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Il est grand temps de se libérer du « joug de Bruxelles »

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Par  Lorenzo Carrasco, le 4 novembre 2026

La décision de la Finlande et de la Norvège d'établir des contacts diplomatiques directs avec Vladimir Poutine constitue un indicateur significatif des tensions qui traversent l'architecture politique et stratégique de l'Europe. Bien qu'elle ne représente pas de rupture formelle avec l'Union européenne ou l'OTAN, elle interroge la pertinence de maintenir la Russie en dehors des canaux diplomatiques alors que l'on cherche une issue à la guerre en Ukraine.

Le 27 octobre 2026, le président finlandais Alexander Stubb et le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont mené un entretien d'environ 90 minutes avec Poutine, en concertation avec l'Ukraine, dans le but de faire avancer de nouvelles négociations. Cette initiative a suscité des réserves au Danemark et en Suède qui ont exprimé leurs inquiétudes quant aux implications de cette démarche pour la coordination européenne.

Cet épisode revêt une importance particulière car il implique des pays voisins de la Russie, directement concernés par la sécurité de la région baltique et de l'Europe du Nord. Cette initiative peut être interprétée comme la reconnaissance d'une réalité stratégique : aucune architecture de sécurité continentale ne peut être maintenue indéfiniment sans canaux de communication efficaces avec Moscou.

Mais cet événement soulève une question bien plus profonde : combien de temps encore les États européens seront-ils prêts à subordonner leurs intérêts nationaux à une stratégie commune dont les résultats politiques et économiques s'avèrent de plus en plus désastreux ?

Prisonniers d'une illusion

Pour comprendre comment l'Europe en est arrivée là, il faut remonter à la chute du mur de Berlin en 1989 et à la dissolution de l'Union soviétique en 1991.

La fin de la Guerre froide a fait naître, parmi les secteurs influents des élites occidentales, la conviction qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir, caractérisée par la prédominance de la démocratie libérale, la mondialisation économique et l'intégration croissante des États dans des structures supranationales, considérées par certains courants de pensée comme autant d'étapes vers des formes de gouvernance mondiale.

On a offert aux nations européennes la perspective de la paix, de la prospérité, de la libre circulation, de marchés élargis et d'une influence internationale accrue grâce à l'intégration politique et économique. Il s'agissait là d'avantages tangibles, dont beaucoup se sont effectivement concrétisés.

Pourtant, parallèlement à ces promesses, une vision géopolitique bien plus ambitieuse s'est développée : la possibilité de consolider un ordre international dans lequel la Russie, affaiblie par la disparition de l'Union soviétique, cesserait d'être une puissance capable de contester la primauté occidentale.

Dans certains cercles géopolitiques, on a également spéculé sur la partition à terme de la Fédération de Russie et sur les opportunités économiques que pourrait ouvrir l'accès à ses énormes réserves d'énergie, de minerais et d'autres ressources stratégiques.

Par analogie historique, ce scénario rappelle la redistribution du pouvoir, des territoires et de l'influence qui a suivi l'effondrement des empires ottoman et austro-hongrois après la Première Guerre mondiale.

Dans quelle proportion certains secteurs des dirigeants occidentaux en sont-ils venus à imaginer une telle issue pour la Russie ? Quels intérêts économiques étaient censés profiter d'une éventuelle réorganisation de son espace stratégique ?

L'enjeu était tout simplement trop tentant. Les gigantesques ressources énergétiques, minérales et territoriales de la Russie ont alimenté les espoirs de profits mirobolants dans l'éventualité d'un affaiblissement puis d'une fragmentation du pays. La cupidité a peut-être fait le reste, transformant une illusion géopolitique en pari stratégique, confondant les désirs de ceux qui imaginaient se partager le butin avec les perspectives réelles de soumettre une puissance de l'envergure de la Russie.

Ce sont là des questions fondamentales pour comprendre l'évolution de l'ordre international après 1991. Bien que les preuves soient insuffisantes pour affirmer que la désintégration de la Russie constituait l'objectif officiel de l'Union européenne ou de l'OTAN, les intérêts de certains milieux financiers dans la perspective d'accéder à ses immenses richesses stratégiques méritent d'être examinés de beaucoup plus près.

L'hypothèse centrale est que certaines élites politiques et économiques, séduites par la perspective d'un affaiblissement permanent de la Russie et par les avantages pouvant découler d'une éventuelle fragmentation de son territoire, sont finalement victimes de leurs propres illusions, sous-estimant la capacité de redressement de la Russie et sa détermination à préserver sa souveraineté nationale.

