🔀 06/11/2026 reseauinternational.net  9min ⁂️ 6 #332403

Pouvoir monétaire et dette publique

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par Thomas Erpé

Présentation

L'argent est notre première préoccupation, car nous en avons besoin pour vivre. Mais que savons-nous exactement à son sujet ? Globalement nous connaissons ses fonctions. Nul n'ignore en effet que l'argent donne un prix aux biens et services que nous achetons (unité de compte) ; qu'il permet les transactions (moyen d'échange) ; qu'il peut être thésaurisé (réserve de valeur) ; et qu'il est enfin un moyen d'enrichissement (l'argent rapporte de l'argent, quand il est converti en capital financier). Mais d'abord, l'argent est un moyen de production puisque tout développement économique nécessite au préalable une avance monétaire. Nous avons conscience qu'il est aussi un instrument de pouvoir et de domination dans les relations politiques, économiques et sociales, sans oublier la géopolitique. Paradoxalement, malgré son importance majeure, rares sont ceux qui ont un minimum de lumières sur le processus de création de la monnaie moderne, de ses caractéristiques ainsi que de ses potentialités.

Comment la finance a-t-elle réussi à imposer son emprise sur les États eux-mêmes ? Selon Michael Hudson, économiste étasunien, et bien d'autres économistes, c'est au moyen de la dette. Un État endetté, devient débiteur, il n'est plus souverain, et dépend donc du bon vouloir de ses créanciers qui disposent d'un moyen de domination sur lui. C'est le recours au marché pour financer les déficits publics qui est à l'origine de l'endettement massif des États et de la toute puissance de la finance, dont l'arme de prédilection est la dette. Et c'est aussi ainsi que les peuples sont asservis.

Si la source de l'argent ne provenait que de l'épargne pour financer les déficits publics, l'État serait effectivement obligé de solliciter les détenteurs en excès de monnaie. En ce cas, la dette publique serait légitime et justifiée. Mais ce n'est pas la réalité puisque c'est le crédit qui est à l'origine de toute émission de monnaie initiale. Ainsi, l'État a parfaitement la possibilité, comme il l'a fait dans le passé, de recourir à un financement hors marché, directement auprès de sa Banque centrale, sans intérêt, ni même obligation de rembourser. Alors, la question de la dette publique ne se poserait plus.

Le concept de confiance dans l'institution monétaire est souvent invoqué. En réalité, la confiance joue un rôle secondaire, ce qui importe c'est le caractère légal de la monnaie, qui s'appuie sur la puissance publique, et c'est pourquoi la monnaie est dite réglementaire et s'impose donc à tous ("La légalité de la monnaie prime sur la confiance". Gaël Giraud).

L'argent moderne (immatériel) est un outil formidable, un flux magique, si on le met au service des sociétés. Le problème n'est pas l'argent en tant que tel. C'est son fonctionnement actuel qui n'est pas optimal et qui doit donc être amélioré dans l'intérêt de tous.

Création monétaire

Avant (pour faire court), la masse monétaire en circulation dépendait des réserves de stock d'or ou autres valeurs physiques. On ne pouvait donc battre plus de monnaie que la quantité détenue dans les coffres. C'est ce qu'on appelait la "loi d'airain de la monnaie".

Mais, aujourd'hui, la monnaie n'est plus liée à une contrepartie matérielle, le processus de création monétaire se fait ex-nihilo, à partir de rien, ce qui signifie que l'argent créé ne se trouvait pas initialement en dépôt, qu'il n'était pas détenu physiquement avant d'être émis (sauf pour les billets et les pièces).

La monnaie est donc "dématérialisée", "abstraite" (ne pas confondre la monnaie elle-même, et les supports et moyens de paiements dont certains sont aussi dématérialisés), exactement depuis le 15 août 1971, date à laquelle le dollar (la principale monnaie du commerce international et de réserve) a cessé d'être convertible en or, c'est-à-dire que, depuis, cette devise n'est plus garantie par une valeur physique. C'était la dernière monnaie à être adossée à une valeur matérielle.

