Fake ou pas fake ? Comme vous, j'ai été assez intrigué par la capture d'un drone de dernière génération américain par les iraniens, et à vrai dire encore plus intrigué par ses photos et les vidéos révélées quelques jours après par ses mêmes iraniens. Au début, je vous l'assure, j'ai même crû à un faux fabriqué sur place. Mais à l'examen, il s'avère bien que l'engin dont se sont saisis les militaires iraniens est bien un RQ-170 d'origine, appellé officiellement "Sentinel", un appareil récent qui ne présente pas du tout les mêmes caractéristiques que ses "collègues" de la même famille. L'engin est bien différent, à plusieurs égards, ce ce qui nécessite quelques explications salutaires, afin d'éviter les divers ragots entendus ces derniers jours à propos de sa capture. Retour donc sur le "quoi qu'est-ce" de ce surprenant kidnapping.
De prime abord, les photos ou les vidéos fournies par les iraniens intriguent davantage qu'ils ne renseignent. Passons vite fait sur le problème de sa couleur génétale : certains sont allés vite en besogne expliquer qu'il avait été recouvert d'une couleur type "primer" (sous-couche) verte. En réalité, c'est celle des reflets des baies verdâtres du hall d'exposition où il a été exposé après sa capture. Une rapide manipulation sous ordinateur nous redonne sa vraie teinte ; un gris clair ordinaire, celui approchant la majeure partie des appareils US, avions compris, notamment ceux de la Navy comme le Super Hornet ou l'ancien Tomcat, dont les iraniens conservent quelques exemplaires. Question couleur en effet, suggère Aviation Week, ce sont les drones volant plus haut qui sont peints plus sombres, tel l'immense RQ-4 Global Hawk de 40 mètres d'envergure - avec ailes en graphite - pesant 14,6 tonnes à pleine charge (voir ici la taille de ses "rampants" en comparaison). Selon la revue le Sentinel ne devrait pas monter au delà de 50 000 pieds (15 000 m). Sur son site-mère, celui de l'Air Force, il est d'ailleurs présenté comme un " low observable UAS " (pour "Unmanned Aircraft System") : pas pour le rase-mottes encore, mais ce n'est pas le drone d'altitude comme on a pu le présenter jusqu'ici. Mais l'histoire de la teinte revient sous forme d'un autre questionnement, à partir d'un détail prècis. Selon une des autres théories lues, en effet, l'appareil aurait bien été... repeint, car étant plus grisâtre semble-t-il au départ : ça semble possible, car les étranges joints des ailes qui déparent la finition portent le même ton : or, visiblement, ils ne font pas partie de l'engin initial et ont été rajoutés Pourquoi le repeindre en ce cas ? On évoque alors le fait de cacher quelques éraflures révélant l'endroit où il aurait atterri. Voilà qui se tient en effet. L'engin aurait donc bien été recouvert d'une fine couche de peinture, mais pas très différente de l'original, à examiner certaines prises de vues à Kandahar.

Question matière, c'est autre chose. Une bosse sur l'aile gauche a laissé entrevoir la possibilité d'un appareil factice fabriqué vite fait par les iraniens. On s'attend en effet à des matières comme des composites, qui se déchirent et ne se bossellent pas, et on se retrouve avec un pliage de matériau qui évoque le duralumin de faible épaisseur, ou à une matière plastique, et non un matériau de type carbone. Les 90% revendiqués de matériaux composites ne semblent pas atteints sur cet appareil. Ce qui est fort possible, car ce que tout le monde semble avoir oublié, dans l'histoire, c'est que le RQ-170 n'a rien à voir avec ses collègues antérieurs. La " Bête de Kandahar ", comme on l'avait appelé jusqu'ici, lors de sa découvert il y a quatre ans, est en effet un drone... à bas coût, et non un monstre de technologie doté d'une peau digne des dragons chinois recouvert de peinture à la perlinpinpin, façon F-22, à plusieurs milliers de dollars le litre. Le RQ-170 est en effet un drone "low cost".... bien banal et fort peu furtif. D'où une construction archi-traditionnelle, ne privilégiant pas totalement les composites.
