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Entretien de Dragana Trifković au journal turc Aydınlık: les changements politiques en Serbie et les perspectives du nouveau pouvoir

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Publié par : Centre d'études géostratégiques

Source:  geostrategy.rs

L'hebdomadaire turc Aydınlık Avrupa, dans son numéro 291 du 1er novembre 2026, a annoncé en une un entretien avec Dragana Trifković, directrice du Centre d'études géostratégiques et présidente du Forum eurasiatique des médias. L'entretien a été publié en page sept de l'édition imprimée, ainsi que sur le site Internet du journal.

Sous le titre "Les clés d'une nouvelle ère en Serbie" (Sırbistan'da Yeni Dönemin Şifreleri), la rédaction a analysé les changements politiques survenus en Serbie après les élections législatives, en recueillant les appréciations de plusieurs interlocuteurs.

Lors de son entretien avec le journaliste Yasin Okyay, Dragana Trifković a évoqué les causes de la défaite électorale d'Aleksandar Vučić, le rôle du mouvement étudiant dans les changements politiques, l'organisation et la composition idéologique de la Liste étudiante, ainsi que les défis qui attendent le nouveau pouvoir.

Une attention particulière a été accordée à la nécessité de rétablir les institutions de l'État, d'instaurer l'État de droit, de lutter contre la corruption et de définir la politique future de la Serbie.

Nous reproduisons ci-dessous la version intégrale de l'entretien.

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Pourquoi Vučić a-t-il perdu ? C'est lui qui avait convoqué les élections. Qu'est-ce qui a mal tourné?

Les élections législatives ordinaires en Serbie auraient dû se tenir au plus tard au début de 2028. Cependant, Aleksandar Vučić a choisi de convoquer des élections anticipées, cherchant à assurer la continuité de son pouvoir politique et à passer de la fonction de président de la République à celle de Premier ministre. Son deuxième mandat présidentiel devait expirer en mai 2027, et la Constitution serbe n'autorise pas une même personne à être élue une troisième fois à la présidence.

À mon avis, Vučić a mal évalué la situation politique. Il pensait que la durée des manifestations avait épuisé l'énergie des citoyens et que les mécanismes de contrôle politique qui lui avaient permis de se maintenir au pouvoir pendant des années lui assureraient une nouvelle victoire électorale.

Son pouvoir reposait sur la domination de l'espace médiatique, l'ingénierie politique, le contrôle partisan des institutions et des mécanismes clientélistes, tandis que les observateurs nationaux et internationaux signalaient depuis des années des irrégularités électorales. Cependant, les manifestations ont eu des conséquences bien plus profondes que ne le supposait le régime. Elles ont soulevé les questions de la corruption systémique, des liens entre les structures politiques et criminelles, de l'instrumentalisation des institutions et de la responsabilité du pouvoir, tout en libérant les citoyens de la conviction qu'un changement politique était impossible.

Le soutien réel dont Vučić bénéficiait dans la société était nettement plus limité que ne le laissaient entendre ses pourcentages électoraux, car le soutien des électeurs ayant voté ne signifie pas le soutien de la majorité de l'ensemble du corps électoral.

J'estime que deux facteurs ont été décisifs lors de ces élections: la mobilisation massive des citoyens qui souhaitaient un changement et une surveillance bien plus efficace du vote et du processus électoral, qui a réduit les possibilités de manipulation.

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Vučić a perdu parce qu'il a sous-estimé la profondeur des changements au sein de la société serbe et surestimé l'efficacité des mécanismes de contrôle politique sur lesquels son pouvoir reposait depuis des années.

Comment faut-il interpréter les résultats électoraux ? Que pensez-vous de la Liste étudiante ? En quoi la politique du gouvernement formé par la Liste étudiante différera-t-elle de celle menée sous le pouvoir de Vučić ? Est-il encore trop tôt pour en parler?

Les résultats électoraux confirment le degré élevé de mobilisation des citoyens qui souhaitaient un changement politique. À travers les manifestations, le mouvement étudiant a gagné la confiance d'une partie importante de l'opinion publique et réussi à mobiliser politiquement de nombreux citoyens qui s'abstenaient de voter depuis des années.

