
Par Larry C. Johnson, le 7 novembre 2026
Voici un chiffre que la Maison Blanche préférerait que vous ne mémorisiez pas : 99,259 millions de barils. C'est la quantité de distillats - c'est-à-dire de gazole, de fioul domestique et autres produits similaires - que les États-Unis avaient en stock fin octobre. Il s'agit du niveau hebdomadaire le plus bas depuis mai 2003. Les stocks de diesel sont désormais inférieurs de 17,8 % à leur niveau du 27 février, la veille de l'opération "Epic Fury", et d'environ 13 % à la moyenne saisonnière sur cinq ans.
Si vous conduisez un camion, cultivez un champ ou chauffez une maison en Nouvelle-Angleterre, ce chiffre se répercute déjà sur vos factures. Le prix moyen national du diesel s'élevait à 6,29 dollars le gallon le 2 novembre. Vendredi, les contrats à terme sur le diesel ont clôturé à 4,39 dollars le gallon. Et l'hiver, comme l'a fait remarquer avec ironie un analyste de marché à qui je me fie, "n'est pas encore pleinement entré en scène".
Les raffineries fonctionnent bien. C'est bien là le problème.
Il serait facile de dire que les raffineries américaines tombent en ruine. Ce n'est pas le cas. Les dernières données de l'Energy Information Administration, pour la semaine close le 30 octobre, montrent le contraire :
- Les raffineries ont traité 16,725 millions de barils de brut par jour, soit une hausse de 199 000 barils par rapport à la semaine précédente et 5,6 % de plus qu'en février
- Le taux d'utilisation national a atteint 94,5 %. Sur les côtes du golfe du Mexique, il a atteint 96,1 %
- La production de distillats s'est maintenue à 5,154 millions de barils par jour, soit 7,1 % de plus qu'en février
En d'autres termes, le système tourne à plein régime et ne parvient toujours pas à constituer de stocks. La baisse des stocks enregistrée cette semaine-là n'a pas été causée par une panne de raffinerie ni par une vague soudaine d'exportations. La demande intérieure a bondi de 232 000 barils par jour, pour atteindre 4,439 millions. Les exportations n'ont augmenté que de 21 000 barils par jour. La moisson explique probablement en partie cette hausse, les moissonneuses-batteuses et les camions de céréales consommant du diesel dans toute la "Farm Belt". Mais le chiffre de la demande fourni par l'EIA est une estimation de la consommation apparente, et non le relevé des compteurs installés sur chaque tracteur de l'Iowa.
Le problème structurel réside en ce que les Américains et les acheteurs étrangers se disputent le même stock qui ne cesse de fondre. Au cours des quatre dernières semaines, la demande intérieure s'est établie en moyenne à 4,175 millions de barils par jour, soit 8,7 % de plus que l'année dernière. Les exportations ont atteint en moyenne 1,353 million de barils par jour, soit environ 23 % de plus qu'en février. Les exportations de kérosène ont bondi de 81 % depuis février. Nous vendons notre carburant à l'étranger à des prix exorbitants tandis que nos propres réservoirs se vident.
Comme le souligne l'analyse, les États-Unis ne manquent pas de diesel. Ce qu'ils ne parviennent pas à faire, c'est reconstituer une marge de sécurité. Un système dépourvu de marge de sécurité n'a besoin que d'un seul ouragan, d'un seul incendie de raffinerie ou d'une seule vague de froid pour transformer un marché tendu en pénurie.
La réserve qui n'en est pas une
Il y a ensuite la Réserve stratégique de pétrole, le compte épargne national destiné précisément à ce genre d'urgence. Elle contenait 415,4 millions de barils le 27 février. Elle en contient désormais 282,2 millions, son niveau le plus bas depuis octobre 1982. Soit une baisse de 32 % en huit mois, due en grande partie aux 172 millions de barils que les États-Unis ont mis à disposition dans le cadre de la libération d'urgence de l'Agence internationale de l'énergie.
Et ce n'est pas fini. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé que les compagnies pétrolières ont accepté de prêter environ 40 millions de barils supplémentaires, le dernier volet de l'engagement américain. Selon les propres projections du ministère de l'Énergie, la réserve s'élèvera à environ 243 millions de barils une fois toutes les livraisons effectuées.