Donc, toutes les monnaies sont issues de ce qu'on nomme "la planche à billets" qui permet en théorie une création illimitée de monnaie. Dans la zone euro, il n'existe que deux planches à billets : La BCE (Banque centrale européenne) et les banques commerciales, dites de "second rang", ce qui signifie que ceux qui diabolisent la planche à billets devraient comprendre qu'en toute logique ils devraient recommander la fermeture de toutes les banques !

En résumé, on distingue deux niveaux.

1. Le niveau supérieur relève des prérogatives de la Banque centrale (appelée Institut d'émission), seule à pouvoir créer la monnaie centrale (monnaie de base), considérée comme la "vraie monnaie".

Elle prend deux formes. La monnaie de base physique qui comprend les billets et les pièces, soit 10 à 15% de la masse monétaire. Cette monnaie de base est bien entendu fabriquée à l'avance avant d'être distribuée (vendue contre des titres) aux banques qui, elles-mêmes, au travers de leur réseau, la fournissent aux particuliers, entreprises, institutions publiques.

L'autre forme, c'est la monnaie dite scripturale, c'est-à-dire issue d'écritures comptables, créée sur demande des banques de second rang, en échange de titres remis par ces dernières. Elle ne circule qu'entre titulaires d'avoirs auprès de la Banque centrale, soit les banques commerciales et le Trésor, et de ce fait ne peut irriguer l'économie réel.

Les banques, pour exercer leurs activités, sont tenues d'avoir des réserves obligatoires (1%) en monnaie centrale scripturale en fonction du volume des dépôts gérés et des crédits distribués, doivent respecter des règles prudentielles et se procurer de la monnaie fiduciaire (billets et pièces). C'est pourquoi elles ont toutes des comptes et lignes de crédit au sein de la Banque centrale.

Toutes ces obligations légales, placées sous la supervision de la Banque centrale, servent en principe à contrôler et à réguler l'activité bancaire.

2. La seconde forme de création ex-nihilo, c'est la monnaie d'usage (secondaire) que nous utilisons tous, elle est issue du crédit et elle est en volume la plus importante. Ce sont les banques de dépôt, qui ont ce privilège extraordinaire par délégation de la puissance publique. Le processus est le même que celui utilisé par la Banque centrale pour la monnaie scripturale.

Le banquier, sollicité par un client désireux d'obtenir un crédit, n'a pas à se soucier de savoir si le montant du crédit demandé est couvert intégralement pas les dépôts qu'il détient. Ce qui est important, c'est que la banque soit en conformité avec la réglementation, que le ratio réserve légale/volume d'affaires soit respecté ainsi que les ratios de solvabilité et de liquidité (règles prudentielles).

En pratique (sans entrer dans les détails), compte tenu des règles à respecter, une banque peut, avec 1 euro de fonds propre et zéro en dépôt, faire 10 euros de crédit.

Contrairement à une fausse croyance largement répandue, les banques ne prêtent pas les dépôts de leurs clients. Ce sont les crédits qui font les dépôts et non l'inverse comme expliqué dans les manuels économiques, ce que confirme la Banque de France dans son opuscule "Comment la monnaie est créée".

C'est ainsi que le système fonctionne (de façon très schématique bien sûr). La seule contrainte, le garde-fou, c'est que la quantité de monnaie en circulation soit globalement en adéquation avec les richesses produites, biens et services. La monnaie n'est cependant pas la panacée, elle est un moyen et non une fin, son émission doit donc être régulée finement, par la création ou la destruction, pour s'ajuster à la marche de l'économie en fonction des capacités de notre système productif : S'il y a trop de monnaie, il y a inflation, pas assez, c'est la déflation. Seul l'État est en mesure d'opérer cette régulation. Ce qui compte vraiment, ce sont nos ressources en "homme et matière".

