📚 07/11/2026 journal-neo.su  13min ⁂️ 5 #332603

Une nouvelle géographie de la puissance

 Olivier Roynard,

La transformation des conditions de l'action humaine engage la liberté de déterminer ses finalités. Avec la convergence des communications, de l'intelligence artificielle et de la robotique, cette question devient l'un des enjeux majeurs de la mutation civilisationnelle contemporaine.

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Les civilisations face à un monde nouveau

La géopolitique moderne s'est constituée autour de l'étude des territoires et des rapports de puissance. Mais son histoire ne se limite pas aux écoles occidentales. D'autres traditions ont abordé les relations entre espace, sociétés et histoire à partir de perspectives culturelles distinctes.

Dès 1869, Nikolaï Danilevski, dans La Russie et l'Europe, contestait la représentation d'une civilisation universelle dont le développement européen constituerait le modèle. Il distinguait plusieurs ensembles historico-culturels possédant leurs trajectoires propres. Plus tard, Piotr Savitski développait, avec la notion de mestorazvitie, le "lieu-développement", une pensée associant territoire, communautés humaines et devenir historique.

La tradition chinoise présente d'autres ressources conceptuelles. Le Tianxia, "tout ce qui est sous le Ciel", inscrit historiquement l'organisation politique dans une représentation englobante de l'ordre du monde. Cette notion fait aujourd'hui l'objet de réinterprétations, notamment  chez Zhao Tingyang.

Ces conceptions rappellent que les puissances ne sont pas seulement des organisations territoriales poursuivant des intérêts matériels. Elles portent des mémoires historiques, des conceptions de l'ordre politique et des représentations particulières de leur place dans le monde.

La Chine contemporaine ne peut ainsi être comprise uniquement à travers sa compétition avec les États-Unis. La Russie, l'Iran ou l'Inde abordent également les transformations contemporaines depuis leurs héritages civilisationnels.

Or ces sociétés historiquement différenciées évoluent désormais dans un environnement technique de plus en plus intégré.

L'unification des conditions matérielles de l'action humaine n'entraîne pas l'uniformisation des finalités qui orientent cette action.

Une contradiction plus profonde apparaît cependant.

Les moyens techniques élargissent considérablement le champ des actions possibles. Mais leur intégration dans des systèmes complexes, dont les sociétés deviennent dépendantes, peut simultanément restreindre la liberté d'en déterminer les finalités.

L'humanité dispose de moyens toujours plus puissants. Cela signifie-t-il qu'elle maîtrise davantage son devenir ?

1. La métamorphose du temps

1.1 Les réseaux de communication

Du télégraphe aux satellites, puis à Internet, les innovations successives ont bouleversé les rapports entre distance, information et décision. Des opérations autrefois séparées par des semaines peuvent désormais être coordonnées presque instantanément.

Cette compression des délais transforme l'organisation même de la puissance.

Une entreprise répartit sa production sur plusieurs continents. Une institution financière intervient simultanément sur plusieurs marchés. Une force militaire exploite des informations recueillies à des milliers de kilomètres de son théâtre d'opérations. L'espace territorial demeure, mais un nouvel espace relationnel se superpose à lui.

Cet environnement repose sur des infrastructures matérielles : câbles sous-marins, satellites, réseaux électriques, centres de données et systèmes informatiques. Il possède ses concentrations, ses passages obligés et ses vulnérabilités.

Dès lors, plus les acteurs deviennent capables d'agir à distance, plus ils dépendent de réseaux dont ils ne maîtrisent pas nécessairement les conditions de fonctionnement.

Une rupture de communication, une interruption énergétique ou la neutralisation d'une infrastructure peuvent désormais produire des conséquences très éloignées de leur origine.

La souveraineté territoriale ne garantit donc plus la maîtrise des moyens indispensables à son exercice.

Une géographie des connexions complète celle des territoires, tandis que la puissance de chaque acteur devient indissociable des dépendances qui le relient aux autres.

1.2 L'intelligence artificielle : une nouvelle vitesse du monde

Les réseaux transportent l'information. L'intelligence artificielle intervient dans son interprétation et sa conversion en capacités d'action.

Elle permet d'analyser d'immenses volumes de données, de détecter des régularités, de construire des modèles prédictifs et d'assister les décisions.

Mais sa portée ne réside pas seulement dans l'augmentation des capacités de calcul.

Dans certaines applications, la vitesse de ses opérations dépasse très largement celle de la délibération humaine.

Ce décalage transforme la relation entre information et décision.

Lorsque des systèmes techniques produisent, hiérarchisent et exploitent des informations plus rapidement que leurs utilisateurs ne peuvent en examiner les fondements, l'efficacité opérationnelle peut progresser tandis que la maîtrise humaine s'affaiblit.

La rapidité devient ainsi simultanément un facteur de puissance et une source potentielle de dépendance.

