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Jeffrey Sachs: La paix est une bonne politique

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De gauche à droite : Biden et Harris lors du deuxième discours d'investiture de Donald Trump, le 20 janvier 2025. (C-Span)

Le premier devoir du nouveau Congrès est de veiller à ce que les forces américaines ne soient pas renvoyées au combat en Iran ou ailleurs, au gré d'un président et à la demande de lobbies nationaux ou étrangers.

Par  Jeffrey Sachs - 6 novembre 2026

Mardi, les électeurs de l'ensemble des  États-Unis ont exprimé haut et fort leur rejet historique du trumpisme. L'élection a constitué un rejet sans équivoque de la guerre menée par Trump contre l'Iran et de son coût exorbitant pour les Américains. Tout en savourant leur victoire et cette occasion historique de rétablir l'ordre constitutionnel américain, les démocrates devraient prendre à cœur le message antiguerre envoyé par cette élection, car ils ont subi le même verdict il y a deux ans, lorsque les électeurs avaient rejeté les guerres de l'administration Biden en  Ukraine et à  Gaza.

La semaine dernière, les électeurs israéliens ont rejeté les guerres inconsidérées de Netanyahu, et les électeurs européens rejettent eux aussi les partis qui prolongent la guerre en Ukraine. Partout, le message des électeurs est le même : la diplomatie est plus sûre, plus efficace et coûte des milliers de milliards de dollars de moins que la guerre.

Le soir de l'élection, Trump a reconnu sur Fox News :  "Je pense que l'Iran y est pour une part." Le lendemain, le vice-président J. D. Vance s'est montré beaucoup plus direct en  publiant sur X : "La raison pour laquelle nous avons perdu, c'est la guerre. Le président lui-même l'a dit hier soir... Tout le monde sait pourquoi nous avons perdu." Selon le sondage AP auprès des électeurs,  environ 60 % d'entre eux estimaient que la décision de recourir à la force militaire contre l'Iran était une erreur, et  environ 90 % considéraient le coût de la vie comme un facteur déterminant ou majeur de leur vote.

La guerre et le coût de la vie étaient, bien entendu, intimement liés. Les prix de l'essence, qui avoisinaient 2,80 dollars le gallon avant le déclenchement de la guerre, le 28 février,  avaient augmenté d'environ 55 % à la mi-mai et atteint  une moyenne mensuelle de 4,43 dollars en septembre. Le rendement des bons du Trésor américain à dix ans est passé de moins de 4 % avant la guerre à  plus de 5 % à l'automne, tandis que le Pentagone réclamait  plus de 200 milliards de dollars de crédits supplémentaires pour financer la guerre. Toutes les familles ayant un crédit immobilier, un prêt automobile ou un solde impayé sur leur carte de crédit ont subi les conséquences de cette guerre.

Le premier devoir du nouveau Congrès est de rétablir son autorité constitutionnelle sur la guerre ainsi que son pouvoir budgétaire, afin de garantir que les forces américaines ne soient pas renvoyées au combat en Iran ou ailleurs, au gré d'un président et à la demande de lobbies nationaux ou étrangers. Trump doit évidemment s'abstenir de relancer la guerre, qui n'a jamais été, de près ou de loin, nécessaire ou justifiée. Rappelons que le 28 février, jour où les États-Unis et Israël ont déclenché la guerre, le ministre omanais des Affaires étrangères, qui assurait la médiation dans les négociations entre Washington et Téhéran, avait déclaré qu' un accord était à portée de main.

Une leçon qui concerne les deux partis

Les démocrates ne devraient pas s'imaginer que la leçon antiguerre ne s'applique qu'aux républicains. Kamala Harris a perdu l'élection présidentielle de 2024 parce que les électeurs ont tenu l'administration Biden pour responsable des coûts de ses propres guerres. Le choc énergétique qui a suivi l'escalade de la guerre en Ukraine, en 2022, a alimenté l'inflation, et le prix de l'essence  a dépassé pour la première fois les 5 dollars le gallon en juin 2022.

Biden a rejeté à deux reprises des négociations qui auraient pu mettre fin au conflit : en décembre 2021, lorsque son administration a refusé de négocier sur l'élargissement de l'OTAN en réponse au  projet de traité de sécurité présenté par la Russie, puis en avril 2022, lorsque les  négociations d'Istanbul ont été abandonnées à la demande des États-Unis et du Royaume-Uni.

Le génocide à Gaza a également directement coûté des voix aux démocrates. Parmi les Américains qui avaient voté pour Joe Biden en 2020, mais pas pour Harris en 2024,  29 % ont cité la fin des violences israéliennes à Gaza comme principal motif de leur décision. Il s'agissait du motif le plus fréquemment mentionné. Les électeurs du parti ont pris une avance considérable sur leurs dirigeants. Un sondage du New York Times et de Siena, réalisé en mai 2026, a révélé qu' environ les trois quarts des électeurs démocrates s'opposaient à l'aide militaire et économique des États-Unis à Israël.

