La posture militaire de Washington comporte des risques et des responsabilités considérables, ce qui facilite la tâche de Pékin dans la région. Washington parle "d'influence" comme s'il s'agissait d'un nuage surnaturel qui s'échapperait de chaque base militaire. Mais la montée en puissance rapide de Pékin au Moyen-Orient montre que l'influence peut revêtir de nombreuses formes.
Source : Responsible Statecraft, Matthew Mackenzie
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Alors que le Pentagone se demande s'il faut reconstruire les bases américaines détruites par l'Iran lors de l'opération Epic Fury, et où le faire, la Chine a passé la dernière décennie à étendre son influence au Moyen-Orient sans y stationner un seul soldat. Son expérience dans la région montre clairement que l'influence peut être développée à un coût bien moindre que ne le suppose Washington, et sans qu'il soit nécessaire de maintenir un vaste réseau d'installations militaires vulnérables.
Comme l'a démontré l'opération Epic Fury, le réseau de bases fixes de Washington au Moyen-Orient est vulnérable et coûteux à défendre. Avant la guerre, les États-Unis disposaient d'au moins 19 installations militaires dans la région, dont huit étaient considérées comme permanentes. Les attaques iraniennes ont rendu pratiquement inopérants tant le quartier général de la 5e Flotte américaine à Bahreïn que le centre de commandement du Qatar, d'où les États-Unis coordonnaient les opérations aériennes régionales depuis plus de deux décennies.
Les défenseurs du statu quo affirment que ce coût en vaut la peine, expliquant qu'une présence permanente permet à Washington de conserver son poids politique. Selon eux, un retrait américain créerait un vide de pouvoir que Pékin ne manquerait pas de combler, ce qui éroderait l'influence de Washington et ferait de la Chine la puissance extérieure dominante dans la région. L'expérience même de celle-ci dans la région infirme cette crainte, montrant à quel point Washington confond pouvoir militaire et influence.
Le Moyen-Orient a une importance stratégique moindre pour les États-Unis qu'au temps de la Guerre froide, et les intérêts américains dans la région sont donc limités en conséquence. Washington a besoin que le pétrole du Golfe continue d'alimenter les marchés mondiaux et souhaite empêcher qu'une puissance unique ne domine la région et ses ressources. Il doit également neutraliser les groupes terroristes capables de frapper le territoire américain.
Les intérêts de la Chine sont en réalité assez proches de ceux des États-Unis. Elle dépend encore davantage de l'énergie du Moyen-Orient, tire profit d'un équilibre des pouvoirs stable et nourrit ses propres inquiétudes face au terrorisme. Bien que ces intérêts leur soient communs, les deux pays les défendent par des moyens radicalement différents.
Hormis une seule base chinoise à l'étranger, située à Djibouti - pays où les États-Unis disposent également d'une base environ six fois plus grande -, la Chine ne dispose d'aucune structure militaire comparable à celle des États-Unis au Moyen-Orient. Pourtant, Pékin a rapidement étendu son influence dans une région où Washington a consacré des milliers de milliards de dollars et des décennies d'engagement militaire à ce même effet.
Alors que la Chine connaît une reconnaissance diplomatique quasi générale parmi les camps rivaux de la région, l'histoire et les implications militaires de Washington compromettent sa capacité à jouer un rôle de médiateur neutre. La Chine est le premier partenaire commercial des États arabes, et le Moyen-Orient est l'un des principaux bénéficiaires de ses investissements dans le cadre de l'initiative de la Nouvelle route de la soie. Le rôle diplomatique de Pékin dans la région n'a cessé de se renforcer et de s'institutionnaliser, avec le lancement, en 2022, du premier sommet Chine-États arabes. Dans le contexte du conflit actuel entre les États-Unis et l'Iran, les gouvernements du Golfe se sont tournés à plusieurs reprises vers Pékin pour faire pression sur Téhéran, d'abord au sujet du détroit d'Ormuz et des représailles iraniennes, puis, plus récemment, pour contenir les Houthis.
Washington demeure la puissance militaire prépondérante de la région, mais même ce statut ne lui a pas permis d'imposer son alignement géopolitique. Les monarchies du Golfe ont systématiquement résisté aux tentatives américaines visant à organiser la région autour d'une rivalité entre grandes puissances, préférant entretenir des liens étroits avec Washington en matière de sécurité tout en renforçant leurs relations avec la Chine.
Si la puissance militaire ne perdra jamais de son importance, certains milieux à Washington se sont tellement habitués à exercer leur pouvoir par voie militaire qu'ils confondent souvent cette dernière avec le pouvoir lui-même. L'influence de la Chine s'est accrue parallèlement à sa croissance économique rapide, à ses avancées technologiques et à ses capacités militaires grandissantes - cette même combinaison qui a permis à de grandes puissances de s'imposer au fil des siècles. Les États du Golfe vendent à la Chine l'énergie dont dépend son économie, tout en sollicitant les investissements chinois, car les entreprises chinoises disposent de capitaux à investir.