Cette évolution repose pourtant sur une infrastructure considérable : semi-conducteurs, centres de données, réseaux de communication et approvisionnements énergétiques.

Selon  le scénario central de l'Agence internationale de l'énergiele scénario central de l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données passerait d'environ 485 térawattheures en 2025 à 950 térawattheures en 2030.

L'intelligence artificielle, souvent présentée comme une technologie immatérielle, transforme donc directement les besoins énergétiques et les équilibres industriels.

La maîtrise des capacités numériques dépend de ressources physiques, de chaînes d'approvisionnement et d'infrastructures réparties à travers le monde.

Les domaines technologique, économique, énergétique et stratégique deviennent ainsi toujours plus interdépendants.

Mais une nouvelle étape est engagée : l'intelligence artificielle commence à rejoindre les machines qui agissent physiquement sur le monde.

2. Lorsque l'intelligence artificielle prend corps

Jusqu'à présent, l'intelligence artificielle contemporaine s'est principalement développée dans le traitement de l'information. La robotique, de son côté, a étendu les capacités mécaniques d'intervention sur le monde matériel.

Ces deux trajectoires convergent vers un processus que l'on peut qualifier d'"incarnation" de l'IA.

Associée à des capteurs, à la mémoire, aux communications et à des systèmes moteurs, l'intelligence artificielle peut intégrer des architectures capables de percevoir leur environnement, d'adapter leur comportement et d'agir physiquement sur le monde.

Une boucle s'établit entre perception, interprétation, décision et action. Les conséquences de l'action deviennent à leur tour des informations permettant d'ajuster le comportement du système.

La différence est fondamentale.

La mécanisation avait démultiplié la force physique humaine. L'informatique avait automatisé une partie du calcul et du traitement de l'information.

L'intégration de l'IA et de la robotique étend désormais l'automatisation à des fonctions qui participent directement à l'organisation de l'action.

Il ne s'agit plus seulement de machines capables d'exécuter des instructions. Certaines peuvent ajuster leurs opérations à des situations changeantes, dans les limites des objectifs, des capacités et des contraintes qui leur ont été assignés.

Cette autonomie fonctionnelle ne suppose ni conscience ni intentionnalité humaine.

Elle introduit néanmoins une situation historiquement singulière : des systèmes artificiels accomplissent des opérations qui exigeaient auparavant l'intervention directe de sujets humains.

Or la civilisation s'est développée à travers l'action de personnes capables de former des intentions, de poursuivre des finalités et d'organiser collectivement leurs activités.

Ce n'est plus seulement la puissance des machines qui change. C'est la place de l'homme dans l'organisation de l'action.

Nous ne sommes encore qu'au commencement de cette transformation.

3. La guerre, laboratoire d'une mutation générale

La guerre révèle avec une particulière intensité la convergence de ces transformations.

En Ukraine, les drones ont profondément modifié les conditions de l'observation, de l'engagement et de la protection des forces.

Mais l'évolution la plus significative n'est pas celle d'un équipement isolé. C'est l'enchaînement des innovations et des contre-mesures.

Le développement des drones radioguidés a stimulé celui des moyens de brouillage électronique. L'apparition de drones commandés par fibre optique a ensuite permis de contourner certaines formes de brouillage, contraignant les défenses à rechercher d'autres réponses.

Ce mouvement illustre une transformation fondamentale : l'efficacité militaire dépend désormais de cycles d'adaptation où communications, électronique, logiciels, industrie et armements évoluent conjointement.

Une innovation ne modifie pas seulement les capacités d'un acteur. Elle transforme immédiatement les contraintes auxquelles ses adversaires doivent répondre.

La vitesse de cette adaptation devient elle-même un facteur stratégique.

La transformation dépasse le théâtre ukrainien. Aux États-Unis comme en Chine, la recherche militaire explore de nouvelles applications des systèmes robotisés, y compris humanoïdes.

Le remplacement généralisé des fantassins n'est pas encore une réalité opérationnelle. Mais certaines fonctions autrefois réservées aux combattants peuvent déjà être accomplies par des machines.

Dès 1953, Philip K. Dick imaginait, dans Second Variety, des machines de guerre prenant forme humaine et dont l'évolution dépassait les intentions de leurs créateurs.

La fiction anticipait une interrogation désormais concrète.

Que devient l'exercice de la puissance lorsque les machines acquièrent des capacités croissantes de perception, de sélection et d'action autonomes ?

4. La contrôlabilité : le paradoxe de la puissance

Nous atteignons ici le cœur du problème.

Les moyens techniques accroissent les capacités d'action des armées. Mais leur complexité et leur vitesse peuvent simultanément réduire la capacité humaine à comprendre et à contrôler les processus dont dépend cette action.

Une décision peut demeurer formellement humaine tout en reposant sur des recommandations algorithmiques dont l'opérateur ne possède ni le temps ni les moyens de vérifier suffisamment les fondements.