L'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine a progressivement dissipé cette perspective. La reconstruction du pouvoir d'État russe, la reprise du contrôle des ressources stratégiques et le renforcement militaire ont modifié les termes des relations entre la Russie et l'Occident.

Dans le même temps, les différends concernant l'élargissement de l'OTAN vers les frontières russes, la sécurité continentale et la souveraineté des États voisins se sont intensifiés, pour aboutir finalement à l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022.

La guerre a mis en évidence l'impossibilité de maintenir indéfiniment la stabilité européenne sur la base d'hypothèses stratégiques incompatibles.

Haute finance, malthusianisme et souveraineté politique

On ne peut appréhender l'évolution de l'Europe après la Guerre froide sans examiner le rôle croissant des institutions financières et des grands gestionnaires d'actifs internationaux. La libéralisation financière, la mondialisation des marchés et l'expansion des investissements transnationaux ont contribué à transformer la relation entre le pouvoir économique et les institutions politiques.

Dans ce contexte, les parcours professionnels de deux personnalités politiques européennes de premier plan sont particulièrement révélateurs : le président français Emmanuel Macron a travaillé comme banquier d'affaires chez Rothschild avant d'assumer les plus hautes responsabilités gouvernementales ; le chancelier allemand Friedrich Merz a quant à lui présidé, de 2016 à 2020, le conseil de surveillance de BlackRock Asset Management Deutschland, la filiale allemande de l'un des plus grands gestionnaires d'actifs financiers au monde.

Ces deux parcours illustrent les liens étroits qui unissent les professionnels des grandes institutions financières aux plus hautes sphères du pouvoir politique national. Il s'agit là de gouvernements qui semblent jouir d'une plus grande popularité auprès des banques qu'auprès de leurs propres peuples.

La Grande-Bretagne n'échappe pas à cette relation historique entre pouvoir financier et pouvoir politique. Les liens entre la Couronne britannique et la City de Londres remontent à plusieurs siècles, à l'époque où les grandes maisons de commerce et de banque finançaient les besoins de la monarchie et contribuaient à l'expansion de la puissance britannique.

Aujourd'hui, le roi Charles III a publiquement exprimé son soutien à l'Ukraine, tandis que le gouvernement britannique maintient une politique d'aide militaire, financière et diplomatique à Kiev, accompagnée de sanctions économiques contre la Russie.

Jusqu'à quel point la poursuite de la confrontation avec la Russie reflète-t-elle une conception stratégique de la puissance britannique, et comment cela s'articule-t-il avec les intérêts économiques et financiers liés à la City ?

La question centrale est de déterminer dans quelle mesure la proximité entre la haute finance et le pouvoir politique influence les priorités du gouvernement, en particulier lorsque les exigences des marchés financiers entrent en conflit avec les intérêts productifs et sociaux.

Il est impossible de ne pas rappeler l'importance historique des grandes maisons bancaires européennes après les guerres napoléoniennes. La famille Rothschild a joué un rôle de premier plan dans le financement de l'effort de guerre britannique et a par la suite consolidé un puissant réseau bancaire international. Waterloo fait partie du récit historique de cette ascension.

À ces interactions entre pouvoir politique et haute finance s'ajoute une question sous-jacente non négligeable : la persistance, au sein de certains courants de la pensée économique et politique occidentale, d'une tendance malthusienne qui tend à considérer la croissance démographique et les besoins humains avant tout comme des problèmes liés à la disponibilité et à la gestion des ressources.

Certaines élites financières et politiques continuent d'interpréter les relations internationales dans une perspective axée sur le contrôle de ressources rares, plutôt que sur l'expansion des capacités productives et créatives des nations.

Cette question prend tout son sens dans le contexte de la guerre en Ukraine : lorsque les calculs stratégiques et financiers relèguent au second plan les conséquences humaines d'un conflit prolongé, les populations risquent d'être traitées comme des variables subordonnées aux intérêts du pouvoir.

Face à une telle vision, la tradition du système national d'économie politique, d'Alexander Hamilton à Friedrich List, nous rappelle que la plus grande richesse des nations ne réside pas exclusivement dans leurs ressources naturelles ou financières, mais dans les capacités créatives, scientifiques et productives de leurs peuples.

La question contemporaine acquiert alors une autre dimension : qui supportera les pertes économiques découlant d'une éventuelle réorganisation des relations entre l'Europe, la Russie et les États-Unis ?

Les sanctions, la réduction des échanges énergétiques, la réaffectation des investissements et les variations de la valeur des actifs ont fait des gagnants et des perdants. Un éventuel accord de paix entraînerait également une redistribution des risques, des opportunités et des anticipations financières.