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Parallèlement, les partis d'opposition traditionnels, tant de gauche que de droite, ont connu une profonde crise de confiance. Une partie importante de l'opinion publique ne les considérait plus comme une véritable alternative au pouvoir, mais comme une composante du système politique existant. Cela a créé les conditions d'une recomposition en profondeur de la scène politique serbe.

Je considère comme particulièrement important le fait qu'une grande partie des candidats de la Liste étudiante soient issus de la communauté scientifique et universitaire. Selon les données présentées, on compte parmi eux pas moins de 160 titulaires d'un doctorat. Cela représente un changement qualitatif potentiellement important par rapport à la politique de recrutement et de nomination pratiquée jusqu'ici, marquée par des scandales liés à des diplômes douteux, aux recrutements partisans et à la primauté de la loyauté politique sur la compétence.

Toutefois, la différence fondamentale ne réside pas seulement dans le niveau de formation des candidats, mais dans la conception même du pouvoir. Je m'attends à ce que le nouveau gouvernement cherche à établir le principe selon lequel les institutions de l'État servent les citoyens, et non les intérêts de la structure politique au pouvoir. Cela implique l'État de droit, la lutte contre la corruption, la professionnalisation de l'administration publique et l'obligation de répondre des décisions prises.

Bien entendu, il est encore trop tôt pour parler de toutes les mesures politiques concrètes, notamment dans les domaines de l'économie et de la politique étrangère. Le nouveau gouvernement devra définir des priorités claires et montrer qu'il est capable de transformer un large soutien populaire en un système de gouvernement fonctionnel.

Le changement le plus important que j'attends n'est pas simplement le remplacement de personnalités politiques, mais le passage d'un pouvoir personnalisé et contrôlé par un parti à un système institutionnel fondé sur la compétence, la responsabilité et l'État de droit.

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Comment la Liste étudiante a-t-elle été constituée ? Quelles forces sociales ou quels partis politiques ont participé à sa formation ? Puisqu'il s'agit d'un mouvement sans dirigeant clairement défini, qui sera Premier ministre ?

La Liste étudiante a été constituée au moyen d'un processus de décision au sein des assemblées plénières étudiantes, ce qui représente une forme de démocratie directe. Comme l'académicien Radomir Saičić l'a expliqué publiquement, les candidats ont été choisis par un vote des étudiants, sans hiérarchie partisane classique ni rôle décisif d'un dirigeant unique.

Bien entendu, un mouvement ayant acquis un soutien aussi large dans la société a fait l'objet de tentatives d'influence de la part de diverses structures politiques et institutionnelles. Les partis politiques avaient leurs intérêts, le régime cherchait à exercer une influence par l'intermédiaire de ses hommes, et des acteurs politiques étrangers manifestaient également leur intérêt. Il importe toutefois de distinguer les tentatives d'influence du contrôle réel du processus décisionnel. Il n'existe pas d'éléments suffisants pour conclure que de telles influences ont déterminé de manière décisive la composition de la liste.

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En ce qui concerne le futur Premier ministre, la décision définitive n'a pas encore été annoncée. Plusieurs personnalités se distinguent dans le débat public, parmi lesquelles la tête de liste, le professeur Ilija Srđanović (photo), l'académicien Radomir Saičić et le professeur d'économie Dejan Šoškić, ancien gouverneur de la Banque nationale de Serbie.

J'estime que le choix du Premier ministre doit être envisagé avant tout à la lumière des défis auxquels la Serbie est confrontée. Le nouveau gouvernement héritera d'une profonde crise des institutions, de problèmes de fonctionnement de l'administration publique et de graves difficultés économiques. Il faudra donc une personnalité capable de diriger un appareil d'État complexe, de réunir une équipe compétente et de mener des réformes institutionnelles.

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Dans ce contexte, l'expérience du professeur Šoškić (photo) à la tête de la Banque nationale de Serbie est particulièrement pertinente pour les questions de stabilisation économique et de rétablissement de la confiance dans les institutions. Srđanović joue un rôle important en tant que tête de liste, tandis que Saičić est issu du milieu universitaire et souligne la nécessité d'instaurer l'État de droit et de protéger les intérêts de l'État et de la nation.