Financement du déficit public

La question du financement des besoins de l'État est fondamentale. Elle ne reste que trop peu souvent posée sur les plateaux télévisés et dans les colonnes des journaux de façon compréhensible. Dans un système démocratique, le choix du mode de financement doit répondre nécessairement à l'intérêt commun. En dehors des impôts et taxes (ainsi que les revenus des participations de l'État dans les entreprises publiques et les cessions de biens), il n'existe que deux autres sources de financement, surtout lorsque la pression fiscale est déjà trop forte :

1. Le recours au marché (bon du Trésor, obligations) qui sollicite donc des créanciers privés.

2. Le financement hors marché par la Banque centrale, soit par des avances remboursables à taux faibles, soit par de la monnaie dite permanente sans intérêt ni échéance de remboursement. Ce type d'alimentation de la trésorerie de l'État a été pratiqué en France jusque dans les années 70, sous le nom du "Circuit du Trésor". Depuis cette époque, c'est la mise en marché de la dette publique qui s'est imposée en France, comme partout ailleurs. Le Traité de Maastricht a entériné cet état de fait, en interdisant à la BCE de financer directement les États et organismes publics de la zone euro.

Conséquence, la dette publique a atteint des sommets vertigineux (3595,5 milliards au 2e trimestre 2026, Insee), principalement à cause des intérêts qui ont connu une forte inflation dans les années 90 (effet "boule de neige"), mais aussi en raison de la baisse des recettes liée à une forte diminution des impôts des contribuables les plus aisés et des grandes entreprises. Quant au niveau des dépenses publiques, il est resté à peu près stable depuis les années 80 par rapport au PIB.

Confiscation du pouvoir monétaire par des intérêts privés

La dématérialisation de la monnaie aurait dû conduire à une libération des peuples. C'est au contraire une logique d'asservissement du plus grand nombre par quelques-uns qui s'est mise en place. Pourquoi ce paradoxe ? Parce que le pouvoir monétaire, principal attribut des États, a été abandonné à des banques privées. Par des lois et traités, le système bancaire privé a conquis le pouvoir de création des moyens de paiement en totale indépendance du pouvoir politique. S'il a acquis la légalité, il ne saura jamais prétendre à une légitimité quelconque. La souveraineté en matière monétaire ne se partage pas.

Comment en est-on arrivé là ? Les théoriciens de l'école classique et néoclassique ont développé une réflexion monétaire connue sous le nom de "théorie quantitative de la monnaie". Ils ont réussi à convaincre les décideurs politiques que la monnaie est externe aux échanges de biens et services, que les phénomènes monétaires ne sont qu'accessoires, que l'échange préexiste à la monnaie, et que la quantité de monnaie n'a pas d'influence sur le fonctionnement de l'économie, au moins sur le long terme, la monnaie est "neutre", elle n'est qu'un "voile".

Fondée sur des situations de pénurie, la théorie monétariste a été généralisée aveuglément à toutes les circonstances de la vie économique. C'est cette croyance générale, encore dominante aujourd'hui, qui a entraîné une refondation des structures monétaires à partir des années 1980 dont les principaux facteurs sont :

1. L'indépendance des banques centrales ; 2. La lutte prioritaire contre l'inflation ; 3. La délégation du pouvoir monétaire confiée au système bancaire privé.

Conclusion

Il va de soi que reprendre le pouvoir monétaire ne résoudrait pas pour autant tous nos problèmes, mais sans un tel levier, qui constitue l'un des piliers régaliens de l'État (battre monnaie) il est impossible de faire prévaloir le bien commun sur les intérêts privés.

- Ce texte est une synthèse de tout ce que j'ai appris auprès des meilleurs économistes qui s'efforcent depuis longtemps de proposer des solutions réalistes et concrètes pour améliorer notre modèle économique. Jusqu'à présent, ils n'ont reçu que peu d'écho.

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Admin 2026-11-06 #15811 🇫🇷
Il va de soi que reprendre le pouvoir monétaire ne résoudrait pas pour autant tous nos problèmes, mais sans un tel levier, qui constitue l'un des piliers régaliens de l'État (battre monnaie) il est impossible de faire prévaloir le bien commun sur les intérêts privés.