On ne peut pas présumer que les grands fonds d'investissement seraient nécessairement les principaux perdants. Cependant, une analyse s'impose pour déterminer quels secteurs financiers ont tiré profit de la confrontation et lesquels pourraient voir leur situation modifiée par une normalisation diplomatique.

Les Européens, "mendiants stratégiques"

La guerre prolongée a placé l'Europe dans une situation extrêmement délicate. Ses gouvernements ont engagé d'énormes ressources militaires, financières et politiques pour soutenir l'Ukraine, tandis que les États-Unis conservent une influence décisive sur les perspectives de négociations et que la Russie conserve son pouvoir de façonner la sécurité continentale.

D'un point de vue stratégique, l'objectif de vaincre définitivement Moscou s'est heurté à des obstacles qui imposent de réévaluer ses ambitions.

La poursuite indéfinie de la guerre menace d'aggraver l'épuisement économique, financier et militaire de l'Ukraine sans pour autant offrir nécessairement une issue politique au conflit.

La destruction des infrastructures énergétiques, industrielles et de transport, aggravée par les difficultés d'approvisionnement pendant l'hiver, menace d'aggraver encore davantage la crise humanitaire en Ukraine.

On peut se demander si certains des partisans les plus fervents du maintien indéfini de la stratégie actuelle de soutien militaire ne misent pas également sur une aggravation de la tragédie humanitaire susceptible de susciter une plus grande mobilisation de l'opinion publique en faveur de leurs gouvernements et de la poursuite du conflit.

Un tel raisonnement serait compatible avec une conception malthusienne extrême, où la population cesserait d'être considérée comme le sujet principal et bénéficiaire du développement pour devenir une variable subordonnée à la gestion des ressources, aux rapports de force et aux intérêts stratégiques.

Lorsque la souffrance des peuples est intégrée dans les calculs politiques comme un coût gérable, la raison d'État risque de se réduire à une forme de déshumanisation.

Il n'est pas permis d'affirmer que l'issue militaire est définitivement scellée. Néanmoins, la prolongation de la confrontation accroît les coûts humains, économiques et territoriaux, tout en renforçant l'urgence d'une solution diplomatique capable d'empêcher une catastrophe plus grave encore.

Dans la perspective critique qui guide cet exposé, il convient d'accorder une attention particulière à l'influence de ces conceptions atlantistes qui ont cru que la confrontation pourrait aboutir à un affaiblissement décisif de la Russie, sans évaluer correctement les coûts humains et stratégiques d'une guerre prolongée.

La dévastation de l'Ukraine et les souffrances de sa population ne constituent une solution bénéfique pour personne : ni pour les Ukrainiens, ni pour la Russie, ni pour l'Europe.

Et c'est précisément l'Europe qui risque de supporter une part considérable des conséquences économiques et stratégiques du conflit sans disposer de la moindre capacité pour en influencer l'issue.

Les États-Unis, la Chine et la Russie, malgré leurs rivalités, conservent des centres de décision nationaux capables de formuler des stratégies indépendantes. L'Union européenne, en revanche, rassemble des pays dont les intérêts ne coïncident pas toujours, tandis que l'OTAN demeure fortement dépendante des capacités américaines.

Si l'Europe ne parvient pas à reconstruire son initiative diplomatique et économique, elle risque de devenir une communauté de mendiants stratégiques, demandeuse d'une place aux négociations dont les décisions fondamentales pourraient n'être prises qu'à Washington, Moscou et Pékin.

Ce scénario est d'autant plus grave que l'Europe dispose encore d'énormes capacités industrielles, scientifiques, technologiques et culturelles, mais pourrait finalement être dépourvue de l'autonomie politique nécessaire pour les traduire en influence internationale.

Le danger ne réside pas simplement dans la défaite lors d'une guerre ou d'une négociation, mais bien dans la marginalisation du continent dans l'ordre mondial qui émergera après le conflit.

Rapallo : s'affranchir du carcan de Versailles

C'est là que le précédent du traité de Rapallo, signé le 16 avril 1922 entre la République de Weimar et la Russie soviétique, revêt une importance extraordinaire.

Les deux pays ont été marginalisés, pour des raisons différentes, au sein de l'ordre européen issu de la Première Guerre mondiale. L'Allemagne était soumise aux restrictions territoriales, militaires et financières du traité de Versailles, tandis que la Russie faisait face à un profond isolement diplomatique et économique à la suite de la révolution bolchevique.

