
par Khider Mesloub
Parmi les objections les plus fréquemment adressées aux analyses critiques du salariat figure l'idée selon laquelle toute comparaison avec l'esclavage serait historiquement absurde. L'argument paraît, à première vue, difficilement contestable. L'esclave était juridiquement une propriété ; le salarié est un citoyen. L'un pouvait être vendu, acheté ou transmis par héritage ; l'autre dispose de la personnalité juridique, de droits civils et politiques, de la liberté de circulation et, en principe, de la faculté de choisir son employeur. À partir de ce constat, la conclusion semble s'imposer d'elle-même : le salariat serait nécessairement l'exact contraire de l'esclavage.
Cette objection repose cependant sur une confusion entre deux niveaux d'analyse distincts. Elle identifie la liberté à son expression exclusivement juridique, sans interroger les conditions matérielles qui rendent cette liberté effectivement exerçable. Or, l'histoire sociale ne se réduit jamais au contenu des codes ou des constitutions. Les formes juridiques n'épuisent pas la réalité des rapports économiques qui structurent une société.
L'histoire démontre que les constitutions ne constituent jamais, à elles seules, une photographie fidèle d'une société, elle regorge d'exemples où les proclamations juridiques dissimulent une réalité radicalement différente. La Constitution soviétique figurait parmi les plus généreuses du monde dans l'énoncé des droits qu'elle reconnaissait. Cette profusion de garanties juridiques n'empêchait pourtant ni la concentration du pouvoir, ni la répression politique, ni l'écart profond entre les libertés proclamées et les libertés effectivement exercées. Le droit ne décrit pas mécaniquement la réalité sociale ; il peut la masquer.
Reconnaître que le salarié est juridiquement libre ne signifie donc pas que toute contrainte ait disparu. La question décisive devient alors la suivante : de quelle liberté parle-t-on ? S'agit-il de la liberté reconnue par le droit ou de la liberté réelle de disposer des moyens matériels permettant de vivre indépendamment d'autrui ? C'est précisément sur ce point que se situe le cœur du débat. Car si le capitalisme a incontestablement aboli la propriété juridique des personnes, il n'a pas supprimé la nécessité, pour la grande majorité de la population prolétarienne, de vendre sa force de travail afin d'assurer sa subsistance. Le travailleur est libre de choisir son employeur, mais il ne l'est pas de renoncer durablement à vendre son travail ou plus exactement sa force de travail. Cette contrainte ne résulte plus d'un statut juridique de servitude ; elle procède de la séparation entre les producteurs et les moyens de production, caractéristique fondamentale du mode de production capitaliste.
Il ne s'agit donc nullement de nier la rupture historique considérable que représente l'abolition de l'esclavage. La disparition de la propriété des êtres humains constitue l'une des plus grandes conquêtes de la civilisation moderne. Mais reconnaître ce progrès ne dispense pas d'examiner les nouvelles formes de dépendance et de domination économique apparues avec le développement du salariat. L'histoire des rapports de domination ne s'est pas achevée avec l'abolition de l'esclavage ; elle s'est transformée.
Toute la question est alors de savoir si le passage de l'esclavage au salariat correspond à la disparition de toute forme de subordination ou à une mutation de ses mécanismes. Autrement dit, le capitalisme a-t-il supprimé la domination du travail ou en a-t-il élaboré une forme nouvelle, juridiquement libre mais économiquement contraignante ? C'est à l'examen de cette question que cette étude est consacrée.
Une rupture juridique incontestable entre l'esclavage et le salariat
Toute comparaison sérieuse entre esclavage et salariat doit partir d'un constat essentiel : ces deux formes historiques d'organisation du travail ne relèvent pas du même statut juridique. Les confondre reviendrait à effacer plusieurs siècles de transformations politiques, sociales et juridiques qui ont profondément modifié la condition des travailleurs.