Le  Comité international de la Croix-Rouge souligne précisément les risques associés aux systèmes d'armes autonomes capables, après activation, de sélectionner et d'engager des cibles sans nouvelle intervention humaine.

L'automatisation n'est donc pas synonyme de maîtrise.

Une machine peut identifier des caractéristiques, calculer, recommander ou exécuter certaines opérations. Elle ne porte pas, comme une personne humaine, la responsabilité politique, juridique et morale de la décision d'engager la force.

Le danger ne réside pas uniquement dans l'hypothèse d'une machine qui échapperait entièrement à ses concepteurs.

Il apparaît aussi lorsqu'une organisation délègue progressivement son discernement à des dispositifs dont elle ne maîtrise plus toutes les opérations.

Une validation humaine peut alors subsister dans les procédures sans correspondre à une maîtrise effective de la décision.

La question de la vitesse devient ici décisive : conserver formellement la possibilité d'intervenir ne signifie rien si les délais réels ne permettent plus de comprendre la situation et d'exercer un jugement.

Cette contradiction dépasse largement le domaine militaire.

Elle concerne les sociétés dont les infrastructures, les institutions et les activités dépendent de systèmes automatisés qu'aucun acteur ne peut appréhender isolément dans leur totalité.

La contrôlabilité cesse d'être un simple problème technique. Elle devient une question générale de gouvernance, et finalement de liberté humaine.

5. Une humanité à la recherche de son équilibre

La mondialisation a constitué un ensemble humain de plus en plus interdépendant. À l'image d'un organisme vivant, ce système planétaire traverse des crises, produit des ajustements et recherche ses équilibres à travers des mécanismes de rétroaction.

Mais ses acteurs continuent largement d'agir selon des conceptions héritées d'un monde organisé autour de puissances séparées, de souverainetés concurrentes et de rapports de domination.

Les traditions historiques et civilisationnelles demeurent différentes. Les finalités poursuivies ne coïncident pas nécessairement. Pourtant, les conditions techniques dans lesquelles ces sociétés agissent deviennent toujours plus interdépendantes.

Le monde s'intègre plus vite que les représentations et les institutions chargées de l'organiser ne se transforment.

Cette désynchronisation aide à comprendre la profondeur des crises contemporaines.

Nous ne sommes pas simplement confrontés à une nouvelle distribution des rapports de force. Nous entrons dans une transformation des conditions mêmes de l'action humaine.

À l'échelle de l'histoire, cette mutation appartient à la famille des grandes ruptures qui ont transformé les conditions de l'existence : agriculture, écriture, mécanisation, informatique.

Mais l'intégration de l'intelligence artificielle et de la robotique présente une singularité : elle engage directement le rapport entre connaissance, décision et action, jusqu'ici au cœur de l'organisation des sociétés humaines.

La guerre en révèle immédiatement les dangers. Ses conséquences dépassent cependant l'horizon des conflits.

Nous jugeons les événements contemporains à l'échelle de nos préoccupations immédiates, alors que leur portée appartient à une temporalité historique beaucoup plus profonde. Les historiens des siècles à venir identifieront notre époque comme l'une des grandes charnières de l'histoire humaine.

Une interrogation fondamentale se dessine alors.

Les sociétés cherchent la stabilité et la paix. Mais un monde stabilisé n'est pas nécessairement un monde dans lequel l'homme demeure libre de déterminer ses propres finalités.

Car la diversité des civilisations ne se réduit pas à celle de leurs traditions et de leurs institutions. Elle exprime aussi une pluralité de conceptions de l'existence, du monde et de la destination humaine. Cette diversité constitue une richesse fondamentale : elle préserve des possibilités différentes de comprendre, d'organiser et d'orienter le développement humain.

Or l'intégration technique du monde modifie précisément les conditions dans lesquelles ces différences peuvent continuer de s'exprimer. En imposant des exigences croissantes de vitesse, de compatibilité et d'efficacité, les systèmes techniques peuvent progressivement restreindre le champ des possibilités effectivement accessibles. L'unification des moyens risque alors de produire, sans même l'avoir explicitement recherché, un rétrécissement de la diversité des finalités.

C'est ici que la question de la contrôlabilité atteint sa dimension la plus profonde. Il ne s'agit plus seulement de conserver la capacité de décider comment agir mais de préserver celle de déterminer pourquoi agir, et vers quelles fins.

L'humanité pourra-t-elle conserver cette liberté de destination ? Ou l'organisation collective du monde finira-t-elle par déterminer jusqu'aux finalités de chaque existence, à la manière d'une immense termitière ?

Du point de vue spirituel, l'enjeu est considérable.

Au-delà de la paix, c'est la liberté de l'humanité à choisir son propre destin qui est désormais engagée.

Olivier Roynard, essayiste et chercheur français indépendant sur la relation entre la géopolitique et la transformation des formes politiques et intellectuelles dans le monde moderne

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