
par Amal Djebbar

Le Monde après nous, le film produit par Barack et Michelle Obama, est disponible sur Netflix. Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, l'histoire commence presque banalement : une famille américaine loue une superbe maison pour quelques jours de vacances. Arrivent deux inconnus qui prétendent être les propriétaires. Puis les événements s'enchaînent : les communications disparaissent, les avions perdent le contrôle, les navires dérivent, les animaux adoptent des comportements inhabituels et les informations deviennent contradictoires.
Une cyberattaque ? Une guerre ? Une opération militaire ? Une défaillance technologique généralisée ? Le spectateur ne recevra jamais de réponse définitive. Et c'est précisément ce qui m'intéresse. J'aime bien regarder derrière le décor, car je ne prends pas systématiquement les événements pour argent comptant. Je m'intéresse davantage aux mécanismes qu'aux discours officiels.
Lorsque j'ai découvert que ce film avait été produit par Barack et Michelle Obama, j'ai naturellement commencé à me poser quelques questions.
1. Les Obama et la catastrophe annoncée
Commençons par le commencement.
N'oublions pas que Barack Obama connaît les rouages de la Maison Blanche, les mécanismes de sécurité nationale, les rapports de force internationaux et les fragilités d'une puissance. Pourquoi, tout d'un coup, fondent-ils une société de production ? Pourquoi ce scénario ?
Pourquoi imaginer la paralysie d'un pays à travers ses réseaux de communication, ses transports, son approvisionnement et ses infrastructures numériques ?
2. La guerre invisible : celle qui se joue sous le seuil du conflit
Dans le film, personne ne comprend vraiment ce qui se passe. Les informations arrivent par fragments, les explications se contredisent et les personnages sont incapables de distinguer une attaque coordonnée d'une succession d'incidents. C'est probablement le parallèle le plus troublant avec notre époque.
Les événements de ces derniers jours donnent à cette question une résonance particulière.
Le 5 novembre, plusieurs dizaines de vols commerciaux européens ont été perturbés par une nouvelle vague de fausses alertes à la bombe. Dans le même temps, les cyberattaques visant les systèmes de réfrigération de supermarchés européens et de la banque de sang, ont rappelé qu'un équipement banal peut devenir un point de vulnérabilité. Après les incidents signalés en France, d'autres enseignes ont été touchées dans plusieurs pays européens.
Voilà précisément ce que le film met en scène : une succession de perturbations dont chacune peut sembler isolée, mais dont l'accumulation finit par affecter le fonctionnement général d'une société.
Une attaque informatique peut immobiliser une entreprise. Une interruption logistique peut désorganiser l'approvisionnement. Une menace, même non exécutée, peut suffire à mobiliser des moyens considérables.
3. Le téléphone : la laisse invisible
Dans ce film, les personnages cherchent constamment à communiquer. Téléphone, Internet, télévision, informations officielles... Peu à peu, tous ces moyens de communication leur échappent. Privés de ces outils, ils perdent progressivement la capacité de comprendre ce qui se passe autour d'eux. Et que reste-t-il ? Des individus en paniques et paranoïaques.
Dans ce monde moderne, nous avons confié nos souvenirs à des serveurs, nos conversations à des applications, nos économies à des systèmes bancaires numériques et nos déplacements à des services de navigation. Le smartphone est devenu notre portefeuille, notre agenda, notre appareil photo, notre journal, notre bibliothèque et parfois notre unique lien avec le monde extérieur.
Alors, que reste-t-il de notre autonomie lorsque ces outils deviennent indisponibles ?
L'affaire révélée ce 5 novembre concernant le Crédit Mutuel Arkéa mérite également qu'on s'y arrête. La banque a annoncé le détournement d'environ 100 millions d'euros au moyen de transactions frauduleuses. Ce détail est important, il montre que le système bancaire est vulnérable. Dans le film, il pousse cette dépendance jusqu'à son point de rupture.
Le progrès nous a apporté un confort considérable, comme il nous a aussi rendus dépendants de systèmes dont nous ne maîtrisons ni les infrastructures ni les décisions.
4. La peur comme instrument de gouvernance
Voici sans doute le point qui mérite le plus d'attention. Dans le film, les personnages sont confrontés à une situation qu'ils ne comprennent pas. Ils ont peur, se méfient les uns des autres et cherchent désespérément un responsable. La peur devient progressivement le moteur de leurs décisions. Et c'est là que mon esprit commence à s'agiter.
Regardons les crises contemporaines. Conflits armés, tensions énergétiques, cyberattaques, instabilité économique : les gouvernements doivent désormais gérer plusieurs formes de risque simultanément. Et chez nous, Macron veut garder le pouvoir ad vitam æternam.
La difficulté est réelle, et puis, une crise ne se déroule jamais dans un vide politique. Elle redistribue les pouvoirs, modifie les priorités budgétaires et peut accélérer des décisions qui auraient rencontré davantage de résistance en temps normal.
Une population inquiète réclame de la protection. Elle peut accepter davantage de surveillance, des contrôles renforcés ou des restrictions supplémentaires, à condition qu'on lui promette le retour à la sécurité. L'histoire politique regorge d'exemples où des mesures exceptionnelles ont survécu aux circonstances qui les avaient justifiées.
Et si la véritable victoire d'une crise n'était pas seulement la neutralisation d'un adversaire, mais la transformation durable des rapports entre l'État et ses citoyens ? Plus de surveillance, moins de vie privée, davantage de dépendance aux dispositifs de contrôle.
