📚 04/11/2026 reseauinternational.net  10min ⁑️ 2 #332214

Destruction de Nord Stream et syndrome de Rapallo

800px/467px - 95.6 Koreduce by 50%del

par Philippe Bergerac

Une lecture géopolitique de long terme.

1. Le syndrome de Rapallo

En 1922, l'Allemagne et la Russie soviétique signent le traité de Rapallo. Les deux pays, isolés après la Première Guerre mondiale (Allemagne interdite d'armée et d'industrie lourde par le Traité de Versailles ; Russie exclue du concert des nations et en grande difficulté économique), se rapprochent :

740px/503px - 72.88 Koreduce by 50%del
Signature du traité de Rapallo, 16 avril 1922. De gauche à droite : membres des délégations allemande et soviétique, dont Walther Rathenau et Georgy Chicherin.
  • l'Allemagne apporte son savoir-faire industriel et technique,
  • la Russie ses ressources et son espace.

Depuis, dans la pensée stratégique anglo-saxonne, "Rapallo" désigne un risque majeur : l'alliance entre la puissance industrielle et technologique européenne (Allemagne et France en tête) et les ressources russes.

Un tel ensemble disposerait du savoir-faire industriel et de la haute technologie européens, de l'énergie et des matières premières russes à bas coût, et d'une profondeur continentale considérable.

Pour les États-Unis, ce bloc serait un concurrent pour ainsi dire autonome et très difficile à contenir.

Empêcher sa formation est donc un objectif constant de la politique américaine (et britannique avant elle) depuis plus d'un siècle.

2. Nord Stream comme Rapallo moderne

Les gazoducs Nord Stream 1 et 2 incarnaient précisément cette possibilité :

  • liaison directe entre le gaz russe et l'industrie allemande,
  • prix bas et approvisionnement stable,
  • réduction de la dépendance européenne vis-à-vis d'autres fournisseurs (dont le GNL américain). Ils constituaient un élément concret d'un rapprochement économique euro-russe de type Rapallo.
757px/567px - 46.47 Koreduce by 50%del
Tracé des gazoducs Nord Stream 1 et 2 à travers la mer Baltique, de Vyborg (Russie) à Greifswald (Allemagne). Les étoiles rouges indiquent les zones de fuites observées.

3. La destruction de septembre 2022

En septembre 2022, des explosions détruisent les gazoducs en mer Baltique. Version dominante initiale : sabotage russe. Cette thèse est peu cohérente : la Russie avait intérêt économique et stratégique au maintien des flux. De plus, il lui suffisait de fermer le robinet plutôt que de le détruire.

Note (1) : La Russie contrôlait le robinet. Si elle avait voulu arrêter les livraisons de gaz vers l'Allemagne et l'Europe, elle pouvait le faire à tout moment, de façon réversible, sans rien détruire. Elle l'a d'ailleurs fait à plusieurs reprises par le passé (maintenance, pressions politiques, etc.). Détruire les gazoducs, en revanche, coûte extrêmement cher à reconstruire, est irréversible à moyen terme, et prive la Russie elle-même d'un outil de levier et de revenus futurs. Un acteur qui possède le robinet n'a aucun intérêt rationnel à faire sauter la tuyauterie.

785px/519px - 154.99 Koreduce by 50%del
Vue aérienne spectaculaire de la fuite de gaz après les explosions du 26 septembre 2022, au large de Bornholm.
776px/518px - 73.67 Koreduce by 50%del
Carte des sites d'explosion sur Nord Stream 1 et 2, au large de l'île de Bornholm (Danemark), le 26 septembre 2022.

Éléments pointant dans une autre direction :

  • Enquête du journaliste Seymour Hersh décrivant une opération américaine (avec soutien norvégien : les plongeurs), décidée au plus haut niveau pour empêcher durablement la reprise des livraisons de gaz russe vers l'Allemagne ;
  • Présence documentée de navires et d'activités suspectes dans la zone avant les explosions ;
  • Discrétion extrême des enquêtes officielles européennes ;
  • Résultat immédiat : coupure définitive du gaz russe bon marché, bascule vers le GNL américain (beaucoup plus cher), accélération de la désindustrialisation allemande et européenne.

