🇵🇸 03/11/2026 arretsurinfo.ch  7min ⁑️ 5 #332134

 « Les Palestiniens risquent le même destin que les Indiens d'Amérique » : Philippe Lazzarini fustige la passivité de la communauté internationale

Philippe Lazzarini: « Les Palestiniens risquent le même destin que les Indiens d'Amérique »

1280px/720px - 171.8 Koreduce by 50%del

Le Commissaire général de l'UNRWA, Philippe Lazzarini, rencontre des personnes réfugiées dans le sud de Gaza le 22 novembre 2023, lors de sa deuxième visite dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre le 7 octobre 2023. [Photo by Mohamed Hinnawi / CC BY-SA 4.0]

Philippe Lazzarini, ex-commissaire général de l'Unrwa (2020-2026) et auteur de Témoin de Gaza : ce qui ne s'efface pas (éd. Favre), est l'invité de RFI ce 2 novembre 2026. L'ancien patron de l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens pointe la passivité de la communauté internationale face aux drames de Gaza. Il s'alarme des difficultés financières de l'Unrwa.

RFI : Merci d'être avec nous. Nous vous recevons entre deux élections, les législatives en Israël et les midterms aux États-Unis. Est-ce que les résultats de ces votes peuvent changer la vie des Palestiniens ?

Philippe Lazzarini : Je ne pense pas que les résultats en Israël puissent changer quoi que ce soit dans la vie des Israéliens. Aujourd'hui, un, vous n'avez pas de majorité. Deux, tous les partis politiques qui ont participé à ces élections, aucun d'entre eux n'avait la question palestinienne sur leur manifesto politique. Et troisièmement, si on regarde la population israélienne, plus de 80 % souhaiterait voir le départ des gens de Gaza.

Si rien ne change, ni à Tel-Aviv ni à Washington, que risquent aujourd'hui les Palestiniens ?

Écoutez, je pense que les Palestiniens aujourd'hui risquent plus de misère, plus de détresse. Ils ont aussi la crainte qu'ils tombent dans l'oubli. Nous avons un cessez-le-feu aujourd'hui à Gaza depuis un an, et en raison de ce cessez-le-feu, la question a été dépriorisée par la communauté internationale.

Ils risquent même la disparition, écrivez-vous, dans votre livre.

Ils risquent la disparition. J'ai fait l'analogie avec les Indiens d'Amérique en disant que si nous n'agissons pas aujourd'hui, il sera trop tard, et que le destin de ces Palestiniens sera le même que celui des Indiens d'Amérique, qu'on avait laissés dans des réserves, affamés, et qui mourraient par des maladies, et qui n'avaient pas d'autre choix ensuite que de quitter ces réserves.

Philippe Lazzarini, dans votre livre, en tant que témoin privilégié de ce qui s'est passé à Gaza, vous pointez et vous dénoncez la passivité de la communauté internationale face à cette guerre. Comment est-ce que vous expliquez cette passivité ?

C'est difficile à expliquer cette passivité parce que, au fond, ce que l'on a vu au cours des trois dernières années, ça a été des crimes massifs. On continue sous nos yeux, nous avons été informés, et malgré tout, il n'y a pas eu de conséquences. Et évidemment, un des risques, c'est que nous avons eu un droit international sans ligne rouge. Et c'est exactement ce qui s'est passé dans le contexte de Gaza. On aurait pu infliger des sanctions, on aurait pu influencer les politiques israéliennes, mais cela n'a pas été le cas.

Vous parlez de silence ahurissant, d'injustice, d'abandon, d'effondrement de nos valeurs universelles. Qui porte la responsabilité de cette passivité et de ce silence, d'après vous ?

Nos gouvernements, définitivement, ont une grande part de responsabilité. L'inaction est complice. Regardez les discussions qui ont eu lieu au niveau de la Commission européenne. On a des instruments à disposition que nous avons décidé de ne pas utiliser, comme l'accord d'association, qui est très, très clair. Il peut continuer seulement si les droits de l'homme et le droit humanitaire international est respecté. Or, il y a eu plusieurs rapports qui ont démontré que cela n'a pas été le cas.

Et cet accord d'association est toujours appliqué parce que les 27 n'arrivent pas à se mettre d'accord sur sa suspension. À quel moment est-ce que vous avez compris que l'Organisation des nations unies était finalement incapable de faire appliquer ses propres principes ? Vous nous parlez d'un effondrement du droit international.

Très tôt, au début du conflit, je suis arrivé à la conclusion que, en tant que responsable d'une agence, je ne pouvais plus forcément porter assistance ou protéger la population, ni nos employés d'ailleurs. Et c'est la raison pour laquelle nous avons décidé dès le début d'attirer l'attention sur ces violations systématiques. Ensuite, évidemment, il y a eu différents événements au cours de ces trois dernières années, mais je pense que le déclic, c'est lorsque la famine a été déclarée à Gaza et malgré le fait que la famine ait été déclarée, il n'y a pas eu de conséquences ou de pressions exercées sur le gouvernement israélien.

