettre en question les récits installés. Cette mission est précieuse. Elle ne dispense personne de vérifier ce qu'il publie.

Ceux qui écrivent dans ces médias ne réclament pas d'être crus sur parole. Ils souhaitent que leurs travaux soient lus, que leurs arguments soient examinés et que leurs erreurs soient jugées selon les mêmes règles que celles des autres.

La confiance se construit avec le temps. Elle dépend de la précision des sources, de la distinction entre faits et hypothèses, mais aussi de la manière dont un média réagit lorsqu'il s'est trompé. Reconnaître une erreur n'efface pas ses conséquences. Refuser de la reconnaître les aggrave.

Une voix indépendante ne demande pas à être crue. Elle demande à être examinée.

L'information ne nous rend pas libres parce qu'elle confirme ce que nous pensions. Elle nous rend libres lorsqu'elle nous donne les moyens de penser par nous-mêmes, y compris contre nos propres habitudes.

La vérité n'appartient ni aux puissants, ni aux opposants, ni aux médias qui prétendent parler en son nom.

Elle se cherche, se confronte aux faits et se corrige lorsque les faits l'exigent.

Ce n'est pas une position confortable. Elle oblige à reconnaître ce qui contredit nos convictions et à corriger ce que nous aurions voulu croire.

Elle a des exigences - et ces exigences nous concernent tous, producteurs comme lecteurs.

NB : Ce texte est né d'une réflexion suscitée par la lecture de l'article d'Alice, publié sur Réseau International le 29 octobre 2026 : " Médias indépendants : réinformer sans désinformer". Il ne reprend ni son compte rendu ni les interventions qu'il rapporte. Il prolonge librement certaines des questions qu'il soulève, à partir de ma propre expérience d'auteur dans les médias indépendants.

 Mounir Kilani

 reseauinternational.net