Une simplicté voulue, au point d'avoir été prévu à l'origine... pour ne pas être récupéré en cas de capture... c'est ce qu'on découvre avec surprise en effet en relisant les données techniques révélées voici plusieurs mois déjà dans la "Bible" d'Aviation Week : "dans le design manquent plusieurs éléments communs à l'ingénierie de furtivité, à savoir des portes de train d'atterrissage crantées (voir ici celle d'un F-117) et des bords d'attaque effilés. Il a une forme d'aile incurvée, et l'échappement n'est pas protégé par l'aile. Aviation Week postule que ces éléments suggèrent que les concepteurs ont évité les "technologies très sensibles » en raison de la quasi-certitude de perte opérationnelle éventuelle inhérente à sa conception à un seul moteur et le désir d'éviter le risque de compromettre la technologie de pointe". C'est la grande surprise de cette enquête : en somme, ils s'y attendaient un jour où l'autre, à se le faire prendre, et l'avaient construit de façon à ne rien présenter de "sensible" comme technologie ! L'engin décrit par la presse iranienne comme la prise de guerre du siècle est donc en réalité du genre... fort ordinaire.



Cela, et les incroyables traces d'enduit de chaque côté du fuselage exhibé laissant entendre que les ailes ont été démontées, sinon découpées, pour faciliter le transport, et remontées à la va-vite en oubliant une chose fondamentale chez le Sentinel : leur cambrure initiale, les deux ailes étant nettement relevées vers le haut sur tous les clichés dont on dispose. En Iran, l'engin est subitement devenu... désespérément plat. Beaucoup trop plat : ses ailes sectionnées n'ont pas été remontées correctement. Une orientation originelle des ailes vers le haut qui n'est pas dans rappeler celle du fameux Horten IX, auquel le RQ-70 emprunte pas mal d'aspects extérieurs... ce qui ajoute à son absence de réelle nouveauté ! C'est flagrant vu de côté, cette ressemblance, comme est visibke la fixation des ailes du Horten, au même endroit que sur le Sentinel... sacré Horten, le revoilà donc (ici reconstruit extérieurement pour un magazine TV), plus de 70 ans après sa conception ! Parlez d'une nouveauté ! A noter que tous les UCAVS sont prévus pour être transporté repliés dans des containers, comme le montrait déjà cette vieille publicité (vo ir ici la page 19) sur leurs prouesses à venir. Quant à savoir pourquoi l'avoir démonté aussi "sauvagement" en charcutant les ailes, c'est simple : deux équipes étaient déjà en chasse pour le détruire, a-t-on appris, et il fallait faire vite : une au sol, et très certainement aussi un Predator-Reaper tueur lancé à ses trousses. Ce que confirme la presse : "les fonctionnaires iraniens ont dit que le drone a été découvert près de la ville iranienne de Kashmar, 200 kilomètres de la frontière afghane et déplacé vraisemblablement par l'armée dans une base aérienne à l'intérieur du pays. Le New-York Times a révélé que la force spéciale aurait utilisé "des agents alliés à l'intérieur de l'Iran" pour traquer l'avion disparu, c'est la première fois que Washington admet soutenir des "agents alliés" opérant secrètement en Iran. À la fin du papier, le journal a cité un fonctionnaire américain expliquant que l'option d'attaquer a été exclue "à cause du risque potentiel de devenir un plus grand incident." Si une équipe d'assaut était entrée dans le pays, les Etats-Unis "auraient pu être accusés d'acte de guerre" par Téhéran". Ah pour sûr, là, on frisait le déclenchement de la guerre...



L'engin n'est donc pas une maquette montée pour la circonstance par les iraniens, et bien un modèle original, mais qui n'induit pas pour autant la perte de technologie révolutionnaire chez l'adversaire. Cela ne présente donc pas la gravité parfois annoncée, bizarrement émanent à chaque fois d'une personne du camp républicain désireuse de taxer Obama d'inconséquence : Ce dernier confirmant la réalité de l'appareil en réclamant pour la forme sa restitution le 12 décembre, une semaine après sa capture. En somme, ce n'était donc pas une grosse perte. Ne reste plus à savoir d'où il a décollé, et comment il s'est fait prendre...

