
Par Mats Svensson pour CounterPunch, le 4 novembre 2026
Ses grands-parents ne parlaient jamais du départ. Ils parlaient d'abord de la maison.
Quand ses grands-parents parlaient, ils parlaient de la maison - une maison en pierre. Ils prononçaient toujours "maison en pierre" lentement, comme si le mot lui-même pouvait encore receler quelque chose, comme s'il pouvait perdurer en étant prononcé avec suffisamment de délicatesse. Ils parlaient d'une porte jamais fermée à clé, d'une cour où la lumière s'attardait jusqu'à tard dans l'après-midi, d'eau qu'il n'était pas nécessaire de rationner.
Ils disaient qu'ils ont eu tout ce dont ils avaient besoin.
Ils n'ont jamais expliqué ce que cela voulait dire.
Parfois, ils s'arrêtaient de parler. Son grand-père baissait les yeux, et sa grand-mère s'essuyait les mains sur son tablier, bien qu'elles soient toutes propres.
La petite fille a appris à ne pas poser de questions. Elle a juste compris qu'il y a, dans chaque histoire, un moment où le ton change et où les mots ne peuvent aller plus loin.
Elle a aujourd'hui trente-cinq ans, ni vieille ni jeune, et elle sait où cet instant se situe.
Sa maison n'est plus là.
Pas celle dont ils parlaient. Une autre, plus petite, provisoire à bien des égards que personne n'évoquait à voix haute, mais néanmoins le lieu où chaque chose avait sa place.
Ils ont dit que c'était fini.
Puis elle a disparu.
Elle ne se souvient pas du bruit, seulement de ce qui a suivi : comment l'atmosphère a changé, comme si quelque chose d'invisible s'était évanoui, comme si tout ce qui a sa place n'en avait plus.
Elle n'a rien vers quoi revenir. Ni carte d'identité, ni les vêtements qu'elle a pliés la veille au soir, ni ces petites choses qu'elle n'avait jamais songé à nommer.
Sa fille a eu autrefois quelque chose, quelque chose de doux. Elle essaie de se rappeler la couleur, mais en vain.
Ils ne disent pas tout. Ils n'en ont pas besoin.
Chaque jour, quelque chose disparaît - pas le genre qui se compte, ni celui qui figure sur les cartes.
Juste de toutes petites choses : une cuillère toute usée, une tasse qui a tenu plus longtemps que prévu, un bout de tissu qui faisait autrefois partie d'autre chose.
Les choses restent jusqu'à ce qu'elles disparaissent.
Elles sont assises côte à côte maintenant, non par tendresse, mais parce que la distance devient incertaine, comme quelque chose qui peut grandir trop vite.
L'enfant tient le petit bout de tissu.
Bleu.
Elle le passe entre ses doigts, lentement, comme si quelque chose s'y trouvait encore, comme s'il pouvait se souvenir pour elle.
Le matin, la femme démêle les cheveux de l'enfant avec ses mains. Il n'y a pas de brosse. Elle mouille d'abord ses doigts, délicatement, juste ce qu'il faut. L'enfant reste immobile.
Parfois, l'enfant cherche dans ses poches, l'une après l'autre, comme s'il aurait dû y avoir là quelque chose. Sa main ressort vide. Elle la regarde un instant, puis recommence.
La nuit, elles sont allongées l'une à côté de l'autre. L'enfant prend la main de sa mère et la pose sur son visage, comme pour la remettre à sa place. La femme la laisse là.
Ce sont de petites choses. Personne ne les écrit.
Un soir, l'enfant n'a pas cherché pas sa main. Rien de brusque - juste cette main qui reste immobile sur la couverture, au lieu de chercher. La femme n'a pas bougé.
Le lendemain matin, l'enfant n'a rien demandé.
La femme pense à ses grands-parents, à la façon dont leurs histoires s'achèvent - pas seulement à cause du temps qui passe, mais parce qu'arrive un moment où les questions n'ont plus de sens.
L'enfant s'assoit avec le tissu et le plie soigneusement, une fois, puis encore une fois. La femme reconnaît ce geste avant même d'en comprendre le sens.
Elle se souvient des mains de sa grand-mère, de la façon dont elles pliaient le peu qui restait, comme si l'ordre pouvait maintenir les choses en place.
L'enfant lui tend le tissu. La femme le plie encore une fois, plus soigneusement cette fois-ci, et elle le pose entre elles. Il reste là un long moment.
Ensuite, l'enfant le met dans sa poche. Et cette fois, il y reste.
La poche n'est plus vide.
Il suffit d'un instant pour tout perdre. Il a fallu toutes ces années pour comprendre ce que cela veut dire.
Chaque jour, quelque chose disparaît. Chaque jour, quelque chose d'autre - quasiment rien - nous reste. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Mats Svensson, ancien diplomate suédois, suit l'occupation de la Palestine depuis 2003. Il est l'auteur de "Crimes, Victims and Witnesses - Apartheid in Palestine" (Real African Publishers) et de "Apartheid is a Crime - Portraits of Israeli Occupation" (Cunepress, 2020). Vous pouvez contacter Mats à l'adresse isbjorn2001hotmail.com