Dans les sociétés esclavagistes, l'esclave est privé de personnalité juridique. Il n'est pas un sujet de droit, mais un objet de droit. En France, le Code noir le définissait comme un bien meuble susceptible d'être acheté, vendu, transmis par héritage, saisi pour dettes ou légué comme n'importe quel autre élément du patrimoine. Son existence juridique était entièrement absorbée par le droit de propriété de son maître. Cette dépossession dépasse largement la seule sphère économique. L'esclave est privé de toute autonomie civile et politique. Il ne choisit ni son lieu de résidence, ni son activité, ni les conditions de son travail. Ses déplacements, son mariage, sa vie familiale, son intégrité physique et parfois même sa survie dépendent directement de la volonté du propriétaire. La violence ne constitue pas un abus du système ; elle en est l'un des fondements juridiques.
Le salarié moderne se trouve, au contraire, dans une situation radicalement différente. Il est juridiquement une personne libre, titulaire de droits civils, politiques et sociaux. Il dispose de la personnalité juridique, peut conclure des contrats, posséder des biens, voter, circuler librement, changer d'employeur. Le contrat de travail ne transfère pas la propriété de sa personne ; il organise, pour une durée déterminée ou indéterminée, la mise à disposition de sa force de travail contre rémunération. Cette différence est fondamentale. Elle interdit toute assimilation simpliste entre esclavage et salariat. Le capitalisme n'a pas perpétué la propriété des êtres humains ; il l'a remplacée par une autre forme d'organisation du travail. De ce point de vue, l'abolition de l'esclavage constitue incontestablement un progrès historique majeur. De même, l'abolition du salariat constituera, elle aussi, un progrès historique majeur dans l'histoire de l'émancipation humaine.
Mais reconnaître cette rupture juridique ne répond pas encore à la question centrale. Car une société peut parfaitement supprimer la propriété des personnes sans abolir pour autant les rapports de dépendance et de domination économique. L'histoire ne se réduit pas à l'opposition entre liberté juridique et servitude juridique. Elle conduit également à s'interroger sur les conditions matérielles dans lesquelles cette liberté s'exerce réellement. Autrement dit, l'émancipation juridique du travailleur signifie-t-elle que celui-ci est désormais libre de vivre indépendamment de la vente de sa force de travail, de la contrainte économique ? Ou bien la disparition de la propriété servile a-t-elle laissé place à une autre forme de dépendance, moins visible, mais tout aussi indispensable au fonctionnement du système économique capitaliste ? C'est cette seconde dimension qu'il convient désormais d'examiner.
Le capitalisme n'a plus besoin de posséder le travailleur
La transformation décisive introduite par le capitalisme ne réside pas dans la disparition de toute contrainte, mais dans la modification de son objet. Le maître esclavagiste achetait l'homme pour l'exploiter ; le capitaliste n'achète que sa force de travail pour l'exploiter. À ce niveau, l'exploitation n'a pas disparu, elle revêt une autre forme.
Dans le système esclavagiste, l'esclave constitue un capital fixe appartenant au maître. Son acquisition représente un investissement important dont la valeur doit être préservée. Le propriétaire a donc intérêt à maintenir son esclave en état de travailler. Il doit le nourrir, le loger, le vêtir et, dans une certaine mesure, assurer sa survie. Cette prise en charge n'a évidemment rien de philanthropique. Elle procède d'un calcul économique : conserver la valeur d'un bien productif dont il est propriétaire.
Le capitalisme rompt avec cette logique. Le travailleur ne fait plus partie du patrimoine de l'employeur. Celui-ci n'acquiert pas un individu, mais seulement l'usage temporaire de sa force de travail. Une fois la journée de travail achevée, ou lorsque le contrat prend fin, le salarié cesse d'être une préoccupation économique directe pour le chef d'entreprise. Sa subsistance, son logement, sa santé, sa vieillesse ou son chômage ne relèvent plus de la responsabilité du capitaliste. Le coût de la reproduction de la force de travail est ainsi largement reporté sur le salarié lui-même, sur sa famille et, dans les sociétés contemporaines, sur les dispositifs collectifs de protection sociale financés par les prélèvements publics et les cotisations sociales. Le capital bénéficie de la force de travail lorsqu'elle est productive, mais n'en assume qu'une infime partie des coûts de reproduction.