Rapallo fut une initiative grâce à laquelle deux États exclus du cœur du processus décisionnel européen ont retrouvé leur liberté d'action diplomatique, remettant ainsi en cause les limites de l'ordre anglo-américain établi.

Cet accord a rétabli les relations diplomatiques et consulaires, éliminé certaines revendications réciproques et instauré le principe de la nation préférentielle pour les relations commerciales et économiques.

Il s'est également accompagné d'une coopération militaire ultérieure qui a permis à l'Allemagne de contourner certaines des restrictions imposées par Versailles, révélant ainsi les risques inhérents aux accords conclus en dehors du cadre des autres acteurs européens.

Mais le principal enseignement à en tirer réside dans le recouvrement de l'initiative nationale. L'Allemagne a trouvé le moyen d'échapper partiellement au carcan imposé après la Première Guerre mondiale, tandis que la Russie a réussi à briser son isolement.

Un siècle plus tard, l'Allemagne est confrontée à des restrictions d'une nature très différente. Bruxelles n'est pas Versailles : les institutions de l'Union européenne sont issues de traités approuvés par leurs États membres et offrent des droits, des ressources et des mécanismes de participation qui n'existaient pas dans le système d'après-1919.

Néanmoins, cette comparaison nous permet de poser une question audacieuse : une nouvelle initiative diplomatique germano-russe pourrait-elle contribuer à surmonter certaines des rigidités stratégiques qui limitent actuellement l'autonomie décisionnelle de l'Allemagne ?

La rupture économique avec la Russie après 2022 a profondément affecté des relations énergétiques et commerciales qui ont contribué pendant des décennies au bon fonctionnement de l'industrie allemande.

Une éventuelle reconstruction de cette coopération, subordonnée à des accords garantissant paix et sécurité à l'Ukraine et aux autres pays européens, pourrait rétablir des opportunités industrielles, commerciales et technologiques.

La proposition ne consisterait pas à reproduire mécaniquement le traité de Rapallo, mais à en reprendre le principe diplomatique : rechercher des accords mutuellement avantageux malgré des divergences politiques marquées.

Allemagne et Russie : la question décisive de la paix européenne

Les relations entre l'Allemagne et la Russie occupent depuis des siècles une place centrale dans l'équilibre des pouvoirs en Europe. Lorsque ces deux puissances ont réussi à établir des relations stables, d'importantes opportunités de coopération économique continentale ont vu le jour. Lorsqu'elles sont entrées en conflit, les conséquences ont été particulièrement graves.

Une nouvelle entente germano-russe, accompagnée de garanties vérifiables pour l'Ukraine et les États situés entre les deux pays, pourrait devenir l'un des fondements d'une architecture de sécurité européenne plus stable.Un accord bilatéral imposé au détriment d'autres peuples ne suffirait toutefois pas. Les enseignements de l'histoire européenne montrent qu'il est essentiel de reconnaître qu'une paix durable passe par le respect de la souveraineté de chaque nation concernée.

Le rétablissement des relations économiques entre l'Allemagne et la Russie pourrait contribuer à réduire la tentation de la confrontation, à renforcer la production industrielle et à explorer de nouveaux domaines de collaboration.

En ce sens, une entente germano-russe s'inscrivant dans le cadre d'un accord de sécurité continental pourrait constituer une garantie essentielle de paix pour l'Europe.

La question est de savoir si Berlin conservera une autonomie politique suffisante pour explorer cette possibilité ou s'il restera prisonnier d'une stratégie de confrontation dont les coûts économiques et diplomatiques deviennent de plus en plus difficiles à gérer.

Les États-Unis, la Chine et le retour de l'économie nationale

Les États-Unis sont confrontés à leurs propres contradictions. Au sein et en dehors de l'administration Trump, différentes conceptions coexistent concernant les relations avec la Russie, la concurrence stratégique avec la Chine et l'avenir de la mondialisation.

L'une des possibilités envisagées est qu'un rapprochement économique et diplomatique entre Washington et Moscou pourrait contribuer à réduire la dépendance de la Russie à l'égard de Pékin. La faisabilité d'une telle stratégie reste incertaine, compte tenu notamment de l'intensité des liens que la Russie et la Chine ont tissés ces dernières années.

Dans le même temps, la Chine continue de défendre publiquement les éléments essentiels de la mondialisation commerciale, tout en poursuivant une forte intervention de l'État dans sa propre économie.

Les États-Unis, pour leur part, ont relancé les mécanismes de protection industrielle, les droits de douane et les politiques de sécurité économique.