Pas de preuves concrètes ; juste de sérieux indices.

940px/528px - 396.54 Koreduce by 50%del

4. Logique d'ensemble

La destruction de Nord Stream n'est pas un événement isolé. Elle s'inscrit dans la continuité de la politique anti-Rapallo :

  • Empêcher l'Allemagne (et l'Europe) de disposer d'une énergie russe stable et bon marché ;
  • Maintenir l'Europe dans une dépendance énergétique et stratégique vis-à-vis des États-Unis ;
  • Bloquer toute reconstitution d'un pôle continental autonome alliant technologie européenne et ressources russes.

Dans cette perspective, l'opération répond à une nécessité géopolitique de long terme du capital américain dominant, plus qu'à une simple réaction conjoncturelle à la guerre en Ukraine.

En résumé : Le syndrome de Rapallo désigne la crainte anglo-saxonne d'une alliance euro-russe industrielle et énergétique. Nord Stream en était une incarnation moderne. Sa destruction en 2022 a concrètement fermé cette possibilité et renforcé la dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis.

5. Confirmation ?

Le projet décrit dans l'article du 2 octobre 2022 (" Gazoducs : à quoi jouent les néocons Américains ?") - couper l'Europe du gaz russe bon marché, la rendre dépendante du GNL américain, affaiblir l'industrie allemande et française, et structurer une "OTAN orientale" via l'Initiative des Trois Mers - a largement avancé sur plusieurs points clés.

Ce qui a été réalisé :

  • Coupure du gaz russe : Nord Stream 1 et 2 sont détruits depuis septembre 2022. Les flux de gazoduc russe vers l'Allemagne et l'Europe de l'Ouest sont quasi nuls. ;
  • Dépendance au GNL : L'Europe (surtout l'Allemagne) s'est massivement tournée vers le gaz naturel liquéfié, en grande partie américain. Les prix sont structurellement plus élevés. Cela a (aussi) contribué à la désindustrialisation partielle (chimie, sidérurgie, automobile, etc.) ;
  • Initiative des Trois Mers (3SI) : Elle existe et progresse. Elle regroupe des pays d'Europe centrale et orientale. Des infrastructures de transport de gaz et d'énergie se développent dans cette zone, avec un soutien américain visible.
830px/467px - 118.98 Koreduce by 50%del
Carte de l'Initiative des Trois Mers (Three Seas Initiative) : pays membres mis en lumière, formant un corridor de la Baltique à l'Adriatique et à la mer Noire.
  • Ukraine comme centre potentiel : L'idée de faire de l'Ukraine (ou de sa périphérie) une zone de transit/stockage de GNL américain reste présente dans certains plans.

Ce qui est en cours ou partiel :

La crise énergétique européenne a bien eu lieu (2022-2023 surtout). La désindustrialisation est réelle mais progressive. Une "OTAN orientale" plus docile et plus anti-russe s'est effectivement renforcée (Pologne, pays baltes, etc.).

Limites et résistances :

L'Europe de l'Ouest (Allemagne, France, Italie...) n'a pas complètement capitulé. Il reste des voix qui regrettent le gaz russe bon marché. La Russie a réorienté une grande partie de ses exportations vers l'Asie. Le coût politique et économique pour l'Allemagne est élevé.

6. Les anciens auraient eut-il raison ?

Le premier ennemi des États-Unis : l'Europe et non la Russie

1. Le vice-amiral Sanguinetti, qui travaillait à l'OTAN, dans Le vertige de la force, le confie : un stratège américain lui avait précisé "nous n'avons qu'un seul et unique ennemi ; cet ennemi, c'est vous et il faudra que nous vous détruisions".