Reste encore avec qui le drone pouvait-il communiquer ses photos ou ses analyses : ses émetteurs étant tournés vers le dessus, la seule idée possible est celle d'une communication satellitaire. Oui, mais avec lequel, de satellite ? Et là, on retombe sur un autre engin mystérieux : une mini-navette, qui tourne depuis des mois autour de la terre, en changeant souvent de tgrajectoire. Prévue pour 7 mois en l'air, et partie en mars dernier, elle venait juste de recevoir une rallonge d'au moins deux mois (puis se voyait même octroyer le vocable " indéfiniment"). Le X-37B, l'un des engins les plus secrets à ce jour, est très certainement celui qui collecte et renvoie au sol les données des autres. D'où la nécessité de le laisser longtemps en orbite, et de le récupérer que pour lui faire faire des visites de routine, et le renvoyer juste après : avec deux modèles, cela paraît largement suffisant pour couvrir tous les besoins de l'armée. Question gestion, c'est un peu le grand frère du RQ-170, que ce "camion-relais" spatial : lui aussi se pose tout seul... entièrement automatiquement. Mais en rentrant de l'espace, lui, et sans se poser par mégarde... en Iran.
Les iraniens ont clamé qu'ils avaient réussi à "détourner" le Sentinel en s'introduisant dans ses données GPS : sachant que ces données sont verrouillées (et donc cryptées via un système appelé P(Y)-code), au travers des satellites américains, ça paraît assez improbable, comme le souligne fort justement Wired. De même l'usage de leurs Awacs façon Illyoushin 76 l'est tout autant : l'engin, durant son périple n'est pas guidé à distance comme le sont les Prédators : résultat, il ne communique pas vers l'extérieur de la même façon, et n'envoie que des données collectées et non pas des données de positionnement, ou fort peu. On lui a introduit au départ un circuit type à effectuer, et s'il s'y efforce seul : en somme il n'est pas piloté à distance, seulement... suivi. Plus simplement encore et plus prosaïquement, cet Awacs iranien n'existe de toute façon plus : le dernier exemplaire (photographié ici la veille de son accident) s'est crashé lors d'un défilé aérien le 22 septembre 2009, après avoir heurté son avion d'accompagnement qui le serait trop près ! La terrible scène avait été filmée d'un autre avion, un B-707 ravitailleur. On peut donc plus raisonnablement penser, pour notre drone, qu'il a été victime d'une panne de moteur, et que son logiciel d'automatisation lui a ordonné de se poser dans les meilleures conditions possibles : ça paraît absurde, mais rappelons-le encore une fois, il a été conçu ainsi dès le départ ! Ce que confirme notre spécialiste, en soulignant le problème essentiel, celui de sa non-destruction automatique : "la perspective la plus effrayante soulevée par ce qui semble être un Sentinel en grande partie intact, c'est que les Iraniens dans leur deuxième commentaire sur comment ils l'ont abattu -en piratant ses contrôles et en pilotant l'atterrissage lui-même - est peut-être vrai, a déclaré un responsable du renseignement américain, qui ne parlaient que sur la base de l'anonymat parce que le RQ-170 fait partie d'un secret compartimenté des services secrets (SCI), un programme de classification supérieur de niveau Top Secret. Le fonctionnaire a déclaré la possibilité que les Iraniens ou quelqu'un d'autre a piraté les communications par satellite du drone est doublement inquiétant, car cela voudrait dire que l'Iran ou d'autres officiers de cyber-guerre étaient en mesure de désactiver la fonction automatique d'autodestruction du Sentinel, du circuit d'attente et de retour aux mécanismes de base. Ceux qui sont destinés à empêcher le contrôle de l'avion secret, de son optique, de son radar, ceux de la surveillance et de la technologie des communications tombant alors dans de mauvaises mains si ses contrôleurs de la base de Creech ou de la zone d'essai de Tonopah, dans le Nevada, perdent le contact avec elle". En somme, l'engin a peut-être bien été hacké, mais c'est surtout son mécanisme d'autodestruction qui n'a pas fonctionné : on imagine mal en effet ses concepteurs ne pas en avoir placé un à bord... alors que tous les avions US en ont un.