Cette évolution redonne toute sa pertinence au système national d'économie politique, historiquement associé à Alexander Hamilton et Friedrich List, qui privilégie le développement productif, les infrastructures, la technologie et le crédit orienté vers l'économie réelle.

Pour l'Europe, le défi consiste à retrouver ses propres capacités économiques sans renoncer aux avantages d'une coopération internationale équilibrée.

La souveraineté n'implique pas l'isolement, mais elle exige une capacité effective à prendre des décisions concernant le développement industriel, l'énergie et les intérêts fondamentaux de la société.

Le moment est venu de rétablir la souveraineté et l'art de la diplomatie

L'initiative de la Finlande et de la Norvège pourrait signifier que certains gouvernements européens commencent à reconsidérer les limites d'une politique étrangère subordonnée à des positions collectives qui ne produisent pas toujours de résultats diplomatiques.

Il ne s'agit pas encore d'une rébellion contre Bruxelles, ni d'un abandon des engagements "atlantistes". Mais cela soulève une question qui touche à l'avenir de l'Europe : quel sens peut prendre la souveraineté nationale si les États n'ont pas la capacité d'établir les contacts nécessaires pour préserver leur propre sécurité ?

L'épuisement potentiel des attentes géopolitiques apparues après 1991 exige une réévaluation des relations entre les institutions supranationales, le pouvoir financier et les intérêts nationaux.

La promesse d'un ordre international intégrément intégré n'a pas éliminé les rivalités entre grandes puissances, ni surmonté les impératifs historiques de souveraineté nationale, de sécurité et de développement économique.

L'enseignement de Rapallo ne consiste pas à reproduire les accords de 1922, mais à se rappeler que même des systèmes internationaux en apparence inflexibles peuvent être transformés par des initiatives diplomatiques capables de reconnaître des intérêts réciproques.

Une entente durable entre l'Allemagne et la Russie, accompagnée de garanties effectives pour l'Ukraine et les autres peuples européens, pourrait contribuer de manière décisive à la construction d'une nouvelle architecture de sécurité continentale.

Mais pour y parvenir, il faudra bien plus que remplacer un groupe de dirigeants par un autre ou modifier les priorités de Bruxelles.

Après les illusions de la "fin de l'histoire" et de ce "meilleur des mondes" prétendument libéral qui promettait une mondialisation irréversible sous une gouvernance de plus en plus supranationale, il faudra sans doute remonter le temps d'au moins trente ans et ressusciter les anciennes écoles de diplomatie, dont l'art a été progressivement écarté dans une grande partie de l'Occident, laissant la scène des grandes décisions stratégiques entre les mains de personnages illusoires et d'apprentis sorciers.

Il faudra retrouver l'art de négocier entre États souverains, en reconnaissant la légitimité d'intérêts nationaux divergents, en établissant des équilibres de pouvoir et en concluant des engagements vérifiables en matière de sécurité mutuelle.

Il ne s'agit pas de revenir à la Guerre froide, mais de tirer les leçons que cette période a apportées à ses protagonistes : la diplomatie existe précisément pour trouver des accords entre des puissances qui ne partagent ni les mêmes intérêts, ni les mêmes systèmes politiques, ni les mêmes visions du monde.

La tâche immédiate sera de rétablir des canaux de dialogue permanents, de remettre en place les instruments de maîtrise des armements et de réduction des risques, de négocier des garanties de sécurité incluant l'Ukraine et, sur cette base, d'ouvrir la voie à une relance des relations économiques européennes.

Ce serait en effet la dimension pratique du rétablissement de la souveraineté : transformer la reconnaissance des intérêts nationaux en initiatives en faveur de la paix, d'une coopération productive et de la reconstruction de l'équilibre continental.

Car le choix ne se situe pas entre la diplomatie et la souveraineté, mais entre exercer les deux ou se résigner à l'insignifiance stratégique.

L'Europe possède encore les ressources humaines, industrielles, technologiques et culturelles nécessaires pour participer de manière décisive à la construction de l'avenir. Mais elle doit retrouver la capacité de penser et d'agir politiquement sans confier son destin aux illusions d'une histoire qui aurait soi-disant pris fin.

Sinon, ses grandes nations risquent de devenir des "mendiants stratégiques" cherchant à prendre place à la table où d'autres puissances décident de l'avenir de leur propre continent.

Le moment de se libérer de l'emprise de Bruxelles serait donc bien plus qu'une simple reconquête de la souveraineté nationale, mais aussi l'occasion de redonner à l'Europe l'art perdu de la diplomatie, lui permettant ainsi de redevenir l'actrice centrale de sa propre histoire.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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