Les critères déterminants pour le choix du Premier ministre doivent être la compétence, l'intégrité, les capacités de gestion et la volonté d'assumer la responsabilité de changements systémiques. La Serbie n'a pas besoin de remplacer un dirigeant incontesté par un autre, mais de construire un système dans lequel les institutions fonctionnent indépendamment des personnalités qui les dirigent.

Il est dit que la Liste étudiante présente une "structure hétérogène". Quels sont les principaux courants politiques et idéologiques représentés en son sein?

La Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, ce qui est compréhensible puisqu'elle est issue d'un vaste mouvement social, et non d'un parti politique doté d'une idéologie prédéfinie. Elle rassemble des personnes de différentes sensibilités politiques, des milieux de gauche et attachés aux questions sociales aux représentants conservateurs, nationaux et traditionalistes, en passant par les courants libéraux et citoyens.

Ce qui les unit n'est pas une unité idéologique, mais un accord sur la nécessité de changer le système politique existant, de rétablir les institutions et l'État de droit, et de lutter contre la corruption. Ce sont précisément ces objectifs qui ont permis la coopération entre des personnes qui, dans des circonstances politiques ordinaires, se situeraient à différents endroits du spectre politique.

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Cependant, les divergences se manifesteront inévitablement sur les questions de politique étrangère, de relations avec l'Union européenne, la Russie et l'OTAN, ainsi que sur le modèle de développement économique de la Serbie. Parmi les candidats figurent des partisans de l'intégration européenne, mais aussi des personnes qui accordent davantage d'importance à la préservation de la souveraineté, à la neutralité militaire et au développement de la coopération avec la Russie et d'autres États extérieurs au bloc politique occidental.

Pour l'instant, la plateforme commune de la Liste étudiante est plus clairement définie dans le domaine des réformes intérieures que sur les questions de relations internationales. Toutefois, la Serbie se trouve dans une situation géopolitique complexe, et le futur gouvernement devra élaborer une stratégie globale de politique étrangère fondée sur des intérêts nationaux clairement définis.

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Une question particulièrement importante sera celle du Kosovo-et-Métochie. La préservation de l'intégrité territoriale de la Serbie et le respect de la Constitution constituent le point de départ, mais la politique concrète à l'égard de Pristina et des acteurs internationaux exigera des décisions claires et un accord politique.

Je ne considère pas que la diversité idéologique constitue en soi une faiblesse. Elle peut permettre un débat argumenté et la recherche de solutions plus largement acceptables, mais une gestion efficace de l'État nécessitera un accord sur les grandes priorités stratégiques.

La question fondamentale n'est pas de savoir si la Liste étudiante est idéologiquement hétérogène, mais si elle parviendra à transformer cette diversité en un modèle fonctionnel de prise de décision politique et en une stratégie de développement à long terme pour la Serbie.

Comment la Liste étudiante est-elle organisée ? Qui a choisi les 250 candidats, et de quelle manière?

La Liste étudiante est née d'un processus de démocratie directe dans lequel les assemblées plénières étudiantes ont joué un rôle essentiel. Les candidats n'ont pas été désignés par des dirigeants de partis: ce sont les étudiants qui les ont choisis au moyen d'une procédure de proposition, de débat, de vérification et de vote.

Ce processus prévoyait également la possibilité de contester les candidatures proposées, ce qui a permis de constituer la liste au fil de plusieurs cycles de concertation. La répartition des places tenait aussi compte de la représentation des différents centres universitaires.

Il importe de souligner que les 250 candidats ne sont pas tous issus de la communauté universitaire, même si les chercheurs et les professeurs d'université en constituent une part importante. La liste comprend également des représentants d'autres professions et domaines de la société.

Les étudiants ont ainsi cherché à transposer dans la lutte politique institutionnelle les principes de décision collective sur lesquels reposait leur mouvement de protestation.

Source : Sırbistan'ın yeni yol haritası ne olacak? — "Quelle sera la nouvelle feuille de route de la Serbie ?"

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