C'est précisément en cela que le salariat constitue, du point de vue économique, une forme d'organisation du travail plus souple et plus avantageuse pour le capital. L'employeur peut adapter en permanence le volume de sa main-d'œuvre aux fluctuations de la conjoncture, embaucher lorsque la demande augmente, licencier lorsque l'activité ralentit et remplacer les travailleurs sans supporter les charges permanentes qu'impliquait autrefois la propriété servile. Du point de vue purement économique, pour le capital le salariat est plus avantageux que l'esclavage. Et s'il a aboli l'esclavage, ce n'est certainement pas par philanthropie.
Ainsi, l'esclave devait être entretenu parce qu'il appartenait au maître ; le salarié peut être congédié parce qu'il ne lui appartient pas. La survie du premier conditionnait la conservation d'un capital ; celle du second est extérieure au calcul économique immédiat du capitaliste.
Le paradoxe historique est donc le suivant : le travailleur salarié est incontestablement plus libre que l'esclave sur le plan juridique. Pourtant, cette liberté juridique permet également au capital de se décharger d'une grande partie des obligations matérielles qu'imposait la propriété des hommes. La disparition de l'esclavage ne signifie pas seulement la fin de la propriété servile ; elle inaugure aussi une forme de domination économiquement plus flexible, où la contrainte réside moins dans l'appropriation des personnes que dans la dépendance permanente à l'égard du marché du travail.
L'esclave était soumis à l'autorité d'un seul maître ; le salarié est soumis aux exigences impersonnelles du capital, incarnées par l'ensemble des détenteurs des moyens de production. La domination ne disparaît donc pas ; elle change d'échelle, de forme et de mécanisme : de personnelle, elle devient systémique.
La liberté juridique ne supprime pas la dépendance économique
L'erreur la plus fréquente consiste à identifier la liberté juridique à la liberté réelle. Parce que le salarié est juridiquement libre de choisir son employeur, de démissionner ou de conclure un contrat de travail, on en déduit souvent que toute contrainte aurait disparu. Or, cette conclusion confond deux registres distincts : le droit et l'économie. La superstructure et l'infrastructure. Sur le plan juridique, le salarié est effectivement libre. Personne ne peut le vendre, l'acheter ou l'attacher à un employeur déterminé. Il dispose de droits fondamentaux dont l'esclave était radicalement privé. Mais cette liberté formelle ne répond pas à une question essentielle : possède-t-il les moyens matériels de vivre sans vendre sa force de travail ? Pour l'immense majorité de la population prolétarienne, la réponse est négative. Privé de moyens de production, le salarié ne peut assurer durablement son existence qu'en trouvant un acheteur pour sa force de travail. Faute de quoi, il meurt de faim. Il est libre de changer d'employeur, mais non de se soustraire durablement au marché du travail régenté par les capitalistes, les négriers des temps modernes. Sa liberté formelle s'exerce donc à l'intérieur d'une contrainte économique réelle qui lui préexiste.
L'esclave subissait la contrainte du seul propriétaire, le salarié subit, lui, la contrainte économique de l'ensemble du capital défini en tant que rapport social. La contrainte ne disparaît donc pas avec l'abolition de l'esclavage ; elle change de nature. Sous l'esclavage, elle était directement exercée par le propriétaire sur une personne juridiquement appropriée. Sous le capitalisme, elle s'exerce principalement par l'intermédiaire du marché, du chômage et de la nécessité permanente d'obtenir un revenu pour satisfaire les besoins les plus élémentaires de l'existence. Cette transformation explique pourquoi le capitalisme n'a plus besoin de recourir à une coercition personnelle permanente. La nécessité économique accomplit une grande partie de ce que la contrainte physique imposait autrefois. Le travailleur se présente lui-même sur le marché du travail, non parce qu'il appartient à un maître, mais parce que les conditions matérielles de son existence l'y contraignent.