Examinons les seuils que nous franchissons au cours de cette baisse :
- Le seuil de sécurité informel, fixé à environ 300 millions de barils. Amos Hochstein, ancien conseiller en énergie de Joe Biden, a déclaré ne connaître personne convaincu que la réserve puisse descendre bien plus bas en toute sécurité. Nous avons franchi ce seuil cet automne.
- Le seuil légal, fixé à 252,4 millions de barils. Le Congrès l'a défini comme la limite pour les ventes d'urgence courantes. Le ministère de l'Énergie contourne cette règle en qualifiant ces prélèvements d'"échanges" plutôt que de ventes. Astucieux. Les réservoirs ne font pas la différence. Si les 40 derniers millions de barils sont prélevés, nous franchirons également ce seuil.
- Les réservoirs eux-mêmes. Les laboratoires nationaux de Sandia ont constaté fin 2024 que la déformation des puits dépasse la capacité de réparation du ministère. Trois des six réservoirs de Bayou Choctaw ne peuvent plus supporter qu'un seul prélèvement avant de risquer de perdre leur intégrité structurelle. Le GAO estime désormais la capacité effective de prélèvement à près de 2,7 millions de barils par jour, contre un débit nominal de 4,4 millions.
Ce qui reste dans les réservoirs importe autant que la quantité totale. Le 16 octobre, le ministère de l'Énergie a fait état de 96,6 millions de barils de brut doux et de 185,6 millions de barils de brut acide. Aucun des deux n'est du brut lourd. Le DOE décrit ces deux types comme étant principalement légers, avec un indice API compris entre 30 et 40 degrés. La différence réside dans la teneur en soufre, et le soufre en soi ne change rien. Les raffineurs paient pour l'éliminer afin de respecter la limite de 15 ppm dans le diesel.
Ce qui importe, c'est la destination de ces barils. Les raffineries de la côte du Golfe, qui produisent la majeure partie du diesel américain, ont dépensé des milliards dans des cokéfacteurs et des hydrocraqueurs pour traiter du brut plus lourd et plus riche en soufre, et transformer une plus grande partie de chaque baril en diesel et en kérosène. Si l'on alimente ces usines avec du schiste léger et non soufré à la place, elles produisent davantage d'essence et moins de diesel. Ainsi, les barils de brut acide de la réserve constituent sa véritable assurance diesel. Ce sont ceux qui correspondent le mieux aux besoins de ces raffineries au sein de la SPR.
Cette assurance est désormais réduite à environ 186 millions de barils. Si les 40 derniers millions de barils prêtés sont majoritairement de type "sour" (à haute teneur en soufre), ce chiffre pourrait chuter à environ 146 millions. Même dans ce cas, la réserve ne peut se substituer aux bruts véritablement lourds provenant du Canada, du Venezuela et du Mexique, pour lesquels ces raffineries ont été conçues. C'est pourquoi les près de 4 millions de barils par jour en provenance du Canada ont plus d'impact sur votre facture de diesel que le chiffre global de la SPR.
La réserve n'est donc pas seulement plus faible. Elle est plus lente, plus vieillissante et plus fragile que ne le laisse supposer ce chiffre. Et le ministère de l'Énergie, qui ne manque jamais d'euphémismes, continue de la qualifier de "stratégique".
Qui paie
Le diesel n'est pas un produit de luxe. Il permet de transporter la quasi-totalité de ce que les Américains mangent, portent et achètent. Il fait tourner les moissonneuses-batteuses, les trains de marchandises, les péniches et les groupes électrogènes de secours. Lorsque le prix du diesel reste supérieur à 6 dollars le gallon, cette hausse se répercute quelques semaines plus tard sur les produits alimentaires, les frais de livraison et toutes les "majorations carburant" figurant sur chaque facture du pays. C'est cette inflation que les électeurs ont sanctionnée mardi dernier, et elle est déjà programmée pour l'hiver.
Ces réserves épuisées aggravent encore la situation, car elles privent le gouvernement de son seul véritable outil pour faire face au prochain choc. La réserve stratégique de pétrole (SPR) existe pour permettre à un président d'ouvrir les vannes lorsqu'un ouragan détruit les raffineries de la côte du Golfe ou qu'une guerre bloque un détroit. Le président actuel les a déjà ouvertes pour la guerre en cours. Si l'Iran attaque un autre pétrolier, ou si une vague de froid s'abat sur le Nord-Est en janvier, les ressources disponibles pour faire face au problème seront bien plus limitées, et leur mise à disposition sera plus lente. Le réapprovisionnement ne sera pas bon marché non plus. À 90 dollars le baril, reconstituer 200 millions de barils coûterait environ 18 milliards de dollars, le WTI s'échangeant vendredi à près de 91 dollars.