Mettre fin à la guerre en Ukraine

Partout, les électeurs adressent le même message : la paix par la diplomatie. Le 27 octobre, après les guerres menées par Israël à Gaza, au Liban et en Iran,  Netanyahu a perdu sa majorité.

De la même manière, les dirigeants européens qui se sont engagés dans une guerre sans échéance en Ukraine sont désavoués par les électeurs. Seulement  10 % des Allemands se déclarent satisfaits de Friedrich Merz, soit le niveau de popularité le plus bas jamais enregistré pour un chancelier allemand. La cote de popularité d'Emmanuel Macron  est tombée à 15 % en octobre. En Bulgarie, Iliana Iotova,  favorable au dialogue avec Moscou, a remporté l'élection présidentielle du 1er novembre avec plus de 58 % des voix.

L'un des prochains tests importants pour les démocrates concernera l'Ukraine. Ils doivent abandonner la russophobie habituelle de leur parti et soutenir, au contraire, une issue diplomatique à la guerre.

Pour commencer, les démocrates devraient se souvenir des raisons qui ont conduit au déclenchement de cette guerre.

En 1990, les États-Unis avaient assuré à Mikhaïl Gorbatchev, président de l'Union soviétique, que l'OTAN ne se déplacerait pas d' "un seul pouce vers l'est". L'administration Clinton a rompu cette promesse.

En 2008, l'administration Bush a imposé l'adoption de  la déclaration de Bucarest, selon laquelle l'Ukraine et la Géorgie "deviendront membres de l'OTAN", malgré l'avertissement de l'ambassadeur William Burns, qui avait souligné qu'il s'agissait de  la plus infranchissable de toutes les lignes rouges pour la Russie.

En 2014, les États-Unis ont soutenu le coup d'État contre le président ukrainien élu, Viktor Ianoukovitch, comme l'a clairement montré  l'enregistrement divulgué de la conversation entre Nuland et Pyatt.

En avril 2022, alors que les négociateurs réunis à Istanbul étaient proches d'un accord de paix fondé sur la neutralité de l'Ukraine, les États-Unis et le Royaume-Uni sont effectivement intervenus pour faire obstacle à cet accord. Aujourd'hui,  75 % des Ukrainiens sont favorables à des négociations avec la Russie pour mettre fin à la guerre.

Compte tenu de ces causes de la guerre, j'ai récemment présenté  un cadre diplomatique simple pour parvenir à la paix en Ukraine, qui permettrait de mettre fin au conflit.

L'OTAN mettrait un terme à son expansion vers l'est. L'Ukraine adopterait une neutralité permanente, sur le modèle de l'Autriche en 1955. Une ligne d'armistice serait tracée, les deux parties renonçant à recourir à la force pour la modifier. L'Ukraine poursuivrait son processus d'adhésion à l' Union européenne en tant qu'État définitivement neutre.

Les démocrates devraient soutenir une telle approche diplomatique. C'est ce qui peut mettre fin à la guerre, sauver l'Ukraine et obtenir le soutien des peuples ukrainien et américain.

Plus important encore, les démocrates ne devraient pas confondre leur victoire avec un mandat leur permettant de mener leurs propres guerres. La nouvelle majorité démocrate devrait, outre le fait de réaffirmer rapidement l'autorité constitutionnelle du Congrès en matière de guerre et de paix, défendre une paix négociée en Ukraine, mettre fin au soutien apporté aux guerres d'Israël, réduire le  budget militaire et réorienter les économies ainsi réalisées vers la baisse du coût de la vie et le redressement des finances publiques.

Ces positions ne sont pas seulement justes : elles constituent également une bonne stratégie politique. Pour remporter la Maison-Blanche en 2028, les démocrates devraient devenir le parti de la paix. Mieux encore, les deux partis devraient devenir des partis de la paix et mener la campagne de 2028 autour de la question suivante : lequel d'entre eux répondra le mieux aux besoins des Américains en matière d'emplois décents, de pouvoir d'achat, d'  accès aux soins de santé, de logement, d'environnement sain et d'éducation de qualité ?

Par  Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs est professeur d'université et directeur du Centre pour le développement durable de l'Université Columbia, où il a dirigé l'Institut de la Terre (The Earth Institute) de 2002 à 2016. Il est également président du Réseau des Nations unies pour les solutions en matière de développement durable (UN Sustainable Development Solutions Network) et commissaire de la Commission des Nations unies sur le haut débit au service du développement (UN Broadband Commission for Development).

Source: consortiumnews.com

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