Vous décrivez aussi une forme d'abdication. Vous employez ce terme d'abdication de la communauté internationale et vous prenez appui sur un événement. C'était il y a un an maintenant, en novembre 2025 : résolution de l'ONU 2803. Le Conseil de sécurité valide le Board of Peace de Donald Trump, son Comité ou Conseil pour la paix. Qu'est-ce qui fait que cet événement vous ouvre encore plus les yeux sur l'absence de volonté de réaction ?

Cet événement était absolument choquant parce que c'est malgré tout un Conseil de sécurité qui décide de transférer ses prérogatives en matière de sécurité et de paix à une entité dont, à ce moment-là, on ne connaissait pas du tout sa composition. Et puis, on a vu par la suite, effectivement, que le président Trump s'est déclaré président à vie de ce comité. Et puis, l'appétit venant en mangeant, il a aussi proposé à ce que ce Board of peace ne s'adresse pas uniquement à Gaza, mais à tous les autres conflits à travers le monde, ce qui ne fait qu'affaiblir la position du Conseil de sécurité et fait ombrage à ses prérogatives.

Vous vous appuyez aussi sur un autre événement, un peu plus tard, en janvier 2026. Après l'adoption des lois anti Unrwa par le Parlement israélien, des bulldozers viennent détruire les bureaux de l'Unrwa à Jérusalem-Est. Le ministre Ben-Gvir est sur place. Il jubile. Et là non plus, pas vraiment de réaction.

Non, à part des mots et des condamnations. Et cette scène était symboliquement absolument choquante. Effectivement, nous avions un ministre, nous avions aussi des parlementaires qui exprimaient leur joie, alors que ce jour-là, il bafouait le droit international, il bafouait les privilèges et les immunités. Mais également, ce qu'il cherchait à faire en faisant disparaître l'agence Unrwa, depuis Jérusalem-Est occupé, il cherchait à annihiler toute histoire et toute présence de réfugiés palestiniens dans cette partie des territoires occupés.

C'est aussi la suite de très lourdes accusations. Dès janvier 2024, l'Unrwa est accusé par Israël d'avoir des employés affiliés au Hamas, et même, qui auraient participé aux attaques du 7 octobre 2023. Est-ce que vous estimez avoir eu à ce moment-là la bonne réponse ?

Je pense qu'à ce moment-là, nous n'avions pas d'autre choix que d'agir immédiatement. Nous avons agi immédiatement. Des enquêtes ont été lancées, une évaluation de tous nos systèmes a également eu lieu par l'ancien ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna. Nous n'avions pas d'autre choix que de réagir immédiatement. Mais, en fait, au-delà de toutes ces accusations, l'agence elle-même a fait face à des accusations interminables. Il n'y a pas eu que ces employés. On nous a accusés d'avoir des centaines de milliers de jihadistes au sein de l'agence, et on sait très bien que toutes ces accusations n'ont rien à voir avec la motivation principale, qui est celle de faire disparaître l'Unrwa et, à travers l'Unrwa, le statut de réfugiés palestiniens. Et à travers cela, la question du droit au retour.

On vous a accusé vous même d'être à la tête d'une organisation terroriste. La conséquence, ce sont les pays donateurs qui vont suspendre leur contribution. La crise de financement de l'Unrwa, elle persiste toujours aujourd'hui. 100 millions de dollars de déficit. Quelles sont les conséquences ?

Alors, la crise a été particulièrement aiguë au moment des allégations, au mois de janvier 2024. Cette suspension a eu lieu à ce moment-là, mais tous les donateurs sont revenus par la suite. Mais il est vrai que l'agence souffre d'une crise financière structurelle. Et plus le conflit va être dépriorisé et l'intérêt va aller ailleurs, plus la pression sera grande sur l'agence. Je ne suis pas très, très optimiste sur le futur de l'agence.

Est-ce que l'Unrwa est concrètement en danger de mort pour finir ?

L'agence est en danger. Israël a réussi à éliminer l'agence à Jérusalem-Est. La pression est maximale actuellement à Gaza, et après Gaza, ça sera la Cisjordanie. Et une fois que l'Unrwa ne sera plus présent dans les territoires, ça sera ailleurs.

 Philippe Lazzarini -Propos recueillis par RFI - 2 novembre 2026

Philippe Lazzarini, commissaire général sortant de l'Unrwa, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, observe la scène lors de sa conférence de presse de fin de mandat, qui s'est tenue dans les locaux des Nations unies à Genève le 31 mars 2026. AFP - FABRICE COFFRINI

À lire aussi: Fin de mandat pour le chef de l'Unrwa qui réclame une enquête sur la mort d'au moins 390 employés

 Source:RFI

 arretsurinfo.ch