Quant à savoir qui aurait pu à part les iraniens s'insinuer dans le logiciel de l'engin, ce que laisse entendre le commentateur, on ne voit que les israéliens, qui semblent avoir lancé quelques drones HALE (High Altitude Longue Endurance) du modèle (énorme) Heron Eitan vers l'Iran et en avoir également perdu des exemplaires, mis en service depuis 2010 : t out récemment, les iraniens ont déclaré qu'ils en exhiberaient les vestiges. L['Eitan] est capable d'emporter des charges militaires, ce que ne semble pas pouvoir faire le Sentinel. Sa présence dans le ciel iranien pourrait expliquer l'explosion de la fusée iranienne en phase de test, qui a provoqué des dégâts considérables et la mort d'un officier de haut rang, Hassan Moghadam, considéré comme le "père du programme de missiles iraniens", on le sait. Un Hellfire tiré au bon moment, et c'était le feu d'artifice assuré. Les israéliens avaient été les premiers à parler plutôt bruyamment d'échec patent des missions d'obervations US à la suite de l'annonce de la capture du RQ-170. De là à y avoir été pour quelque chose, il y a un pas à franchir que je n'effectuerai pas.
La dernière possibilité peut enfin venir du sol, mais elle est également improbable, c'est ce camion russe de type Ural équipé d'un matériel sophistiqué de contre-mesures récemment acheté par l'Iran aux russes, le fameux IL-222 Avtobaza, qui aurait été à l'origine du brouillage des signaux de l'appareil, à condition qu'il sache s'y attaquer en fréquences : les morceaux de drones collectés ces derniers mois au Pakistan ou en Afghanistan et revendus au prix de l'or peuvent y avoir grandement aidé. Il faudra savoir si l'un des exemplaires était au moins dans la région, ce que j'ignore à ce jour : selon les spécialistes, son électronique est très récente et ultra-performante, mais l'engin n'a été livré que fort récemment (fin octobre dernier, ce qui laisse trop peu de temps pour s'en servir efficacement).

Pour ajouter à la confusion, les iraniens mettaient en ligne le 10 décembre une vidéo censée monter l'atterrissage du RQ-170 sur leur territoire. En fait un mélange d'archives américaines mélangeant plusieurs engins tels que le X-45, resté longtemps en phase de tests y compris sous sa nouvelle forme N (avant de devenir le X-47B destiné à la Navy qui a volé pour la première fois le 4 février 2011), et le grand frère du RQ, le PoleCat de 90 pieds d'envergure (28 mètres), sorti aussi des ateliers des Skunkworks. La correspondance des deux vidéos est flagrante : c'est bien la même, c'est bien un PoleCat et non un Sentinel sur la vidéo détournée par les iraniens ! La révélation de ces vidéos détournées tendrait à plutôt prouver qu'ils n'ont été pour rien dans l'atterrissage de l'engin. En somme, ils l'ont retrouvé posé tout seul comme un grand sur leur territoire car il s'y est posé comme une fleur, en suivant les directives de son logiciel de bord, alors qu'il aurait dû exploser en vol. Ils ont joué de chance, et de rien d'autre ! Leur discours sur leurs capacités de détournement du GPS de bord est de la propagande pure et simple. Ces drones ont été testés sur la base toute nouvelle de Yucca Lake, près de Tonopah, une piste terminée à la fin 2005 et mise en service en 2006. Le Sentinel volant en Afghanistan dès 2007 : autrement dit son développement a été très rapide : d'où l'idée aujourd'hui d'un "oubli" possible dans sa programmation, ou en tout cas c'est sûr, d'une défaillance de son module d'auto-destruction.

On peut aussi en sourire grâce à l'ineffable John Stewart et son Daily Show (surtout la toute première explication officielle donnée, de l'ordre du risible !). A noter que sur le second extrait en 3D, on peut apercevoir un engin qui se pose sur le ventre... ce qui semble plus proche de la réalité supposée... à noter que son équipe de préparation a commis une erreur que beaucoup d'autres ont commise : pour présenter l'affaire du drone, il ont mis en illiustration le mauvais exemple : un X-47B, celui de la Navy, un UCAS-D (Unmanned Combat Air System Demonstration) présenté ici en vidéo, et non le RQ-170 Sentinel !
L'excellente analyse des clichés iraniens (avec fake ou pas fake) est ici en deux parties :
aviationintel.com
aviationintel.com
[:mmd]
agoravox.fr