La domination perd ainsi son caractère immédiatement personnel pour devenir largement impersonnelle et systémique. Elle ne dépend plus de l'arbitraire d'un propriétaire, mais du fonctionnement d'un système économique dans lequel l'accès aux moyens d'existence demeure subordonné, pour la majorité des prolétaires, à la vente de leur force de travail. La dépendance ne disparaît pas ; elle cesse simplement de prendre la forme juridique de la propriété des personnes pour revêtir celle de la nécessité économique.
Le salariat : une forme de domination plus efficace pour le capital
Fondamentalement, l'abolition de l'esclavage ne s'est pas imposée pour des raisons philanthropiques. Elle correspondait surtout à une transformation profonde des besoins du capitalisme naissant. Le développement de la grande industrie, l'extension des marchés et l'accélération de la concurrence exigeaient une main-d'œuvre plus mobile, plus adaptable et moins coûteuse à entretenir que l'esclave. L'esclavage présentait en effet des limites économiques importantes. L'achat d'un esclave supposait un investissement initial considérable. Le propriétaire devait ensuite assurer en permanence son entretien, qu'il travaille ou non, qu'il soit malade, âgé ou temporairement improductif. Il supportait directement les coûts de reproduction de sa force de travail.
Le salariat offre au capital des avantages incomparablement supérieurs. L'employeur ne rémunère le travailleur que pendant le temps où il utilise effectivement sa force de travail. Lorsque l'activité ralentit, il peut réduire les effectifs, suspendre les embauches ou licencier. Les risques liés à l'existence même du travailleur sont largement transférés vers celui-ci, vers sa famille ou vers la collectivité.
Cette évolution ne procède pas d'une plus grande humanité du capitalisme, mais d'une rationalisation de son fonctionnement économique. Le salariat permet au capital de disposer d'une main-d'œuvre juridiquement libre, immédiatement disponible et continuellement renouvelable, sans avoir à assumer les charges permanentes qu'impliquait la propriété des personnes.
Loin d'être une survivance de l'esclavage, le salariat apparaît ainsi comme une forme historiquement plus efficace d'exploitation du travail, inhérente au capitalisme. Il offre au capital une souplesse que ne permettait pas la propriété servile. La domination économique ne disparaît pas ; elle devient plus mobile, plus flexible et mieux adaptée aux exigences de l'accumulation capitaliste.
L'objection selon laquelle le salariat serait nécessairement plus libre que l'esclavage ne reçoit donc qu'une réponse partielle. Oui, le salarié est incontestablement plus libre sur le plan juridique. Il est un sujet de droit, non un bien meuble ; il dispose de libertés civiles et politiques inconnues de l'esclave. Mais cette liberté juridique ne suffit pas à caractériser l'ensemble des rapports sociaux. Elle coexiste avec une dépendance économique qui oblige la majorité des prolétaires à vendre leur force de travail pour assurer leur subsistance. La contrainte n'a pas disparu avec l'abolition de l'esclavage ; elle a changé de forme. Là où l'esclavage reposait sur la propriété des personnes, le salariat repose sur la séparation des producteurs d'avec les moyens de production et sur la nécessité économique qui en découle : la vente de leur force de travail.
La véritable question n'est donc pas de savoir si le salariat est juridiquement préférable à l'esclavage. Elle consiste plutôt à comprendre comment une société peut proclamer les individus libres et égaux en droit tout en les maintenant, pour la plupart, dans une dépendance économique structurelle à l'égard des détenteurs du capital.
source : Le 7 du Québec