Rien de tout cela ne devrait surprendre ceux qui ont lu Karl Miller. Son analyse du 22 octobre sur les Émirats arabes unis indique que les stocks de produits pétroliers à Fujairah ont baissé d'environ 65 %, ceux de produits légers ayant chuté de 87 %. Son rapport du 1er novembre sur la flotte de pétroliers du Golfe explique pourquoi cette marge de sécurité ne reviendra pas de sitôt. Soixante-dix-neuf pétroliers endommagés, 18 superpétroliers hors service, des navires de remplacement qui ne seront pas disponibles avant 2028-2030. Il a estimé que la perte de seulement 10 % du service des pétroliers du Golfe, sur des trajets plus longs, entraînera une baisse de 243 750 barils par jour de gazole et de 130 000 barils de kérosène. Le PDG de l'ADNOC a lui-même déclaré lundi à l'ADIPEC que les stocks de diesel sur certains marchés ont atteint leur plus bas niveau saisonnier en 35 ans.
Le Golfe a perdu ses réserves à cause des missiles. Les États-Unis épuisent leurs réserves pour empêcher les prix à la pompe d'augmenter plus rapidement. Il s'agit du même mal, mais avec une cause différente, et le marché répercute ces deux facteurs sur les prix.
L'hiver arrive. La facture aussi.
Pour être honnête, les données ne montrent pas d'effondrement. Les raffineries tournent à plein régime, le brut lourd canadien s'écoule à un rythme proche de 4 millions de barils par jour, et la décote sur le Western Canadian Select indique que les matières premières lourdes ne constituent pas pour l'instant de point de blocage. Les chiffres ne prouvent pas non plus que quiconque à Washington expédie délibérément du diesel à l'étranger pour gonfler les marges des raffineurs. Ce qu'ils montrent est plus simple et, franchement, bien pire. Les États-Unis produisent plus de diesel qu'avant la guerre et continuent d'épuiser leurs stocks, tandis que la réserve d'urgence qui sous-tend ces stocks est presque épuisée.
Et voici ce que Washington sera tenté d'oublier maintenant que les votes ont été dépouillés. L'élection est terminée. Le choc pétrolier, lui, pas vraiment. Les bulletins de vote ont été dépouillés mardi, mais les barils perdus depuis le 28 février sont toujours perdus. Les pétroliers immobilisés au fond du golfe d'Oman ne se sont pas remis à flot lorsque les chaînes de télévision ont annoncé les résultats à la Chambre des représentants.
Même les optimistes estiment que la reprise prendra des années. Le PDG d'Aramco, Amin Nasser, a averti en octobre que même après la réouverture complète du détroit d'Ormuz, le réapprovisionnement des stocks mondiaux tout en répondant à la demande "pourrait prendre jusqu'à deux ans". Les données de Karl Miller sur la flotte indiquent que les pétroliers de remplacement n'arriveront pas avant 2028 ou 2030. Constituer à nouveau la réserve américaine signifie racheter plus de 170 millions de barils sur un marché qui n'en dispose pas en surplus. Un cessez-le-feu dès demain mettrait fin à l'hémorragie. Mais il ne permettrait pas de remplir les réservoirs, de reconstituer la flotte ni de ramener le prix du diesel à 4 dollars le gallon. Les électeurs ont sanctionné la guerre en novembre. Ils en paieront le prix pendant une bonne partie du prochain mandat présidentiel.
L'administration a passé huit mois à traiter la Réserve stratégique de pétrole comme une carte de crédit sans plafond. La facture arrive maintenant, juste au moment où les chaudières se mettent en marche. Les stocks de gazole sont inférieurs à 100 millions de barils, la réserve est à son plus bas niveau depuis 44 ans, et la flotte de pétroliers du Golfe ne sera pas reconstituée avant le prochain mandat présidentiel. Les électeurs l'ont déjà constaté. Et le marché bien avant eux. La Maison Blanche, comme d'habitude, sera la dernière à s'en apercevoir.
Traduit par Spirit of Free Speech
J'évoque sur "Transition Protocol" les dernières informations concernant la visite de Mohsen Rezaei à Poutine :
Nima et moi échangeons sur les préparatifs de l'Iran en vue d'une attaque nucléaire :
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