Dans une interview parue dans le magazine Lui en juillet 1983, Sanguinetti rapporte ceci (citation reprise sur sa page Wikipédia) :

"Certains américains sont décidés à déclencher une guerre limitée en Europe : une façon de détruire l'Europe et de supprimer le chômage pour quarante ans aux États-Unis... Je l'ai entendu dire par l'un d'eux, il n'y a pas si longtemps. Selon cet individu les États-Unis ont deux rivaux. L'un politico-idéologique : c'est l'URSS. L'autre économique : c'est l'Europe. Alors si on parvenait à faire s'entre-détruire ces deux rivaux, ce serait une bonne opération pour les Américains... Face à la montée du tiers-monde, du chômage occidental, quoi de mieux que de supprimer les deux tiers des occidentaux... Car croyez-vous que l'on pourra longtemps maintenir l'ordre économique mondial sans une opération chirurgicale de ce genre ? Le gars qui expliquait cela en novembre 1979, lors d'une conférence à Madère, n'était que professeur à Harvard. Mais un an plus tard il entrait au Conseil National de Sécurité. Il s'appelle Richard Pipes".

2. Testament politique laissé aux Français par F. Mitterrand après 14 ans de pouvoir :

François Mitterrand, président de la République française (1981-1995).

"La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l'Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs, les Américains. Ils sont voraces. Ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C'est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment, et pourtant une guerre à mort".

3. George Friedman, le fondateur du centre d'analyse stratégique Stratfor, 4 février 2022 :

George Friedman, fondateur et ancien président de Stratfor.

"[...] Pour les États-Unis, la peur primordiale, c'est l'alliance du capital allemand, de la technologie allemande, combinés aux ressources naturelles russes et à la main-d'œuvre russe : c'est la seule combinaison qui a effrayé les États-Unis pendant plus d'un siècle. [...] Dans cette stratégie, l'Europe est un simple pion, rien qu'un outil, dont Friedman parle avec un infini mépris. L'arme utilisée sera la déstabilisation : en Ukraine, c'est ce que nous avons déjà fait en Afghanistan. Abandonnons toute ambition d'instaurer la démocratie ; une fois que nous aurons déstabilisé le pays, nous aurons fait notre travail... [...]"

Conclusion

Nord Stream : au-delà du sabotage, la question de l'indépendance européenne

La destruction de Nord Stream en septembre 2022 représente bien davantage que la disparition de deux gazoducs : elle symbolise la rupture d'un rapprochement énergétique et industriel entre l'Allemagne et la Russie, susceptible de donner naissance à un ensemble continental relativement autonome.

C'est précisément ce que recouvre le syndrome de Rapallo : la crainte qu'une Europe disposant de sa puissance industrielle et technologique, associée aux ressources naturelles russes, puisse s'affranchir de certaines dépendances extérieures.

Les États-Unis ont incontestablement bénéficié du nouvel équilibre énergétique européen : le GNL américain a pris une place considérable dans les approvisionnements européens, tandis que l'industrie allemande a subi un choc énergétique majeur.

916px/505px - 29.48 Koreduce by 50%del
Approvisionnement gazier de l'UE en GNL américain : part des États-Unis dans les importations de GNL de l'Union européenne.

En 2024, les États-Unis fournissaient 45,3% du GNL importé par l'Union européenne. En 2025, leur part atteignait près de 58%.

Qui a commandité la destruction de Nord Stream ?

Les investigations allemandes ont désormais fait émerger une piste ukrainienne impliquant potentiellement des autorités étatiques. Le procès en cours doit permettre d'éclaircir cette question. L'hypothèse d'une responsabilité américaine, défendue notamment par Seymour Hersh, manque encore de preuves solides.

Au-delà de la question de l'identité des saboteurs, reste celle de à qui profite la disparition durable d'une possibilité d'indépendance énergétique et industrielle européenne ? Poser la question, avec tous ces éléments, c'est presque un peu y répondre.

Humour !

512px/724px - 68.26 Koreduce by 50%del

 reseauinternational.net