C'est orwellien, n'est pas ?
5. Le bunker des riches et la survie des autres
Un autre élément du film mérite qu'on s'y arrête : les ressources et les refuges. Dans nos sociétés, les plus fortunés disposent de solutions de repli que la majorité ne peut même pas envisager. Propriétés isolées, groupes électrogènes, réserves, systèmes autonomes, moyens de communication alternatifs et accès privilégié à certains services.
En cas de rupture prolongée de l'approvisionnement, l'accès à l'eau, à l'électricité, aux médicaments, au carburant et aux moyens de transport devient déterminant. La richesse ne garantit pas la survie, mais elle permet d'acheter du temps, de la distance et des possibilités de choix.
Les crises énergétiques récentes ont d'ailleurs rappelé à quel point les économies nationales restent exposées aux événements extérieurs. La guerre entre Washington-Israël et Téhéran a placé une perturbation mondiale sur les marchés pétroliers, sur les coûts du transport, sur l'industrie et, finalement, sur les dépenses quotidiennes des ménages français.
En cas de crise majeure, qui sera réellement protégé ? Les citoyens ordinaires ou ceux qui possèdent les moyens de s'affranchir temporairement du système ?
Le film ne donne pas de réponse définitive, mais il nous oblige à regarder les inégalités sous un autre angle.
6. La petite fille et Friends : le détail qui m'a fait sourire
Et puis il y a la fin. Cette petite fille qui cherche désespérément à terminer la série Friends alors que le monde s'écroule autour d'elle. J'ai trouvé cette conclusion particulièrement savoureuse.
L'humanité peut être confrontée à une catastrophe majeure, mais elle cherche encore à retrouver ses petites habitudes. Le divertissement devient un refuge. La fiction rassure davantage que la réalité.
Cette scène pourrait presque être considérée comme une satire de notre époque.
Nous sommes capables de suivre en direct une guerre, une crise politique ou une catastrophe naturelle, puis de passer immédiatement à une vidéo humoristique ou à l'épisode suivant de notre série préférée. L'information est devenue un flux continu, consommé au même titre que le divertissement. Tout se mélange : les images de destruction, les commentaires, les publicités, les opinions et les distractions.
À force de faire défiler les événements, nous risquons de perdre leur profondeur. Et c'est peut-être là le détail le plus ironique du film : alors que les infrastructures s'effondrent, la petite fille cherche encore à terminer sa série. Elle ne cherche pas à comprendre le monde. Elle cherche à retrouver un univers familier. Une manière assez brillante de rappeler que notre dépendance ne concerne pas seulement les outils technologiques. Elle touche également notre rapport à l'information, à l'attention et à la réalité.
7. Et si le véritable message était ailleurs ?
Je vais maintenant pousser mon raisonnement un peu plus loin. Une fiction peut parfois mettre en scène des vulnérabilités réelles avec efficacité.
Dans Le Monde après nous, on ne désigne aucun responsable. On ne donne pas le nom d'une puissance étrangère, on ne dévoile aucun plan militaire et on ne propose aucune explication définitive. On laisse le spectateur dans l'incertitude. C'est presque plus inquiétant qu'un film catastrophe traditionnelle.
Regardons notre environnement actuel : les tensions entre Washington et Téhéran, la guerre en Ukraine, les rivalités entre les États-Unis et la Chine, la sécurisation des voies maritimes et la compétition pour le contrôle des technologies stratégiques.
Aucun de ces dossiers n'est isolé.
Les grandes puissances défendent leurs intérêts sur plusieurs fronts simultanément : militaire, économique, énergétique, industriel, numérique et diplomatique. Une décision prise dans une région peut modifier les équilibres d'une autre. Et l'intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension à cette équation. Nous ne sommes donc pas face à une simple question technologique. Nous sommes face à une question de souveraineté.
Qui contrôlent les réseaux ? Qui détiennent les données ? Qui peut interrompre un service essentiel ? Et surtout, qui possèdent encore les moyens de fonctionner lorsque les systèmes dont dépend le reste de la population cessent de répondre ?
8. Alors, est-ce un avertissement ?
Je pourrais conclure en vous affirmant que les Obama ont voulu nous envoyer un message, ou encore se moquer de nous. Je penche pour la deuxième option, personnellement.
Je pourrais même vous expliquer que chaque scène contient un indice et que la catastrophe annoncée est déjà programmée quelque part dans un bureau sans fenêtres.
Je trouve singulier qu'une personnalité ayant exercé les plus hautes fonctions politiques américaines ait choisi, par l'intermédiaire de sa société de production, de soutenir une œuvre consacrée à l'effondrement des infrastructures et à la désorganisation de son propre pays.
Les grandes fictions ont parfois cette fonction : nous montrer ce que nous préférons ne pas regarder.
Quand je regarde l'actualité de ces derniers jours - le détournement de fonds dans une banque française, les attaques contre les systèmes de réfrigération des supermarchés, les menaces visant des avions européens, les tensions militaires autour de l'Iran, les incertitudes énergétiques et les fragilités économiques - je ne peux m'empêcher de repenser à ce film.
Imaginez un instant : votre téléphone affiche "Aucun service", votre carte bancaire est refusée, les distributeurs ne fonctionnent plus, les informations se contredisent et personne n'est en mesure de vous dire combien de temps la situation va durer.
J'ai un drôle de pressentiment en ce moment, et ma question est : êtes-vous prêt si cela arrive ?