Les États-Unis devraient exceller dans ce domaine. Les pays du Golfe n'ont pas besoin de dizaines de milliers de soldats américains sur leur sol pour comprendre l'intérêt qu'il y a à faire des affaires avec la première économie mondiale. Et les relations que les États-Unis y entretiennent depuis des décennies ne s'évanouiront pas pour autant lorsque le dernier hélicoptère aura quitté l'Arabie saoudite. Même lorsque Washington ne cherche pas à refaçonner le Moyen-Orient à son image, il continue d'avoir plus à offrir que Pékin.
La diminution progressive du nombre de bases américaines dans la région ferait inévitablement perdre à Washington une partie de son influence auprès des pays qui accueillent celles-ci. Mais l'influence à elle seule ne suffit pas à justifier une présence militaire, tout particulièrement lorsque les intérêts en jeu sont limités. Les États-Unis pourraient conserver d'autres moyens de pression en matière de sécurité, comme la vente d'armes, le renforcement des moyens et le partage de renseignements. Certains gouvernements du Golfe pourraient même se montrer plus disposés à coopérer avec les États-Unis, sachant qu'ils ne feront pas partie des cibles potentielles en cas de conflit régional.
L'accord de normalisation entre l'Arabie saoudite et l'Iran, conclu en 2023 sous l'égide de la Chine, met clairement en évidence la distinction entre influence militaire et influence diplomatique. Pékin a réussi à s'imposer comme l'un des acteurs centraux dans l'une des rivalités les plus virulentes de la région, bien qu'elle ne dispose d'aucune présence militaire régionale comparable, même de loin, à celle des États-Unis. Elle s'est plutôt appuyée sur la diplomatie et sur le poids politique gagné grâce à ses relations étroites avec ces deux pays. Pour exercer une influence au Moyen-Orient, il n'est pas nécessaire de disposer d'une présence militaire, et certainement pas d'une présence aussi importante que celle des États-Unis.
Le fait d'invoquer la Chine pour justifier la posture militaire actuelle des États-Unis dans la région révèle une contradiction encore plus étrange. La Chine dépend davantage que les États-Unis de l'énergie du Moyen-Orient, et pourtant Washington s'est de fait autoproclamé gardien de l'ordre régional dont dépend l'économie chinoise. Si l'approvisionnement en pétrole depuis le Golfe venait à être sérieusement menacé, Pékin aurait tout intérêt à contribuer à le rétablir. Au lieu de cela, Washington lui a épargné cette peine, en assumant l'intégralité des coûts et des risques liés à la sécurité régionale, tandis que la Chine a bénéficié d'un arrangement remarquablement confortable, consistant à voir son principal rival géopolitique protéger sa principale ligne d'approvisionnement énergétique.
Alors que le Pentagone réfléchit à la suite des événements, il devrait privilégier le maintien de l'accès à la région plutôt que la domination de celle-ci. Il n'est pas nécessaire de reconstruire chaque piste criblée de cratères ou chaque centre de commandement détruit, simplement parce que ces installations existaient avant la guerre.
Elle devrait fermer les bases les plus exposées, réduire l'empreinte militaire américaine globale et tout au plus consolider celles qui subsistent autour de quelques avant-postes stratégiques situés plus loin de l'Iran. La Jordanie, l'ouest de l'Arabie saoudite, la Corne de l'Afrique, voire certaines régions d'Europe, pourraient encore offrir l'accès nécessaire pour protéger les intérêts régionaux limités des États-Unis sans reproduire l'architecture tentaculaire d'avant-guerre.
Il est pratiquement impossible de démanteler des déploiements militaires d'une telle ampleur en temps de paix. L'opération Epic Fury a offert une occasion rare de briser l'inertie qui maintient en place des déploiements obsolètes bien après que leur justification stratégique a disparu. Le Pentagone devrait saisir cette opportunité. La Chine est censée être la raison pour laquelle les États-Unis ne peuvent pas se retirer. En réalité, elle illustre parfaitement comment les États-Unis peuvent protéger leurs intérêts et préserver leur influence à un coût bien moindre.
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Matthew MacKenzie est analyste en politique étrangère chez Americans for Prosperity. Il est titulaire d'un master en affaires internationales de l'Elliott School of International Affairs de l'université George Washington. Avant de rejoindre Americans for Prosperity, il a effectué des stages à la Foreign Policy Association et à la délégation de l'Union européenne aux États-Unis.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses collaborateurs.
Source : Responsible Statecraft, Matthew Mackenzie, 22-09-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
